12/08/2014

Impressions londoniennes, ép. 6 : instants d’audience

Il m’arrive parfois de m’égarer hors des contrées si sécurisées de la balletomanie pour aller visiter celles, pas si lointaines, de nos voisins lyricomanes.

La Fille du Régiment au Royal Opera House (2014)

1… 2… 3… opéra

J’apprenais l’autre jour au détour d’un article que les critiques de cinéma écrivent suite à des projections privées. Quelle drôle d’idée. Pour avoir déjà tenté d’écrire sur des répétitions (malgré la terreur inspirée par la gardienne du temple de l’AROP), je peux assurer que l’exercice n’a rien de comparable avec le compte-rendu d’une représentation : même lorsque le travail est tout à fait achevé, on se sent vide. Aux générales, l’effet est un peu différent, la salle étant remplie d’invités, mais le style sans doute un peu trop décontracté ne renvoie pas la même atmosphère : il n’y a pas cette fébrilité des spectateurs endimanchés qui viennent pour la première fois s’offrir un plaisir tout à fait exceptionnel. Les rangs du parterre restent dépeuplés, souvent réservés aux metteurs en scène et aux photographes, ce qui affaiblit la caisse de résonance.

Car c’est bien d’une sorte de résonance émotionnelle qu’il s’agit, déterminée par le style et la pratique du public. L’émotion ressentie est rarement la même que l’on se trouve au parterre ou au fond de l’amphithéâtre ; dans une loge où les touristes applaudissent ou en compagnie d’habitués qui assurent le commentaire du spectacle en direct. La vue de la scène et la proximité avec les artistes n’est pas le seul critère extérieur entrant en compte dans la perception d’un spectacle (raison pour laquelle certains critiques ou blogueurs se font presque un devoir de relater l’avant et l’après, ne serait-ce que pour donner des clés de lecture). Si vous souhaitez tenter l’expérience, rien de tel qu’une soirée d’opéra, l’ambiance y étant encore plus électrique pour celles réservées aux ballets.

La première fois que je suis allée voir un opéra à Bastille, La Walkyrie, il n’était que 18h et ce n’était pourtant pas la première, mais je me suis sentie happée par la tension qui régnait dans la salle. Le synopsis hallucinant et les superbes passages symphoniques ne m’ont pas empêchée de partir discrètement (j’aurais réussi si mon strapontin ne m’avait pas dénoncée en claquant bruyamment) après la fameuse armée des clones chevauchée des walkyries au début du 3e acte. Deuxième essai avec Aïda il y a un an : le librettiste (un peu plus sain d’esprit) a eu beau fixer l’action au temps des pharaons dans des termes on ne peut plus classiques, le metteur en scène n’en a fait qu’à sa tête. Quid du bel officier égyptien : Radamès est un quinquagénaire barbu et ventripotent, défiant mes facultés d’abstraction ; je m’ennuie ferme pendant 1h30 et prends la poudre d’escampette à l’entracte (c’est avec les opéras que j’ai commencé à collectionner les tickets SORTIE).

« Ah mes amis »

Ce dimanche 9 mars en matinée, entrainée par un Friend qui avait décroché le saint graal – entendez des places à moins de £15 au meilleur rapport qualité-prix de la salle – et à qui je n’ai pas su dire non, me voici en route pour La Fille du Régiment, mon premier opéra londonien (après une centaine de ballets). Effet opérette ou ambiance british ? La vue plongeante sur l’ensemble de la salle, le spectacle fascinant de ces milliers de spectateurs venus partager une œuvre culturelle, la mise en scène – qui a cette fois préféré déployer la carte de l’humour plutôt que celle de l’horreur – et la clameur du public, traditionnellement plus chaud Outre-Manche, sont une révélation. En parfaite newcomer, j’avais le synopsis sur Wikipédia et je guettais fébrilement le fameux « air avec les neuf contre-uts » de peur de le manquer ; les 5 minutes d’ovation en plein milieu du 1er acte me l’auraient difficilement permis.

Même distribution et mise en scène; 1er contre-ut à la minute 6'
(si vous parvenez à faire fonctionner votre cerveau gauche en l’écoutant, apparemment ça se compte comme les fouettés)

Lundi 5 mai, plus motivée que jamais, je tente Les Noces de Figaro. C’est la troisième fois que j’assiste à cet opéra : un record toutes catégories pour une œuvre lyrique. La première fois j’avais 9 ans ; je n’en ai gardé aucun souvenir visuel, et encore moins auditif, mais plutôt sensoriel : l’excitation de sortir tard le soir, la stupeur devant les mosaïques du magnifique restaurant qui fait face à l’Opéra Graslin, et où paraît-il autrefois une clochette invitait les spectateurs à rejoindre leurs sièges à la fin de l’entracte. La deuxième fois, il y a 2 ans, j’étais tombée sous le charme du ténor (Luca Pisaroni) mais je n’avais pas su résister au final en demi-lumière ; quand je rouvre les yeux les masques sont tombés et les chanteurs achèvent le final. Cette fois, bien décidée à ne pas m’endormir, je m’ennuie consciencieusement pendant 2h.

Dernier essai en date avec la première de Manon Lescaut le 17 juin. En découvrant quelques instants avant le début du spectacle que c’est la version Puccini et non celle de Massenet, j’ai l’impression d’être l’un de ces spectateurs qui s’attendent à des tutus romantiques en allant voir la Giselle de Mats Ek. Pas loin : la mise en scène inutilement tapageuse dénature l’œuvre de Prévost, enterrant  sous un goudron épais toute idée d’amour et de romantisme. Le sentiment de répulsion devant la misogynie assumée empire d’acte en acte, étrangement aggravé par le physique de jeunes premiers du couple principal (Kristīne Opolais et Jonaaas Kaufmann). Je suis souvent prise de court par les mises en scène modernes des œuvres lyriques, dont les balletomanes n’ont pas l’habitude, mais ici je connaissais le texte et j’étais prête à m’y intéresser. Les huées finales me rassurent et me font honte à la fois – je n’ai pas aimé non plus, mais il y a quand même une démarche artistique et des heures de répétition derrière. Un sub-tweet est-il plus innocent qu’une réaction aussi impudemment enfantine ?

Malgré la cohabitation forcée, ce n’est donc pas encore cette saison que je deviendrai lyricomane. Je retiens cependant de ces excursions les passages orchestraux, légers et délicats, et souvent plus sophistiqués pour le lyrique que pour la danse (si seulement les chanteurs ne venaient pas tout gâcher) (j’autorise les plus instruits à prendre cette remarque au 2nd degré). D’une certaine façon, les compositeurs ont moins la possibilité de broder pour les ballets, à part peut-être pour des ouvertures comme celle du Songe d’une Nuit d’été (chronique à venir), sinon on ne pourrait plus regarder le plateau (ce qui est moins désavantageux pour les opéras, surtout avec les mises en scène actuelles). Il faut que les différentes parties de l’œuvre – musique, danseurs, décors et costumes – s’assemblent pour former un tout ; une harmonie qu’une trop jolie partition surchargerait (exemple à venir aussi très prochainement…)

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