11/07/2014

Soirée d’adieux de Nicolas Le Riche, sensations en méli-mélo

9 juillet 2014, Opéra Garnier


Il fallait l’écrire en toutes lettres, ce 9 juillet 2014, tant il a suscité les convoitises depuis que la date a été dévoilée, plus d’un an à l’avance. Aucune place mise en vente par le circuit traditionnel ; quelques billets parcimonieusement distribués aux grands mécènes, anciens abonnés tirés au sort, balletomanes ayant eu la chance d’appeler le service réservation au bon moment, et par un tour de passe-passe à ce jour inexpliqué, la soirée fut complète alors qu’on attendait toujours une information officielle. En guise de rattrapage, la diffusion en direct sur internet et dans deux salles de cinéma (dont l’annonce a également fuité sur Twitter avant toute communication officielle) a permis au plus grand nombre de se consoler, et aux observateurs étrangers de louer la politique d’ouverture de l’Opéra de Paris.

La dragée douce-amère avalée, c’est avec un bonheur et une excitation inexprimables que les balletomanes se pressent sur le parvis de l’Opéra ce mercredi 9 juillet (on ne répètera jamais assez ces mots gravés dans le calendrier). Paris pleure le soir des adieux de son étoile la plus lumineuse mais les robes jaunes revêtues en son honneur l’ensoleillent. Le dépliant hors-de-prix qui tient lieu de programme permet d’admirer quelques-uns des plus beaux clichés d’Anne Deniau, témoins de dix ans de partenariat. Dans les grands escaliers, on croise des personnalités médiatiques et politiques venues en nombre saluer un danseur dont la plupart n’avaient probablement jamais entendu le nom avant de recevoir l’invitation. Au premier rang du parterre, une poignée de journalistes triés sur le volet savourent leur privilège.

Nicolas Le Riche © Anne Deniau

Par un heureux hasard, j’aurai assisté aux trois soirées d’adieux de la saison à la même place, avec le même angle de vue imprenable sur la danse et l’émotion des artistes, palpable en scène comme en coulisses. Le programme concocté par Nicolas Le Riche pour sa dernière apparition en tant que membre du Ballet est à son image, plein de tendresse et d’(aban)don de soi. Après un prologue avec Mathieu Chedid, qui en touchera plus d’une mais me laisse de côté, on commence par Les Forains avec les élèves de l’École de Danse, apparemment impressionnés par l’enjeu de la représentation. Nicolas Le Riche se glisse malicieusement parmi eux, comme l’enfant qu’il est resté, pour une entrée toute en poésie et en rêverie qui laisse à chacun le temps de se plonger dans ses souvenirs. Il prend la parole pour annoncer le solo du Tambour tiré du Bal des Cadets, interprété avec brio par Francesco Mura.

Les troubadours s’effacent pour laisser la place aux Sarrasins et aux Espagnols de Raymonda, qui déboulent en trombe exécuter deux extraits de l’acte II. Si l’on peut jaser sur le manque de répétition et les pièges de la chorégraphie, je suis à chaque fois conquise par la virtuosité du corps-de-ballet noureeven, la richesse des costumes et la duplicité des personnages. Dommage que Stéphane Bullion se contente de marquer la variation d’Abderam et que Dorothée Gilbert n’esquisse pas un pas dans le tutu doré de Raymonda, rappelant à tous ceux qui étaient présents les mauvais souvenirs du gala Noureev. En comparaison, L’Après-midi d’un Fantôme Faune tient du miracle : si je n’ai jamais été très sensible aux pièces muséales des Ballets Russes, voir danser Jérémie Bélingard est un plaisir rare, ainsi qu’un pincement au cœur quand on pense aux émotions qu’il pourrait lui aussi nous procurer s’il apparaissait plus souvent en scène.

Nicolas Le Riche dans Le Jeune Homme et la Mort © Sébastien Mathé

Après l’entracte, la pièce de résistance est immanquablement Le Jeune Homme et la Mort. La première fois que j’ai vu ce ballet en vrai, Roland Petit était aux côtés des danseurs ; la seconde, il venait de nous quitter et Ivan Vassiliev lui rendait hommage sur la scène du London Coliseum. Si le danseur russe, dernier Jeune Homme adoubé par le chorégraphe, est aujourd’hui inégalable dans ce rôle, Nicolas Le Riche l’est resté à sa manière : anxieux, innocent, puissant dans ses sauts, tendre dans ses étreintes. Mort insolente et insaisissable, Eleonora Abbagnato le toise et le tourmente jusqu’à la fin avec une attention toute particulière, illustrée par la révérence dont elle le gratifie lors des saluts. On ne peut en dire autant de Sylvie Guillem, égale à elle-même, impeccable dans le pas-de-deux d’Appartement et visiblement heureuse de retrouver le public de l’Opéra.

Troisième guest-star de la soirée, Guillaume Gallienne s’invite pour un joli poème effronté qui déclenche rires et applaudissements impromptus. Il disparaît en coulisse pour laisser place à Audric Bezard et Mathieu Ganio dans le désormais célèbre manège de Caligula. L’humour décalé, le charme candide et l’accompagnement musical – sublime – de ce passage en avaient fait mon préféré lorsque j’ai découvert le ballet dans son intégralité. La soirée se termine en beauté avec le Boléro, mis en place par les techniciens sous le regard amusé et curieux de la salle. Plaisir visuel porté par la lente montée en tension musicale, le chef d’œuvre de Béjart se prête parfaitement à l’occasion. On gardera longtemps l’image des danseurs de l’Opéra, Nicolas Le Riche en tête, debout et ému sur la table ronde, puis souriant et reconnaissant sous la pluie de confettis et l’ovation du public.

Nicolas Le Riche dans le Boléro © Sébastien Mathé

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