04/07/2014

Notre-Dame de Paris, Roland Petit

30/06, Opéra Bastille

Dernière première de la saison à l’Opéra Bastille. Dans la fameuse travée du rang 15, où ont pris place les invités de marque, la Directrice de la Danse fait son entrée, souveraine en son royaume, s’arrêtant sur son passage pour distinguer certains heureux élus par une accolade ou une embrassade prolongée. Selon leur importance, les importants propriétaires des sièges en font de même : il y a comme une étiquette qui indique combien de temps rester debout devant son fauteuil, s’assurant d’être vu par tout le parterre, que l’on soit Critique, Directeur, Étoile, Ami du Chorégraphe ou Maître de Ballet. Mais lorsque les lumières s’éteignent, chacun redevient simple spectateur, humble témoin d’une œuvre – quelle qu’elle soit – qui relègue en quelques secondes tout ce beau monde dans l’obscurité.

Notre-Dame de Paris de Roland Petit © Christian Leiber

À lire le synopsis – monstres, meurtriers, juges arbitraires et bourreaux – on tremblerait presque à l’avance d'en découvrir la représentation. Dès le premier tableau, le corps-de-ballet prend la scène, rarement aussi imposant chez Roland Petit : costumes sanglants (censés évoquer les vitraux de la cathédrale), folie dans chaque geste, précision d’horlogerie. Les pitres grotesques de la fête des fous se succèdent, Alistair Madin en tête – toujours époustouflant de présence scénique – jusqu’à l’entrée de Quasimodo. On ne reconnaît pas Nicolas Le Riche sous la difformité du bossu, si ce n’est par l’innocence qu’il dégage en scène. Trop heureux d’être le héros du jour, sa joie enfantine est touchante tandis que le peuple le transporte, soulevant en même temps l’inquiétude de voir surgir à tout moment la barbarie des foules.

L’arrivée de Frollo met un terme à la fête. Tout de noir vêtu, les yeux grimés, le personnage en impose ; constamment présent dans l’ombre, entouré d’un halo lumineux, l’âme damnée de la cathédrale est le grand créateur du ballet : c’est lui qui anime ou éteint les passions, instigue le drame et donne vie aux personnages. Par une caresse sur la tête de Quasimodo, il renvoie le monstre à sa soumission ; par une attitude froide et austère, il calme les ardeurs du peuple ; par un regard torturé, il suggère la séduction exercée par Esméralda. Dommage que Josua Hoffalt manque à toutes ses obligations : la bohémienne agite à peine son tambourin qu’il baisse les yeux vers son serviteur, éteignant la tension qu’elle tente d’instaurer, tout au plus ennuyé par son apparition. Dans sa posture de sentinelle, il se fait immédiatement oublier ; le manque d’intention transparaît jusque dans sa danse, trop légère : il lui manque cette raideur de l’institution qu’il supporte, cette agitation intérieure censée se muer en fourmillement des doigts, ce tranchant propre au chorégraphe.

Eleonora Abbagnato et Nicolas Le Riche © Anne Deniau

Son rival Florian Magnenet semble à première vue idéal dans le rôle du super-héros Phœbus, d’un ridicule assumé : ses cheveux décolorés et son costume à la Mondrian ne sont pas la moindre des horreurs du ballet. On ne peut toutefois s’empêcher de penser que son interprétation manque de second degré, rendant le personnage ennuyeux à défaut d’exploiter son potentiel burlesque (tel le toréador de Carmen). L’absence totale d’alchimie avec la séductrice du jour, Eleonora Abbagnato, n’est pas en sa faveur : même la musique expansive du pas-de-trois qui l’oppose à Frollo à l’acte 1 ne parvient pas à les rassembler. Jouant la carte de l’innocence, inspirée par la gitane du roman plutôt que celle de son adaptation chorégraphique, l’étoile italienne trouve plus de répondant chez ses autres partenaires : du passage plein de tendresse où elle tente d’apprivoiser Quasimodo au pas-de-deux du cauchemar avec Frollo, qui parvient à évoquer toute la violence d’une intrusion sans jamais la toucher.

Quinze ans après une Carmen libérée et flamboyante, Notre-Dame de Paris est une plongée dans l’obscurantisme. Les superbes décors de René Allio restituent la prévalence de la cathédrale et le Paris troué de Victor Hugo : le monde inquiétant de la Cour des Miracles, enfer peuplé de diables rampants, prolongé jusqu’à l’angoisse ; la folie des hommes et des femmes du peuple, massés autour du pilori comme des enfants ; la bêtise des soldats et de la justice, aussi vains l’un que l’autre. Malgré les costumes et la partition colorée de Maurice Jarre, l’ensemble manque à mon goût de nuances : le ballet est une débauche de brutalité et de cruauté, les personnages secondaires eux-mêmes ne ramenant jamais le sourire. La richesse de l’œuvre de Victor Hugo, comme de celle de Shakespeare, vient pourtant de ses contrepoints ; devant ce marché des horreurs, le spectateur est tellement malmené que l’envie de quitter la salle en courant est parfois la plus forte (si vous ne me croyez pas, écoutez plutôt les strapontins claquer au parterre pendant la première partie).

Notre-Dame des Paris, La Cour des Miracle © Anne Deniau

À lire : le compte-rendu d’une conférence de Sylvie Jacq-Mioche au Studio Bastille sur Notre-Dame de Paris, son contexte et les clés de l’œuvre.