24/06/2014

Romeo & Juliet in-the-round : les adieux de Daria Klimentová

22/06, Royal Albert Hall

Il y a 4 ans, Polina Semionova annulait sa participation à la première du Swan Lake in-the-round de l’English National Ballet à cause d’un retard de visa. Pour la remplacer aux côtés de Vadim Muntagirov, le nouveau prodige de la compagnie (à seulement 19 ans), le chorégraphe Derek Deane faisait appel à l’étoile « maison », Daria Klimentová, que l’on disait déjà sur le départ. La suite est connue des balletomanes britanniques : les critiques dithyrambiques obtenues lors de la représentation ont donné un second souffle à sa carrière et fait naître l’un de ces partenariats rares et précieux dans le monde de la danse, version moderne du mythe Noureev & Fonteyn.

Vadim Muntagirov et Daria Klimentová, Romeo & Juliet © ASH

Quelques saisons plus tard, le premier a finalement décidé de rejoindre le Royal Ballet – un transfert attendu depuis ses premiers pas sur la scène londonienne – tandis que la seconde tire sa révérence, deux annonces qu’on imagine liées et qui n’auront sans doute été retardées que par une complicité réciproque. C’est sur la scène ronde du Royal Albert Hall, qui les avait pour la première fois réunis, que les deux danseurs font leurs adieux à la troupe qui a vu s’épanouir leur partenariat ; l’une pour célébrer 18 ans de carrière comme muse et prima absoluta de la compagnie, l’autre pour poursuivre une trajectoire déjà brillante et enrichir son répertoire auprès de nouvelles partenaires.

La version géante de Romeo & Juliet montée en 1998 par Derek Deane, alors directeur artistique de l’English National Ballet, avait à l’époque été créée sur mesure pour une jeune soliste espagnole : Tamara Rojo, devenue depuis directrice à son tour après douze ans au Royal Ballet. On pourrait continuer sans fin à retracer les parcours qui se croisent au sein de cette compagnie, aujourd’hui plus vivante que jamais : l’énergie déployée par les 55 danseurs du corps-de-ballet pour animer l’immense arène du Royal Albert Hall et les personnalités charismatiques des solistes en témoignent soir après soir. Dommage que ce feu d’artifice n’en vienne parfois à éclipser les subtilités de l’œuvre, le divertissement et le nombre prenant le pas sur la qualité de la narration.

Romeo & Juliet in-the-round © Paul Sanders

Si le ballet est grandiose et les enchaînements chorégraphiques ingénieux – de la scène d’ouverture, envahie par les villageois accourant dans les travées, jusqu’à l’entrée du bal, où les convives pivotent comme sur un échiquier – on se surprend à s’ennuyer, passé l’effet de surprise, face au manque de tension dramatique. Les personnages shakespeariens sont bien présents – de la Rosaline délicate d’Alison McWhinney au Tybalt batailleur (mais jamais dépourvu d’élégance) de James Streeter – et si Mercutio (Anton Lukovkin) a parfois les yeux plus gros que le ventre, Romeo-Muntagirov ne fait qu’une bouchée de la scène, qu’il s’agisse de la parcourir en grands jetés ou de l'envelopper d’une pirouette. Malgré la prestation impeccable de l’orchestre et les largesses des pas-de-deux, qui s’épanchent sur plusieurs mètres, l’émotion manque pourtant au rendez-vous lors des deux premiers actes.

Le troisième acte, plus intimiste, remet heureusement les choses à leur place. Il aurait fallu des écrans pour que toute la salle profite de la confrontation entre la frêle Juliette de Daria Klimentová, aussi naïve et déliée qu’une jeune fille, et sa mère, toute en froideur et majesté (Stina Quagebeur) ; de la douleur du père (Fabian Reimar) ou de l’aigreur du promis (James Forbat). La procession aux chandelles ne laisse pas indifférent, la standing ovation qui attend l’étoile pour ses derniers saluts non plus : l’English National Ballet sait fêter ses artistes, entre jets de fleurs blanches et défilé de partenaires souriants, jusqu’à la reine du jour qui lance ses chaussons dans la foule avant de courir se réfugier en coulisses. Plus qu’une collègue, c’est une ombre bienveillante, une grâce mutine et un éclat d'humour qui quittent une famille avec une générosité qu’on ne remplacera pas.



A voir : la première partie du documentaire Agony and Ecstasy sur les répétitions du Swan Lake in-the-round en 2010 et les photos des adieux du danseur-chorégraphe Laurent Liotardo.