18/05/2014

En répétition avec Natalia Osipova

12/05, Clore Studio Upstairs

Un lundi soir pluvieux après un réveil trop matinal (les joies de l’Eurostar à l’aube au retour de Paris), la perspective d’une soirée découverte en compagnie d’un chorégraphe à tendance weirdo-mélancolique n’est pas des plus enthousiasmantes, au point que j’avais presque envisagé d’y renoncer, avant de me rappeler les bonnes résolutions prises il y a 3 ans, le soir où j’ai manqué une répétition avec Alina Cojocaru et Johan Kobborg dans Le Lac des Cygnes : ne jamais faire l’impasse sur une répétition avec le Royal Ballet. Et bien mal m’en eut pris en effet, à voir la liste des participants : pas moins de sept danseurs dont trois étoiles, y compris la nouvelle méga-star de la compagnie.

Natalia Osipova en répétition au Royal Ballet © Andrei Uspensky

La joie de voir danser Natalia Osipova, Edward Watson et Steven McRae sur la même ligne, trop près des spectateurs pour pouvoir avoir une vue d’ensemble, se transforme cependant très vite en dilemme : qui regarder ? Ce sera la danseuse russe, qui se distingue immédiatement par son allure de petite souris et sa gestuelle inhabituelle. A 28 ans (le jour où j’écris cet article), star planétaire, des centaines de vidéos sur YouTube à son actif (dont celle dans laquelle je l’ai découverte à 16 ans), on pourrait l’imaginer plus show-off. Pas du tout, elle se cache, toute timide, au fond du studio, ne levant pas les yeux vers le public, réservant ses sourires à ses partenaires – beaucoup plus décontractés –, semblant quasi-inconsciente du fait qu’on ne parle que d’elle. Vu d’aussi près, le travail musculaire des danseurs est toujours fascinant, mais elle dégage une grâce palpable et insaisissable que je n’avais encore jamais observée, une façon d’échapper au sol et de chercher sa propre physicalité, distante et charnelle à la fois, toujours avec un grand sérieux.

A la différence de Christopher Saunders qui faisait répéter les solistes de DGV quelques semaines plus tôt, Alastair Marriott intervient très peu pendant la répétition, observant ses danseurs depuis un coin de la salle et laissant le public découvrir des séquences entières de son nouveau ballet. « Vous ne verrez pas l’entrée de Natalia, nous prévient-il en début de séance, on ne veut pas gâcher la surprise ! » mais nous découvrons en revanche un pas-de-deux entier avec Edward Watson, qui semble bouleverser le chorégraphe. « Mon père est mort quand j’ai commencé la création de ce ballet, confie-t-il. J’ai cru au départ que je ne pourrais pas le faire, que je n’arriverais pas à me concentrer. Le résultat est certainement plus triste que ce que j’avais imaginé au départ, mais je suis content d’en avoir fait quelque chose de positif, c’est une sorte de thérapie. » Très heurté, presque douloureux, le duo trahit cette catharsis personnelle.

Connectome (le nom a été dévoilé sur le site du Royal Opera House il y a quelques semaines – je ne sais pas ce qu’il vous évoque, mais personnellement le mot même me donne la migraine) part du principe pour le moins original dans une œuvre chorégraphique qu’on ne ressent pas à partir du cœur mais au niveau de la tête. L’œuvre de 25 minutes nous fera passer par différents états émotionnels. La danseuse principale est la plus « mature » émotionnellement et apprend aux autres danseurs comment se comporter, ce qui explique qu’elle ait sa propre variation quand les six danseurs masculins effectuent les mêmes mouvements. Le rôle sera dansé en alternance par Natalia Osipova, « mon choix ultime », et l’étoile américaine Sarah Lamb. « Elles sont très différentes. Je voulais un autre regard, et j’autorise d’ailleurs de petits changements dans la chorégraphie. »

Parmi la distribution, quatre nouvelles recrues avec lesquels Alastair Marriott avait déjà eu l’occasion de travailler à la Royal Ballet School : Luca Acri, Matthew Ball, Marcelino Sambé et Tomas Mock. « Chorégraphier pour l’école, c’est comme un puzzle : le but est de mettre en valeur les qualités des enfants de l’année. C’est différent du travail avec la compagnie, mais c’est aussi créatif. J’étais heureux de leur donner l’opportunité de participer à cette création. » Ils entourent Steven McRae pendant un solo à l’acte 2. Le chorégraphe nous campe le décor : « Il y aura des centaines de cordes qui tomberont des cintres et qui se rassembleront pour former une apparition divine, un visage d’ange ou d’enfant, au son d’un chant en latin. » Le danseur australien glisse en grand écart, patine sur le sol, puis se laisse porter dans une allure presque christique avant que ses quatre partenaires ne l’aspirent littéralement, comme une fleur (carnivore) qui se referme. A un mois de la première, le ballet paraît déjà très abouti.

Connectome en répétition © Steven McRae

Après la répétition, place à la traditionnelle séance de questions-réponses, dirigée par Tom Nelson. Le jeune chef d’orchestre remplaçant, Martin Georgiev, est le premier à passer sur le grill, suivi du chorégraphe et de son assistant Jonathan Howells, qui passent leur temps à se chamailler. « Quel est votre objectif en tant que chorégraphe ? » « Je cherche à créer une atmosphère. Comme tous les chorégraphes je crois, mon but est que les spectateurs se souviennent de ma pièce en sortant et ne l’oublient pas immédiatement après l’avoir vue. Mon point de départ est la musique. Parfois, je l’ai tout de suite, mais là je crois qu’on a écouté à peu près tous les morceaux qu’on avait dans notre bibliothèque avant de la trouver, des milliers ! Mais j’adore les quatres pièces que j’ai choisies. »

La projection des décors sur grand écran permet de se faire une meilleure idée de la scénographie. En fond de scène, une forme biologique tentaculaire qui s’étend de plus en plus : c’est le Connectome, simple au départ, puis aux ramifications de plus en plus complexes. Au deuxième acte, une forêt de 400 cordes envahit la scène avant d’être remontée au dessus des danseurs, pour un effet un peu claustrophobe. Le ballet se termine dans un grand craquement et un flash lumineux, sur lequel le travail est toujours en cours. Dans cet univers fourni, les costumes seront pour le moins... basiques. Jonathan Howells, également costumier pour l’occasion, exhibe fièrement un bout de tissu couleur chair : « La ligne du milieu sera complètement transparent. Les solistes auront aussi un justaucorps blanc, sans collants ; on apprécie mieux le travail des muscles. » En clair, attendez-vous à des costumes type Le Cinquième Élément.

Existe-t-il un style Marriott ? Le chorégraphe préfère parler de sa manière de travailler. « Je prends délibérément une petite distribution car je veux que la création soit intime, donc je choisis les artistes un par un pour leur expressivité. » Comment travaille-t-il avec les danseurs ? « J’ai vu Natalia Osipova dans Giselle. C’était comme regarder un vieux film, comme si elle venait d’ailleurs. C’est l’une des danseuses les plus célèbres du monde. Elle bouge très librement. Aujourd’hui il a beaucoup de ballerines qui semblent très attachées aux détails, car elles veulent être parfaites ; avec Natalia il y a de ça aussi mais c’est très libre. Elle est très intelligente et elle s’approprie les rôles. Plutôt que de lui expliquer une idée complexe, je préfère lui demander : "Comment le sens-tu ?" Pourquoi passerais-je 10h par jour à travailler pour qu’elle me ressemble, comme une drag-queen ? Non, j’ai envie qu'elle se ressemble à elle-même. »

Première du programme The Dream / Connectome / The Concert le 31 mai au Royal Opera House.