26/05/2014

Christopher Wheeldon, du studio à la scène (1) : The Winter’s Tale

11/03, Linbury Studio Théâtre

Un mois avant la première de son dernier ballet, le Royal Opera House proposait une rencontre avec Christopher Wheeldon et son équipe pour en savoir plus sur le processus de création du Winter’s Tale et découvrir en avant-première quelques extraits du ballet. Comme d’habitude pour ce genre d’évènement, direction le Linbury Studio Théâtre, l’équivalent de l’amphithéâtre Bastille, situé sous la salle principale. La séance, bien que payante, est archicomble (je ne dois moi-même ma place qu’à une veille acharnée sur le site internet et environ 336 clics sur le bouton « refresh »). Le livret distribué à l’entrée indique la présence de nombreux danseurs, dont la toute dernière étoile de la maison, Vadim Muntagirov, qui à l’époque n’avait pas encore fait ses débuts.

La rencontre est introduite par Christopher Cook, animateur radio, télévision et invité régulier de ce type d’évènement, qu’il présente aussi pour l’English National Opera et divers orchestres. Après avoir rappelé l’histoire du Conte d’Hiver, il invite Christopher Wheeldon et son assistante Jacquelin Barrett à le rejoindre pour une brève interview. Pourquoi avoir choisir une œuvre de Shakespeare ? « Eh bien, vous avez entendu l’intrigue ! Shakespeare a inspiré beaucoup de ballets : Roméo et Juliette de MacMillan, Le Songe d’une Nuit d’été d’Ashton, La Tempête de Noureev... mais Le Conte d’Hiver n’avait encore jamais été adapté en danse. » Après Alice in Wonderland en 2011, c’est la deuxième fois que le chorégraphe crée une œuvre narrative avec le Royal Ballet. « C’est un grand privilège de travailler avec des gens si ouverts et si enclins à la créativité. »

Vadim Muntagirov, The Winter's Tale © Johan Persson

La question suivante porte sur le processus de création du ballet. « Nous avons commencé à travailler sur la musique et le découpage : il faut choisir un angle, la façon de raconter l’histoire. J’ai passé 5h à lire la pièce avec Joby [Talbot] dans un endroit à coté de New York où il n’a cessé de pleuvoir. C’est une lecture difficile. Nous en avons tiré notre version de l’histoire et nous avons décidé des temps forts musicaux. Lorsque la partition a été terminée, nous avons passé une semaine entière en studio rien qu’à compter les temps ! Cette fois, Joby m’a laissé plus de liberté : par exemple il n’y avait pas de moment précis pour qu’un personnage se mettre en colère. Cela permet au processus de respirer. Les choses continuent d’évoluer en répétition avec les danseurs. »

L’équipe présente au public les décors sur grand écran : le ballet s’ouvre sur un prologue introduisant les personnages suivi de plusieurs tableaux aux couleurs estivales et automnales avant la scène d’hiver où commence l’action. Les grandes portes mobiles et les escaliers peuvent être déplacés sur le plateau dénudé ; les lumières délimitent les espaces et les salles du Palais. Les statues représentant l’amour lui donnent un air de musée, sur lequel tombent des rideaux de soie. A l’acte 2, une magnifique sculpture d’arbre est placée en fond de scène pour les danses de printemps. L’acte 3 nous ramène au Palais pour le mariage, cette fois avec plus d’espoir et de chaleur. Lors du final, la scène se vide ; seule reste en son centre la statue du fils disparu. Christopher Wheeldon commente chaque tableau avec passion. « J’adore les décors, c’est l’un des aspects de la création d’un nouveau ballet que je préfère, je m’amuse comme un enfant ! (…) Les danseurs aussi vous pouvez les déplacer. Ils sont toujours en lignes, alors vous bougez les lignes… »

Lauren Cuthbertson & Ed Watson © Johan Persson

Mais assez parlé, place à la partie qui nous intéresse le plus : la répétition avec les danseurs. Lauren Cuthbertson entre en scène pour le solo du procès d’Hermione à l’acte 1. Le chorégraphe décortique chaque geste : « Nous utilisons des astuces pour raconter l’histoire. Ici, le roi donne une émeraude à sa femme, qu’elle transmet à sa fille. C’est un signe de reconnaissance. » La jeune étoile ondule, exprime la frustration du personnage, un sentiment omniprésent dans le ballet. Elle répète à plusieurs reprises un port de bras symbolisant le mariage : un bras tendu, l’autre cassé au coude au dessus de la tête, Hermione s’adresse à Polixenes et lui rappelle leur union. Le deuxième extrait, présenté par Vadim Muntagirov et Beatriz Stix-Brunell, est un pas-de-deux du 2e acte dans lequel les enfants des protagonistes se retrouvent, là aussi avec « un langage secret qui leur est propre ». Christopher Wheeldon n’hésite pas à moderniser le mime traditionnel. Le dernier passage est un solo de Polixenes (Edward Watson) éploré sur la tombe de sa femme et de son fils à l’acte 3.

La fine de la séance porte sur la musique : comme pour Alice in Wonderland, il s’agit d’une composition originale de Joby Talbot. « Après Alice, j’ai pensé "plus jamais ça" ! Cette fois c’est plus profond, plus adulte émotionnellement. L’un des problèmes de cette pièce est qu’il y a une grande dichotomie entre les deux régions, la Sicile et la Bohème. La musique devait prendre une couleur différente pour chaque acte. L’élément central est le vent, présent tout au long de la partition comme le tic-tac l’était dans Alice. » Le chef d’orchestre David Briskin participe également à la création. « Nous avons eu une répétition cette semaine pour entendre ce que le chorégraphe voulait dire, le sens de chaque pas. Il y a un grand orchestre et une fantastique troupe de percussionnistes sur scène qui joue de la musique du monde. La combinaison des deux crée un autre univers. C’est comme la cuisine française, lorsque vous avez plein d’ingrédients dont vous ne percevez pas le goût individuellement mais globalement, car ils se mélangent pour créer une saveur nouvelle. »