17/05/2014

Balanchine & prodigal sons de Paris à Londres

Opéra Bastille, 10/05 ; Royal Opera House, 14/05

A quelques jours d’intervalle, l’Opéra de Paris et le Royal Ballet proposaient tour à tour deux programmes néoclassiques débutant chacun par une œuvre de George Balanchine : Le Palais de Cristal (1947) à l’Opéra Bastille, suivi d’une création de Benjamin Millepied, lui-même très influencé par le fondateur du ballet américain, et Serenade (1935) à Londres, accompagnée d’une reprise de la première pièce narrative de Liam Scarlett, chouchou de la danse anglaise, et du fameux DGV (« didjivi ») de Christopher Wheeldon, qu’on ne présente plus.

Marianela Nuñez, Serenade © Tristam Kenton / ROH

Balanchine, c’est avant tout un style, des lignes, une abstraction qui vous touche ou vous rate complètement. D’autres disserteront mieux que moi sur le sujet ; pour ma part, j’ai autant de souvenirs de saisissement (Diamants avec Olga Smirnova, Ballo della Regina) que d’ennui profond (Les Quatre Tempéraments ou Agon). Découverte à Paris la saison dernière, Serenade m’avait plongée dans un rêve cotonneux et révélé la volupté de Ludmila Pagliero. C’est encore l’étoile argentine qui me séduit le plus dans Le Palais de Cristal : sa danse ciselée, juste et pleine d’allant parvient à me faire oublier les costumes surchargés de Christian Lacroix et même à éclipser la fraîcheur d’une Amandine Albisson, rayonnante dans le premier mouvement. C’est une autre danseuse argentine qui me captive aussi à Londres : sauts suspendus, sourire radieux, Marianela Nuñez s’envole dans Serenade. Parées de tutus bleus à reflets roses, les danseuses londoniennes ne déploient pas l’élégance de leurs homologues parisiennes mais charment par la légèreté et l’aisance de leurs évolutions.

Ludmila Pagliero, Palais de Cristal © A. Poupeney

En deuxième partie, place à la théâtralité avec Sweet Violets, créé en 2012, qui met en valeur les superbes actrices de la compagnie. Elles sont cinq dans ce ballet taillé à la mesure de leur talent par Liam Scarlett : Laura Morera, poignante en Annie Crook déchue, tondue et reléguée à l’asile ; Meaghan Grace Hinkis, charnelle et fantasmagorique en Emily Dimmock (la prostituée assassinée) ; Lauren Cuthbertson, tour à tour aimante et inquiète, malmenée par la tournure que prennent les évènements ; Sarah Lamb en femme fatale, muse sensuelle et rebelle de l’artiste (aka Thiago Soares, dont on fête le retour sur scène) et Yuhui Choe en courtisane cruelle et tyrannique. Je serais bien en peine d’entrer dans les détails du synopsis, mais pour faire simple, un fait divers sordide dans la lignée de Jack l’éventreur, une série de tableaux de Walter Sickert, les décors glauques et menaçants de John Macfarlane, le tout sublimé par le Trio élégiaque de Rachmaninov : le piano pour nous rappeler la chute de La Dame aux Camélias, le violoncelle pour la tendresse et la rugosité des prostituées, le violon pour la terreur silencieuse des victimes. Proche de ce qu’on a pu voir à Paris dans Les Enfants du Paradis, la scénographie et saisissante ; il n’y a peut-être que la distance à laquelle je me trouvais de la scène qui m’a empêchée de rentrer complètement dans l’histoire.

Meeghan Grace Hinkis, Sweet Violets © ROH

De l’autre côté de la Manche, c’est une ode à l’abstraction et à l’inexpressivité qu’on entonne à l’Opéra Bastille. Qui sont Daphnis et Chloé ? Des beautés plastiques. Les gentils en blanc, les méchants en noir, tandis que Daniel Buren s’amuse dans son coin à manipuler des formes de couleur. Pourquoi les avoir encadrées de rayures ? [fiction] « Parce que j’ai toujours fait comme ça » On imagine l’angoisse de la costumière en apprenant que tout le budget était passé dans le cachet du plasticien : « Allez donc me chercher 60 mètres de drap blanc au Bon Marché, les danseurs sont assez beaux par eux-mêmes. » En répétition, peut-être, en scène, dans un ballet narratif qui plus est, l’absence de tout référentiel n’aide pas à rentrer dans l’œuvre. La symphonie de Ravel, pompeuse et raffinée, confie heureusement sa substance au ballet ; François Alu explose dans le rôle de Bryaxis, créé pour le voir tourbillonner et s’élancer dans des manèges interminables, aussi léger qu’un courant d'air. Il y a quelque chose de gai et de libéré dans cette danse, les danseurs y paraissent heureux, à défaut de retenir l’attention. Comme un chef me l’a confié un jour, en art, « l’amour sans rigueur diminue » (je vous laisse deviner la suite du couplet).

François Alu, Daphnis & Chloé © Agathe Poupeney

On reprend l’Eurostar en sens inverse avec DGV: Danse à Grande Vitesse du prodigue Christopher Wheeldon. Composée pour l’inauguration du TGV Nord-européen en 1993, la musique de Michael Nyman vous donne des fourmis dans les pieds dès les premières secondes, et c’est parti pour 29 minutes de vibrations aux tonalités métalliques quasi épiques. En fond de scène, le corps-de-ballet apparaît en ligne, sorte de machine humaine – mais machine à rêve, instrument futuriste – qui nous fait voir tantôt le train de face, telle l’image qui effrayait la foule à l’invention du cinéma, tantôt de côté, lorsque les danseurs imitent avec leurs bras le mouvement de la traction. En avant-scène, Zenaida Yanowsky et Eric Underwood, Natalia Osipova et Edward Watson, Marianela Nuñez et Thiago Soares se succèdent dans des pas-de-deux qu’on dirait acrobatiques s’ils étaient effectués avec moins de fluidité, des courbes sans cesse renouvelées, des figures simples et grisantes à la fois. En premières loges de côté, trois percussionnistes se tordent le cou pour apercevoir les danseurs, aussi fascinés que le reste de la salle. Toute la compagnie revient en scène pour une dernière séquence à un train effréné avant que le voyage ne prenne fin, l’arrêt soudain envoyant valdinguer les solistes dans des portés vertigineux.

Natalia Osipova et Edward Watson, Danse à Grande Vitesse © Dave Morgan

Le programme Balanchine / Millepied de l'Opéra de Paris sera diffusé au cinéma le 3 juin. Des photos de la soirée Serenade / Sweet Violets / DGV du Royal Ballet sont à retrouver sur le compte Flickr du magazine DanceTabs.