13/04/2014

The Winter’s Tale de Christopher Wheeldon

10/04 (première), Royal Opera House

Trois ans après le succès d’Alice’s adventures in Wonderland, Christopher Wheeldon était l’invité du Royal Ballet cette saison pour la création d’un nouveau ballet « full-length » (par opposition aux petits ballets de moins d’une heure habituellement présentés lors des soirées contemporaines), le second créé pour la compagnie en vingt-trois ans. Ambitieux, le jeune chorégraphe britannique s’attaquait cette fois-ci à un sujet jamais traité en danse, Le Conte d’Hiver de William Shakespeare, réunissant autour de lui la même équipe : Joby Talbot à la composition, Bob Crowley aux décors, les danseurs Lauren Cuthbertson, Edward Watson, Sarah Lamb, Steven McRae et Zenaida Yanowsky dans les rôles principaux. Passant avec agilité de la fantaisie de Lewis Carroll à la tragicomédie élisabéthaine, il manifestait cette fois la volonté d’entraîner les spectateurs dans un univers plus sombre et plus adulte que sa première création, dans un ballet à la fois moderne et ancré dans l’histoire de la danse.


Le ballet démarre sur un rythme très rapide et très lisible à la fois (le Royal Opera House ayant eu la prévenance de glisser le synopsis détaillé dans la feuille de distribution, en plus de l’avoir publié enligne, aucun spectateur ne risquait de se laisser surprendre par la complexité du livret). Le prologue fait émerger les personnages principaux d’un groupe de danseurs vêtus de noir, plaçant d’emblée le conte sous le signe de l’enfance : deux enfants-rois sont élevés ensemble, puis remplacés par leurs doubles adultes, Edward Watson (Leontes) et Federico Bonelli (Polixenes). Leontes s’unit à Hermione (Lauren Cuthbertson, habillée d’une robe mauve comme l’était Alice) et lui offre une émeraude qui sera plus tard un signe de reconnaissance. Ils ont bientôt un fils, que le chorégraphe n’hésite pas à faire danser, puis ce sont les retrouvailles avec Polixenes, venu avec sa cour séjourner 9 mois entiers dans leur palais de Sicile. La vidéo d’un arbre en fond de scène évoque le passage des saisons. Arrive le moment de la séparation...

La cour du roi Polixenes prépare son départ, partageant une dernière danse d’adieux avec leurs hôtes siciliens. Hermione apparaît enceinte et se joint à eux ; il y a bien une intention de lourdeur, mais il serait intéressant de revoir ce ballet avec une danseuse ayant déjà fait l’expérience de la maternité. Le drame se noue lorsqu’elle demande à Polixenes de rester une semaine de plus, ce qu’il accepte, éveillant les soupçons de Leontes. Les observant tous les deux, celui-ci est soudain pris de doutes : et si l’enfant que sa femme porte n’était pas de lui ? Son agitation intérieure se traduit dans ses membres, notamment par une main folle qui n’est pas sans rappeler celle du Frollo de Roland Petit. Poussant sa femme et son ami l’un vers l’autre, il les encourage à partir sans lui, pour mieux les surprendre, et les suit en rampant tandis qu’ils déambulent en avant-scène. Le couple ne fait qu’admirer les statues du palais, mais dans l’esprit jaloux de Leontes, qui les voit s’enlacer lascivement, la tromperie est avérée. Le passage de la réalité au fantasme est marqué à merveille par la chorégraphie et les changements de lumières.


De retour dans le hall du palais, Leontes confronte Polixenes, stupéfait, et le somme de partir sur le champ sous le regard médusé des courtisans. Dommage que le second roi n’ait qu’un rôle de mime, sans aucun solo propre pour exprimer sa frustration face à la folie de son ami. On retrouve la reine dans ses appartements, surprise elle aussi par l’attitude de son mari, sans mesurer la gravité de l’évènement. La présence de ses suivantes et de son fils donne un côté tendre et maternel à cette seconde scène, qu’on pourrait rapprocher de celle de Roméo & Juliette, lorsque la jeune fille se retrouve avec sa nourrice et ses amies. Ce moment paisible est brusquement interrompu par l’arrivée de Leontes qui survient avec ses gardes pour la jeter en prison, la traitant sans ménagement malgré son état. C’est son intendante Paulina (Zenaida Yanowsky) qui apportera le nouveau-né au roi, au son d’une berceuse, défiant les gardes puis son propre époux, l’intendant Antigonus (Bennet Gartside) pour le présenter au roi. Si je n’apprécie guère sa danse plus masculine que maternelle, il faut reconnaître qu’elle impose. Agrippé à son trône, celui-ci donne un instant l’impression de reconnaître l’enfant, avant de le rejeter violemment. Ordre est donné d’abandonner la petite fille.

Les hautes portes de pierre coulissent à nouveau pour reformer la salle du trône, cette fois peuplée de courtisans. La reine s’avance en robe blanche pour implorer le roi, qui se tient debout sur un piédestal, tel une statue, muré dans sa paranoïa. La plaidoirie de sa femme laisse insensible son cœur de pierre. Lorsqu’elle apprend la décision d’abandonner sa fille, elle devient folle, et les deux protagonistes s’empoignent violemment. Pendant ce temps, une autre tragédie se joue. Dans l’angle de la scène, le premier enfant du couple descend lentement un escalier qui tombe des cintres. En pyjama, un ours en peluche à la main, il semble avoir été alerté dans son sommeil par les cris et sortir de sa chambre voir ce qu’il se passe, encore à demi-endormi. Un projecteur dans le dos, il apparaît comme une ombre, émergeant d’un rêve ; si silencieux que personne ne le remarque. La modernité de la scène est frappante et parlera sans doute à tous les enfants ayant vécu un divorce. La confrontation tourne toutefois au ridicule lorsqu’on le découvre et qu’il meurt sous le choc (« distressed »), et que la mère en fait de même trois secondes plus tard (c’est bien pratique).


Un voile tombe sur la scène, laissant Leontes en proie à son désarroi réaliser soudain sa folie. Paulina le drape dans ce tissu gris comme un souvenir et l’entraîne en coulisse. Un peu plus loin, au large, le bateau emprunté par Antigonus pour abandonner la petite fille est pris dans un orage. L’image projetée sur un écran mouvant en fait la tempête la plus réaliste que j’ai pu voir sur une scène : le bateau sombre tandis que des vagues de plusieurs mètres de haut se déchainent, actionnées par un système de soufflerie, se brisant sur les falaises en avant-scène. On y retrouve l’intendant, rescapé, le panier dans les bras, avant d’être avalé par une vague plus haute que les autres (pour l’anecdote, cette dernière vague était censée figurer un ours ; problème, la moitié des spectateurs présents le soir de la première n’y ont vu que du feu...) Le panier du bébé, abandonné au creux de la falaise, est alors découvert par un berger et son fils qui l’emmènent vers des temps meilleurs ; fin du premier acte.

Le deuxième acte nous transporte loin des palais grandioses et des tons glaciaux de la première partie. Le nourrisson a grandi, c’est une jeune fille désormais, nommée Perdita – sous les traits de la frêle Sarah Lamb, en robe mauve comme sa mère – qui s’apprête à célébrer les fêtes du printemps avec les villageois sous un immense arbre applaudi dès le lever de rideau. Alangui dans ses racines à la manière du célèbre Faune, le prince Florizel (Steven McRae, le fils de Polixenes, vous suivez ?) l’observe avant de la retrouver, et les amants sont bientôt rejoints par tout le village pour une danse pleine de joie et de caractère : coudes cassés, jeux de pointes en dedans, démonstrations virtuoses. Les costumes orangés (à l’instar de ceux du Sacre du Printemps), peut-être un rien chargés, forment des corolles de fleurs autour des danseuses et des danseurs, qui portent aussi la jupe. Corps de ballet masculin et féminin, ronde, solo virtuose du frère adoptif (Valentino Zucchetti), la structure ressemble à s’y méprendre au bal de Roméo et Juliette, tandis que les baisers pour le moins acrobatiques de Florizel et Perdita rappellent ceux de Mayerling.


Il faut toujours un trouble-fête, cette fois en la personne de l’intendant de Polixenes (Thomas Whitehead), qui court avertir le roi que son fils dévoie avec des paysans. Indigné, celui-ci couvre aussi sa couronne d’un chapeau façon Sherlock Holmes, ce qui fait rire toute la salle, et vient assister incognito à la fin des réjouissances. C’est le moment que choisit le prince pour faire sa demande en mariage : modernisant le mime traditionnel, Christopher Wheeldon l’imagine non avec le traditionnel doigt pointé sur l’annulaire, mais à genoux devant la danseuse en lui prenant les mains. Hors de lui, le roi se dévoile et tous les participants plongent en référence tandis qu’il ordonne à ses hommes de se saisir des traîtres. On croit un instant à une fin dramatique à la Giselle, mais pas du tout, ce prince-là est tout à fait honnête, et dans un renversement imprévu de situation (du jamais-vu en ballet), il lance les paysans à l’assaut des gardes pour libérer sa fiancée et s’enfuit avec elle. Un rideau tombe en vagues, puis devient la voile du bateau sur lequel ont embarqué Florizel, Perdita et sa famille, qui pointe son nez en avant-scène. La proue coulisse, la voile se barde des armes du roi et un autre navire apparaît, à l’assaut du précédent. La musique entretient la tension...

Après cette course-poursuite qui laisse le sourire aux lèvres, on retrouve pour le dernier acte la grandeur du palais, où Paulina tourne toujours autour du roi dévasté. Le ballet se termine en à un rythme tellement rapide qu’on aurait tendance à penser que le chorégraphe a manqué de temps : les tourtereaux débarquent (littéralement) et supplient Leontes de les aider ; Polixenes arrive à son tour, arrache le foulard de Perdita, dévoilant l’émeraude qu’elle n’a cessé de porter ; après quelques secondes d’inattention, tout le monde tombe à genoux et on improvise un mariage en 7 minutes chrono, avec le frère et sa jolie fiancée Beatriz Stix-Brunell comme invités d'honneur. On aurait aisément pu se passer de la dernière scène, au cours de laquelle le roi se retrouve seul face à la statue de sa femme, qui, Ô miracle, reprend vie, cachée toutes ces années par Paulina (décidément je n’accroche pas avec ce personnage). Les retrouvailles niaises à souhait sont bâclées, on a juste le temps de remarquer que la fille ne tient pas du tout de sa mère, et tout ce beau monde quitte la scène tandis le roi s’attarde auprès de la statue de son fils. Paulina revient le chercher en faisant non de la tête, celui-ci ne reviendra pas...

Malgré ce final trop court et un peu creux, la création est une réussite : on se laisse surprendre par la modernité du langage et l’enchaînement rapide des péripéties, soutenu par la partition de Joby Talbot, qui sait entretenir le suspens. On retrouve par moment les percussions, le tic-tac si entêtant d’Alice et l’air du vent dans les cordes, tandis que les nombreux musiciens présents sur scène donnent vie et réalisme aux divertissements. L’orchestre est applaudi au début du troisième acte et Christopher Wheeldon a droit lui aussi à une belle ovation. La représentation se regarde à la manière d’un film (on aurait d’ailleurs envie de parler de « scénario » plutôt que de synopsis) et se prête particulièrement à la captation cinématographique qui aura lieu le 28 avril. La nature théâtrale de l’œuvre originale en est peut-être la cause, l’ensemble méritant une nouvelle lecture avec la pièce en tête. Les multiples allusions aux ballets du répertoire (après sa parodie de l’adage à la rose, le chorégraphe n’est-il pas coutumier du fait ?) en font déjà une œuvre pleine de références, accessible à tous les publics.