21/04/2014

Itinérances avec Nicolas Le Riche

17/04, Maison de la Culture d’Amiens

On a tous une histoire avec Nicolas Le Riche. Une apparition féérique en prince du répertoire. Un coup de cœur en DVD. Une rencontre fugace à la sortie des artistes. Une interprétation foudroyante d’un ballet de Roland Petit. En général, on n’oublie pas son sourire de gamin, ses yeux doux et pétillants... ou sa coupe au bol (il y a quelques années). Mon « Emotion Nicolas », c’était il y a trois ans après la première de 6000 Miles Away en compagnie de Sylvie Guillem au Sadler’s Wells. A débattre de la soirée avec un Balletonaute sans voir le temps passer, nous nous sommes soudain retrouvés au beau milieu d’un cocktail, et à la table d’à côté, je vous le donne en mille, Nicolas Le Riche en train de papoter avec Anne Deniau. L’occasion ou jamais de vaincre ma timidité et de m’approcher pour demander un autographe (non sans piquer un fard...)

© Anne Deniau

Impensable donc de manquer la tournée d’adieux de l’étoile à travers toute la France. Adieux avant l’heure, puisque Nicolas Le Riche ne prendra sa retraite officiellement que le 9 juillet prochain, date à suspens inscrite depuis plus d’un an dans le calendrier. Et tout aussi impensable, le vol de câbles, l’incident voyageur et la panne électrique qui bloquent tout trafic Eurostar le jour de mon départ... mais rien ne résiste à la motivation d’une balletomane. Alors j’explique aux douaniers « Excusez-moi, j’ai une place pour voir Nicolas Le Riche dans Le Jeune Homme et la Mort à Amiens ce soir, et il est hors de question de rater ça », j’enfile ma cape d’invisibilité, je soudoie un agent, je voyage sur le toit du train, tout ce que vous voulez, mais « La circulation est interrompue, tous les trains ont 3 à 5h de retard, vous ne partirez au mieux que ce soir », non désolée, lorsque Nicolaaas danse, ce n’est pas une option.

19h30, Amiens. Rues vides, architecture invraisemblable, regards lourds. Le Nord ne m’a pas manqué. Direction la Maison de la Culture, à 15 minutes de marche face à la gare. « Interdiction de s’asseoir sur les marches » proclame une pancarte. Regard alentours : des marches partout, quelques rares sièges déjà occupés, tout s’explique. Pensée nostalgique pour le Royal Opera House où je me trouvais la veille et où les spectateurs mangeaient leurs pots de glace assis sur la moquette partout dans les couloirs. Chacun son snobisme. A l’étage, un bar branché, un simili-musée d’art moderne où l’on patiente avant l’ouverture des portes. Dans la salle, un critique qui s’ennuie au point d’en manger son carnet de notes, un directeur artistique qui vient quémander des bouteilles en plastique pour la mise en place d’un jardin flottant le mois prochain, des spectateurs qui sifflent (joyeusement) et applaudissent à tout rompre avant de se demander s’ils ont aimé.

Russell Maliphant, Shift

« Projet de cœur », Itinérances se veut « un échange intense entre les chorégraphes, les danseurs et le public ». Nicolas Le Riche nous offre pour sa tournée d’adieux un programme reflétant sa vision personnelle de la danse, en compagnie des créateurs et des partenaires qui l’ont accompagné tout au long de sa carrière. Sur le livret papier (qui fait la part belle au groupe Safran, sponsor de la tournée pour une raison qui m’échappe), le titre dessine une grande croix, donnant d’emblée une indication sur la veine spirituelle du spectacle. Annonciation d’Angelin Preljocaj évoque la rencontre entre l’ange (Isabelle Ciaravola) et la Vierge Marie (Clairemarie Osta) pour la révélation de l’enfantement. A la fois charnelle et glaciale, la chorégraphie a des relents pornographiques rehaussés par des effets lumières rouge sang. La bande-son alterne une composition électroacoustique de Stéphane Roy avec le Magnificat de Vivaldi, un rien tapageur.

Création de l’étoile, Odyssée se présente comme une allégorie de l’amour mettant en scène la quête d’un couple, entre complicité et solitude. Elle réunit Nicolas Le Riche et Clairemarie Osta dans un pas-de- deux au cours duquel le couple ne semble jamais se rencontrer qui me rappelle une citation de Saint-Exupéry :
« Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. »
A la vie, soit, mais en danse, difficile d’évoquer l’amour sans passer par la confrontation. Les danseurs ont l’air épouvanté d’un bout à l’autre de la pièce, le regard d’abord perdu en coulisse avant de se tourner face au public, puis l'un vers l'autre. Courses effrénées, moulinets de bras et de corps, ralentis, la chorégraphie ne nous épargne aucun cliché. Je n’adhère pas plus aux deux œuvres de Russell Maliphant, qui m’apparaissent rapidement répétitives. En ouverture, Critical Mass offre pourtant une belle introduction, hommage à la danse masculine : Nicolas Le Riche et Russell Maliphant forment un duo agréable à l’œil, multipliant les tombés et les portés, sans grande inventivité cependant. Plus original (à condition de ne pas connaître le reste de son œuvre), Shift met en scène le chorégraphe et ses ombres dans un jeu de lumières amusant les deux premières minutes, qui se prolonge jusqu’à devenir interminable.

© Dave Morgan

Les premières notes de la Passacaille de Bach, annonçant le chef d’œuvre de Roland Petit, sont plutôt un soulagement. Dans un décor allégé des toiles de fond, ce qui n’enlève pas grand-chose au drame, Nicolas Le Riche redevient le Jeune homme qu’il n’a jamais cessé d’être en scène, tandis qu’Isabelle Ciaravola endosse pour la première fois le rôle de la Mort. Excès de bons sentiments depuis le début du spectacle, lieu peu propice ou persistance rétinienne suite à l’inoubliable interprétation d’Ivan Vassiliev à Londres le mois dernier ? La tension est si faible ce soir que la Mort, trop douce, ne parvient pas à effrayer le Jeune homme, que je vois pour la première fois revenir rouler vers elle à la fin d’un équilibre. Mais le charme est rétabli dès le baisser de rideau, lorsque les interprètes viennent saluer, le sourire aux yeux et la générosité aux lèvres, puis à la sortie des artistes où toutes les gamines d’Amiens (mais pas que) viennent faire dédicacer leur programme.

Nicolas Le Riche fera ses adieux officiels à l’Opéra de Paris lors d’une soirée exceptionnelle le 9 juillet et sera en tournée avec Itinérances au Théâtre des Champs-Elysées les 4 et 5 novembre 2014.

Retrouvez également les photos du spectacle par Anne Deniau et tous les détails du One to one Project.