13/04/2014

Impressions londoniennes, ép. 5 : ballets modernes

Cette semaine à Londres, outre la première mondiale du nouveau ballet narratif de Christopher Wheeldon, l’English National Ballet achevait une série de représentations en hommage à la Grande Guerre avec le programme Lest we forget (« Qu’on se souvienne ») au Barbican et les Ballets de Monte-Carlo présentaient leur version moderne du Lac des Cygnes au London Coliseum.

Jeudi soir, la fine fleur de la critique britannique se pressait à l’orchestre du Royal Opera House pour assister à la création du jeune « artiste associé » du Royal Ballet, Christopher Wheeldon. A 41 ans, le chorégraphe n’en est plus à son coup d’essai. Après avoir fait ses classes et débuté sa carrière au sein de la compagnie londonienne, le danseur s’envole vers les Etats-Unis au milieu des années 1990, où il devient rapidement le chorégraphe en résidence du New York City Ballet. Dix ans plus tard et une flopée de pièces abstraites à son actif, il est de retour à Londres en 2011 à l’invitation de Monica Mason pour y créer son premier ballet en trois actes : Alice’s Adventures in Wonderland est un succès public, mais la critique reste dubitative. Ce deuxième essai l’aura convaincue, moi avec : compte-rendu.


Samedi après-midi, direction le London Coliseum pour intercepter les Ballets de Monte-Carlo, en tournée à Londres avec le LAC de Jean-Christophe Maillot (avant de le présenter à Chaillot le mois prochain – j’ai une chouette place à vendre pour la première si ça intéresse quelqu’un). Malgré l’affiche, qui pointe en lettres capitales « After SWAN LAKE » pour les anglophones qui n’auraient pas compris, la salle est modestement remplie (ce ne sont pas les Lacs qui manquent, à Londres, contrairement à Paris). Dommage : cette relecture de l’œuvre de Petipa et Ivanov mérite le détour. La compagnie, que je voyais pour la première fois, possède un excellent niveau classique : très homogène, elle révèle des personnalités attachantes dans les premiers rôles et un corps-de-ballet homogène parfaitement à l’aise sur pointes.

Jean-Christophe Maillot réécrit librement l’histoire du Lac des Cygnes, sans se laisser beaucoup influencer par la production originale. Dans une vidéo en noir et blanc qui semble dater des années 60, du genre des dessins animés qui font faire des cauchemars aux enfants, un prince miniature est séparé de sa petite fiancée, enlevée par d’affreux corbeaux. Des années plus tard, le prince reste hanté par cet épisode, mais il est temps de grandir : lorsqu’il se réveille brutalement sur son trône, ses parents le somment de choisir une fiancée parmi le panel hétéroclite qu’ils lui présentent. Une danseuse de flamenco, deux gamines écervelées, une autre qui ne sait pas très bien pourquoi elle est là... on sent qu’aucune ne fait vraiment l’affaire, lorsqu'une sorte de Cruella (Rothbart fait femme) entre en scène pour lui présenter sa propre fille, tout en flirtant ouvertement avec le père.

LAC de Jean-Christophe Maillot © Laurent Philippe

Si vous n’avez pas perdu le fil au cours de ce panachage inattendu des actes 1 et 3 de la version classique, vous apprécierez la précision de la chorégraphie. Les corps sont affûtés, la technique irréprochable, la danse marque par sa précision et la netteté des intentions. Les décors d’Ernest Pignon-Ernest sont simples mais efficaces : trois trônes suffisent à camper le palais, quelques rochers donnent un aspect inquiétant au Lac. Je suis plus réservée sur les costumes très bric-à-brac de Philippe Guillotel, qui semblent sortit d’un magasin de pacotille au premier acte et surtout manquent d’unité : donner sa couleur à chaque personnage ne devrait pas empêcher d’harmoniser l’ensemble. Les costumes des cygnes sont en revanche une réussite, mettant en valeur les belles lignes des danseurs tout en leur conférant un aspect inquiétant.

La princesse cygne est une oie blanche absolument désespérante, malmenée d’un bout à l’autre du ballet sans qu’elle ne songe un instant à se révolter. Le prince persiste à la trouver mignonne, mais quand il « l’échange » contre le cygne noir, une plume plus futée, on ne peut s’empêcher de douter de son choix. Brillamment dansé par Joseph Hernandez, son confident (qui aimerait sans doute être un peu plus) égaie la scène de chacune de ses apparitions. Les ensembles, trop rares, montrent la cohésion de la compagnie : la vivacité et la joie du corps de ballet masculin au premier acte laisse place à une volée de cygnes à l’unisson au deuxième, la différence entre cygnes noirs et cygnes blanc étant moins distinctive qu’à l’ordinaire et pouvant réserver des surprises. S’il m’a manqué quelques clés pour saisir toutes les subtilités de la relecture, j’ai été séduite tant par la qualité du travail chorégraphique que par le charisme des artistes.

LAC de Jean-Christophe Maillot © Laurent Philippe

Un mug d’Earl Grey et direction le Barbican, hors de ma zone de confort puisqu’il faut aller chercher cette usine à culture au cœur de la City. L’immense complexe est plutôt déroutant quand on ne s’y connaît pas, et il m’a fallu pas loin d’une demi-heure pour récupérer mon billet et trouver l’entrée de la salle. Perchée à l’Upper Circle, j’ai une vue plongeante sur le théâtre dont l’English National Ballet avait pris possession pour une (relativement) longue série de représentations en hommage à la Première Guerre mondiale, délaissant le London Coliseum dans une volonté d’ouverture que mon âme de touriste pas-du-tout-trendy réprouve fortement. Sur les quatre ballets contemporains présentés, trois créations et une reprise du Firebird de George Williamson que l'auteur du programme tente vainement de replacer dans le contexte de la Grande Guerre.

Qu’importe : ayant manqué la création de ce ballet en 2012, je suis ravie d’avoir l’occasion de le découvrir, qui plus avec la belle Ksenia Ovsyanick dans le rôle-titre. Maintes fois nommée à l’Emerging Dancer Award, cette superbe danseuse transcende chacune de ses apparitions par une personnalité et une présence hors du commun. Affirmée, dotée d’une plastique parfaite et d’une technique à l’avenant, régulièrement choisie par les créateurs, on peine à comprendre qu’elle n’ait pas encore été promue soliste. Dans ce rôle créé pour elle par le jeune chorégraphe de 23 ans, elle incarne à merveille l’oiseau flamboyant et sauvage, s’envolant lors de jetés tranchants et foudroyant ses adversaires du regard. Le final est à son image, vif et sensuel, lorsque ses partenaires la projettent dans les airs comme une flèche avant de la rattraper en cambré.

Firebird

Je n’ai pas adhéré aux autres ballets de la soirée, pourtant encensés par la critique. No man’s land, la création de Liam Scarlett, a de jolis costumes d’époque, allant jusqu’à faire porter des gants jaunes aux femmes pour évoquer la couleur de la poudre qui leur tâchait la peau dans les usines de munitions. Les décors sont également réalistes, reconstituant une ligne de travail à la chaîne, mais la succession de pas-de-deux sans lien apparent est assez déconcertante. Tamara Rojo danse le rôle principal avec Esteban Berlanga, danseur dont on ne cesse de penser qu’il a du potentiel, si seulement il pouvait incarner un peu plus sa danse.

Avec Second Breath de Russell Maliphant, on change de genre : sur une bande-son grésillante, une voix égrène des noms, des nationalités et des chiffres. Lente à démarrer, la danse au sol paraît d’abord assez agréable, mais devient longue et répétitive après 15 minutes à regarder les danseurs se tomber dans les bras. Je passe l’entracte suivant à me demander si je vais partir, et décide de rester non pas tant pour voir Akram Khan danser que pour m’éviter la honte d’être partie sans le voir. A mon retour dans la salle, la scène est enfermée dans une sorte d’immense coffre-fort noir laqué, ce qui donne un effet assez glauque. Les musiciens sont eux-mêmes coincés dans une fosse minuscule nichée sous la scène, ce qui oblige à retransmettre la musique comme si elle était enregistrée.

No man's land

Je mets environ une demi-seconde avant de regretter d’être restée. Le chorégraphe en personne, torse-nu en avant-scène, se tortille comme un ver ; on se situe entre le numéro de contorsionniste et la crise d’épilepsie. Les danseurs en ligne derrière lui s'avancent et claquent des mains, dégageant un nuage de poudre – voilà pour le titre (Dust). Joignant leurs avant-bras, ils ondulent un moment de part et d’autre d’Akram Khan, puis les hommes libèrent la place. Restées seules, les femmes en sarouel, jupe et foulard couleur sable tournoient au son du tamtam sous le regard du chorégraphe, qui supervise depuis la montagne en fond de scène. Il rejoint enfin Tamara Rojo pour un pas-de-deux au cours duquel il passe l'essentiel de son temps à la faire tourner sur son dos. 20 minutes plus tard, le public laisse éclater sa joie et récompense la troupe d’une standing ovation...