02/03/2014

Gala des Étoiles de Manuel Legris

01/03, Palais des Congrès


Si vous évoquez l’idée d’aller voir un ballet au Palais des Congrès, vous risquez de susciter des réactions pour le moins mitigées auprès des amateurs : « trop cher ! » « trop grand ! » « mais, Porte Maillot, ce ne serait pas de l’autre côté du périph ? [horreur] ». Pourtant, les spectacles de danse s’y sont multipliés ces dernières années, au point d’en faire un lieu de passage incontournable. Si les productions classiques de petites troupes russes aux titres un peu trop ronflants restent souvent à vos risques et périls, les galas à la programmation léchée et aux invités prestigieux offrent de rares occasions d’admirer des étoiles internationales, et on ne s’étonne plus de retrouver dans cette salle tout le gratin du monde de la danse.

Dirigé par Manuel Legris, la 2e édition du Gala des Étoiles se voulait un hommage à l’ex-danseur de l’Opéra de Paris devenu directeur du Ballet de Vienne. À le voir évoluer en scène avec sa partenaire de toujours Aurélie Dupont, qui semblait galvanisée par sa présence, on peine à croire que celui-ci a pris sa retraite il y a déjà 5 ans. Le couple se reforme comme s’il ne s’était jamais quitté : passionné et charnel dans le baiser volant du Parc, tendre et joueur dans la Sylvia de Neumeier. Visiblement au sommet de sa forme, le danseur s’offre même le luxe d’une troisième apparition en fin de soirée aux côtés de la plus belle artiste de sa nouvelle compagnie, la longiligne Olga Esina, dans un extrait drôle et virtuose de la Chauve-souris (Roland Petit).


Comme tous les galas, la soirée comporte son lot de platitudes propres à attirer le chaland : l’adage du Lac des Cygnes, le Grand Pas de La Belle au Bois Dormant, le final de Don Quichotte... parfois superbement exécutés : Kitri au sourire ravageur, Marianela Nuñez semble vouloir dévorer la scène avec une énergie et un plaisir de danser contagieux, auquel la présence de son fiancé Thiago Soarez n’est sans doute pas pour rien. Elle revient en deuxième partie prouver – s’il en était besoin – ses talents d’actrice dans un passage déchirant de Winter Dreams (Kenneth MacMillan) qui laisse place à des applaudissements polis*. Malgré des qualités techniques évidentes, Semyon Chudin et Ekaterina Krysanova ne se montrent pas aussi convaincants en prince Désiré et princesse Aurore, donnant l’impression de découvrir les pas au fur et à mesure, au point d’en oublier la moitié des portés.

Pour ceux qui n’en auraient pas encore eu assez (j’en fais partie), Mathias Heymann nous offre un second extrait de La Belle avec l’intégrale du solo pensif du prince, version Noureev. Que serait un gala sans le passage cheveu-sur-la-soupe dont on se demande qui a eu l’idée de le programmer dans ces conditions ? Mais c’est beau, c’est sublime, c’est du Mathias Heymann alors on se laisse bercer une fois de par la silhouette et le placement parfait du danseur. Le Donizetti pas-de-deux chorégraphié par Manuel Legris lui avait permis un peu plus tôt d’obtenir la première ovation de la soirée en se transformant en balle rebondissante ; remplaçant Ludmila Pagliero au pied-levé, Charline Giezendanner lui tenait tête avec brio. Dans la série « ce n’est pas une scène, c’est un trampoline », Semyon Chudin s’envole dans La Fille de Pharaon sous les yeux du chorégraphe Pierre Lacotte.


Lorsque certains font encore leurs classes, d’autres sont déjà des vétérans de ce type d’évènement : Friedemann Vogel danse pour ma plus grande joie un pas-de-deux de Manon avec sa compatriote Maria Eichwald du Ballet de Stuttgart. Excessif, trop maniéré, ce sera malheureusement une déception, largement compensée par leur second duo : composée d’hyper-extensions saccadées sur une bande-son râpeuse, la Mona Lisa d’Itzik Galili rappelle fortement Forsythe. Les deux danseurs sont vêtus à l’identique jusqu’à Mister Vogel décide de faire tomber la chemise dans un palpitant « ce-qu-il-fait-chaud-ici ». Murmure chez les dames, jalousie chez les messieurs, émotion assurée pour les spectatrices les plus proches de la scène. Plus chaste, l’Anna Karenine de Boris Eifman dévoile un Kirill Kourlaev poignant en amant éconduit.

Mélange d’émotions et de virtuosité pure, comportant également son lot d’incongruité (l’étrange Aimless réunissant Tamako Akiyama et Dimo Kirilov Milev ou encore le Factum de Patrick de Bana et Ketevan Papava, sorte de longue improvisation sur fond de chants flamenco), la programmation équilibrée de Manuel Legris réussit à nous faire passer une belle soirée... troublée cependant par la présence des photographes, venus se placer au milieu de l’allée pour mitrailler consciencieusement (et bruyamment) tout le spectacle. Une arabesque (clic), un porté (clac), j’avais l’impression d’être l’un de ces généraux romains victorieux auxquels un esclave venait souffler à l’oreille pendant les réjouissances : « Rappelle-toi que ce n’est que pour un jour ! ». Rappelez-vous que ce n’est qu’un spectacle ! Mais le but d’un gala n’est-il pas justement de nous faire rêver ?

Anna Karenine de Boris Eifmann © Yuri Belinsky

*« C-était-bien-joli-mais-ça-parlait-de-quoi-au-juste ? » (réponse ici)

Aucun commentaire: