02/03/2014

Au revoir Isabelle Ciaravola

28/02, Opéra Garnier

Certains adieux sont plus douloureux que d’autres. Hier soir les applaudissements ont duré longtemps, les spectateurs comme les membres de l’Opéra refusant de voir partir l’étoile qui consumait sa dernière flamme sur scène un instant plus tôt. Sereine et souriante sous la pluie d’or, celle-ci n’en finissait plus de remercier son public et ses amis, tentant de distinguer les visages de ceux qui l’ont accompagnée tout au long de sa carrière, envoyant des baisers du bout des doigts, s’épanouissant en avant-scène lors d’une dernière révérence, avec une reconnaissance qui n’a de pair que la générosité avec laquelle elle venait de nous offrir son ultime représentation.

© Dansomanie

La soirée avait commencé avec le parfum doux-amer des dernières : le plaisir de célébrer une carrière, la tristesse de voir partir une artiste qu’aucune autre ne remplacera. Des rires, des soupirs, des roses blanches (on avait passé commande sur Twitter), des retrouvailles aussi ; Garnier ne semble jamais si familier que lors de ce type d’évènement qui réunit tous les amoureux de la danse sans qu’on ait besoin de prendre rendez-vous. Les cartons d’invitations pour le cocktail et la remise de la légion d’honneur qui suivra s’échangent, les programmes passent de main en main dans l’espoir d’obtenir auprès des ouvreurs le précieux poster souvenir. La sonnerie retentit et il est temps pour chacun de gagner sa loge, choisie avec soin des semaines voire des mois à l’avance. En un instant, le cœur du théâtre semble aspirer le flot de spectateurs et les couloirs de marbre se vident.

Tandis que l’introduction musicale de Tchaïkovski jaillit de la fosse juste sous mes pieds, je ne peux m’empêcher de songer, juchée sur le rebord d’une banquette, à la première fois que j’ai vu ce ballet. Il s’agissait également d’une soirée d’adieux, ceux de Manuel Legris à l’époque. Isabelle Ciaravola venait d’être nommée étoile mais Clairemarie Osta la remplaçait dans le rôle de Tatiana. J’étais restée si longtemps admirer la pluie de pétales et le défilé d’anciens danseurs que j’en avais manqué mon train pour rentrer à Lille. Je ne connaissais personne et je ne reconnaissais personne en scène. Depuis, j’ai revu la production à Londres, à Paris, et encore à Londres la saison dernière ; Clairemarie Osta a pris sa retraite, Mathias Heymann est parti puis revenu, j’ai eu l’occasion de découvrir Isabelle Ciaravola dans d’autres rôles. Ces adieux étaient donc l’occasion d’un retour aux sources.

© Ilya Repin

En 2009, décontenancée par le style et les portés acrobatiques, je n’avais pas goûté au charme du ballet de John Cranko. Cette fois, je savais à quoi m’attendre ; mais est-on jamais certain de ce qu’on va voir lorsqu’on se rend à l’Opéra ? Lorsque la réalité s’estompe dans la pénombre avant le lever de rideau, il est impossible de prédire où l’enchantement des sens peut vous mener : saisi par la musique, ébloui par les lumières et les décors, touché par la grâce de chaque mouvement, remué jusqu’au plus profond par les artistes qui donnent vie aux personnages, vous vous laissez prendre et entraîner dans des directions toujours inattendues. Ce soir-là, je suis tellement frappée par la beauté des traits, l’élégance des corps et la perfection des lignes que j’en oublie l’histoire au premier acte. Captivée par les moues moqueuses et la suprématie d’Hervé Moreau, que je découvre dans un grand rôle, j’en négligerais même sa partenaire (malheureusement plus souvent hors de mon champ de vision).

Le début du deuxième remet les choses à leur place. Tatiana est une gamine amoureuse, sûre de son béguin et toute excitée à l’idée d’avoir des nouvelles de la lettre qu’elle a écrite à Onéguine au premier acte. Celui-ci ne cherche qu’à se débarrasser d’elle, impatient de trouver un moment où lui rendre sa prose pendant le bal, sans une once d’empathie après l’avoir fait sangloter. Avant qu’on ait pu se remettre, la scène s’enchaîne (qui a osé écrire qu’Onéguine est unballet plan-plan ?) et le drame s’emballe : le dandy flirte avec la fiancée de son ami, provoquant sa détresse puis sa colère. Charline Giezandanner, légère et pétillante, manque quelque peu de nuance lorsqu’elle se fait mutine ; on peine à croire qu’elle ne se rende pas compte de l’effet qu’elle a sur Lenski. Mathias Heymann prête son ampleur et sa douceur au personnage avec une discrétion peu coutumière, qu’on devine chargée d’émotion.

© Sébastien Mathé

La musique coordonne les ensembles, amenant les jeux et les effets dramatiques : pleine de caractère lors des scènes de groupes, sirupeuse pendant le pas-de-deux Olga / Lenski, passionnée pendant celui de la chambre (quel regret que le chef d’orchestre n’opère pas un crescendo à ce moment). Curieusement atténuée lorsque le rideau tombe, modifiant la caisse de résonnance, elle se fait inquiétante après la première brouille entre Lenski et Onéguine, dénotant le ton gai que les hôtes tentent de redonner à la fête. Lors de la confrontation finale entre Tatiana et Onéguine, on se surprend à espérer que le leitmotiv ne s’arrête pas si brusquement et que la passion triomphe. Le couple fusionne – Isabelle Ciaravola est peut-être la seule danseuse parisienne à savoir s’abandonner ainsi totalement aux bras de son partenaire, faisant feu de toute intention. Les portés sont tellement naturels qu’ils semblent spontanés, le mélange de fluidité et de violence tient le public en haleine jusqu’au dernier instant.

Vous connaissez l’effet « blouse blanche » ? A l’Opéra on a aussi l’effet « danseurs ». Leur proportion au mètre carré pendant le cocktail qui suit la représentation fait légèrement monter la tension cardiaque. A demi-invitées (puisque rentrées avec un demi-carton par personne), la clique des Balletomanes Anonymes tente de se faire toute petite... quand soudain un « ALORS, VOUS AVEZ REUSSI A VOUS INCRUSTER ? » déclenche un quintuple « Chut ! » courroucé. Ovationnée à son entrée dans le grand foyer, Isabelle Ciaravola prend la parole pour quelques mots de remerciement pleins de simplicité après le discours fleuri de sa directrice (les roses ont des épines). La remise de la légion d’honneur (qui pique, elle aussi, de l’avis de la danseuse !) est un moment très solennel. Place au cocktail et aux mondanités ; les abandonnant à ceux qui en ont le plus besoin, je préfère filer à l’anglaise au premier coup de minuit, avec un seul mot sur les lèvres : « merci ».

© Danse Opéra

A lire aussi sur les blogs Danse Opéra et Danses avec la plume ; en photos sur A Petits Pas et en vidéo par ici (en attendant le film officiel).

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