18/01/2014

Interview de Thierry Fontaine, directeur de Pathé Live

Nichés au dessus du cinéma Gaumont Opéra, les bureaux de Pathé Live abritent depuis 2008 les équipes chargées de la retransmission d'opéras et de ballets au cinéma. Après le MET et l'Opéra de Paris, le producteur propose depuis 2 ans les diffusions en direct des ballets du Bolchoi. Rencontre avec son directeur Thierry Fontaine, en charge de la programmation des saisons.



Comment a commencé l'aventure Pathé live ?
Ciel Écran a été racheté par les cinémas Gaumont et Pathé en 2008 et est devenu Pathé Live. Les salles de cinéma étaient en train de passer au numérique et cela permettait de montrer de temps en temps autre chose que du film, même si le film reste l’objectif premier du cinéma. Les rediffusions du Metropolitan Opera ont commencé en 2008 et ça a été un succès immédiat.
Ensuite il y a eu l’opportunité en 2009-2010 de produire les captations en direct du Ballet du Bolchoi. On s’est dit que si le MET était l’institution de référence internationale dans l’opéra et le lyrique, le Bolchoi était l’institution internationale de référence mondiale dans le ballet.

Cette opportunité est-elle venue d’une demande du Bolchoi ?
Non, il y avait un producteur indépendant qui faisait déjà des captations pour eux pour la télévision de temps en temps et les deux intérêts se sont rapprochés. Le Bolchoi qui est souvent vu comme la compagnie la plus traditionnelle et la plus classique a en fait été la plus moderne, à accepter tout de suite de filmer des ballets chaque année pour les saisons au cinéma, d’ouvrir les coulisses aux caméras... et avec une telle liberté !
Il faut les voir : quand on est en coulisse avec notre moniteur de contrôle, tous les danseurs viennent  devant dès qu’ils sortent de scène pour voir ce qui se passe à l’écran. Sans perdre leur concentration ! Et ils plaisantent entre eux… C’est assez impressionnant de voir ces artistes, je dirais même ces athlètes, être dans une légèreté totale, et dès que c’est à eux, ils y vont. 

Quelle a été la réaction artistes filmés lors des retransmissions ?
Ils sont très heureux ! Ils en parlent sur les réseaux sociaux, pour eux c’est une opportunité, ils ont bien senti que ça les fait connaître et que ce soit les danseurs, les chorégraphes, il y a une vraie fierté de montrer ce qu'ils font au monde. Quand c’est filmé ça les pousse à être encore plus au top de leur art et ils le disent, et certains vont jusqu’à se blesser parfois.
Pour l’anecdote, lors de la première de La Belle au Bois Dormant en 2011 au Bolchoi, David Hallberg s’est blessé quasiment dès son entrée. Il y avait une telle pression, plus de 500 salles le regardaient aux États-Unis, lui qui est américain et invité au Bolchoi ! Il s’est blessé au talon et personne n’a rien vu, il a continué jusqu’au bout avec l’adrénaline et la pression ! Après il n’a plus dansé pendant un moment. 

Joyaux va être le premier ballet de Balanchine diffusé au cinéma. Comment se sont passées les négociations avec le Balanchine trust ?
Le Bolchoi a négocié directement. C’est la première fois que le trust accepte qu'un ballet de Balanchine soit diffusé au cinéma, ils avaient toujours refusé. L'intérêt c'est aussi ce que soit une compagnie russe qui le fasse ! Ils auraient pu le faire depuis les États-Unis, qui sont équipés et qui ont le financement, mais non.
C'est un gros enjeu pour nous, parce qu’en plus c’est un autre type de ballet que ce qu’on montre d’habitude, plus accessible et plus moderne. 

Comment décidez-vous de la programmation avec les maisons d'opéra ? 
D'abord on choisit des dates qu’on considère être les meilleures  pour la saison : j’essaie de ne pas être sur le même week-end que le MET pour aérer la programmation. J'envoie mes dates au Bolchoi, je fais part des souhaits sur certains titres et eux me proposent ensuite une liste de ballets et on discute. On annonce la programmation au mois de mars.
Ce qu’on essaie de faire, c’est d’avoir deux grands classiques – on a besoin de grosses machines, de titres très connus, très populaires - et d'alterner avec deux ballets moins connus qu’on peut vendre différemment.

Avez-vous une influence sur les distributions ?
Oui. Pour démarrer une saison on a besoin de Svetlana Zakharova, c'est plus facile de le promouvoir donc on l’a demandé cette année. On est content d’avoir David Hallberg pour l’international, ça a un impact sur le public américain.
Là on va faire un pari aussi, il y a une star montante qui est Olga Smirnova, et elle danse dans Joyaux.  Il y a une affiche que je trouve absolument magnifique pour essayer d’élargir le public, pour interpeller. Et elle est en bas dans la rue, devant le cinéma, et les gens s’arrêtent et la regardent.


Comment sont financées les retransmissions ?
L’Opéra de Paris est toujours financé par une télévision. Nous finançons le Bolchoi à 100%. Certains titres qui sont moins rentables que d’autre : j’ai perdu tout ce que j’avais à perdre sur Le Clair Ruisseau, qui est pourtant un ballet que personnellement j’adore parce que je le trouve hyper accessible. C'est le retour qu'on a eu de spectateurs qui ne connaissaient pas et qui nous ont écrit en disant « On ne savait pas qu’un ballet pouvait être drôle ! ».
Mais d’un autre côté on a La Belle au Bois Dormant qui est un tel succès que ça équilibre les comptes entre les titres. C’est ce qui nous permet aussi de prendre des titres moins connus, de ne pas jouer juste Le Lac des Cygnes dix fois. Les plus connus, je vais les rediffuser une fois, cela me permet de combler le déficit de  ceux qui sont moins connus. On précise toujours quand c’est déjà enregistré. Cette rediffusion permet non seulement d’avoir un public plus large, de faire redécouvrir, et  de montrer d’autres ballets moins connus et de faire découvrir ces ballets-là.

Le Nederland Dans Theater, c’était un coup de cœur personnel ?
Oui. Pathé a des salles de cinéma en Hollande et quelqu’un qui y travaille qui m’a dit : « Tu devrais voir le NDT, il y a un nouveau directeur qui vient d’arriver et il aimerait discuter de ce qu’on peut faire au cinéma ». J’y suis allé et quand je suis arrivé ils m'ont montré une bande de démonstration de 15 minutes dans un cinéma de choses qu’ils avaient déjà filmées, toute la diversité de leurs ballets, et je me suis dit... waouh. C’est tellement cinématographique, c’est tellement différent de ce qu’on voit, allons-y. Ils m’ont donné des DVD, je les ai regardés dans le Thalys, je suis tombé amoureux.
Ça n’a pas marché. Le NDT n’est pas assez connu et l’offre de danse contemporaine elle est très large dans toutes les villes de France, il y a des petites compagnies partout, c’est très accessible. Qu’est-ce qu’apportait le NDT ? Pas grand chose de nouveau. Mais on en aura montré 5 et au total on a réussi à ne pas perdre d’argent, donc ça c’est une petite fierté aussi.

Quel est le but de ces rediffusions ? Amener plus de gens dans les théâtres ou rendre accessibles des choses à des gens qui n’iront pas ?
Les deux. Dans le public il y a les fans de ballet, indiscutablement, qui incluent ça dans leur parcours culturel, et il y a des gens qui sont des spectateurs cinéma, ça leur permet de découvrir. On a un public qui est âgé et familial, plutôt féminin.
Le but c’est à la fois de faire venir au cinéma des gens qui n’ont pas l’habitude de venir au cinéma et de permettre aux spectateurs d’un cinéma en particulier de découvrir autre chose. On essaie vraiment de se limiter pour que ce soit évènementiel, un ballet par semaine ça n’a pas de sens. Et on n’est pas là pour concurrencer le spectacle vivant, c’est totalement différent, c’est une œuvre audiovisuelle qu’on montre, les artistes ne sont pas là.

Quels sont vos projets à venir ?
Samedi on montre Violetta. Vous ne connaissez pas Violetta ? Violetta chante en espagnol, c’est une série télévisée de Disney Channel et c’est un phénomène énorme. Elle est en concert au Grand Rex en ce moment, les places se sont vendues en 24h. Il y a un concert avec toute la troupe donc on a proposé à Disney de faire la diffusion au cinéma en direct, on la fait samedi après-midi et on a déjà vendu 60 000 places. C’est énorme.
On est très heureux de montrer pour la première fois un spectacle pour enfants, c’est bien à la fois de diversifier. Je ne montrerai pas de sport, on veut rester sur du culturel. Violetta d’une certaine manière c’est en espagnol, ça apprend l’espagnol aux petites filles.
Sinon il y aura Mylène Farmer au cinéma le 27 mars : on a déjà vendu 30 000 places. Elle a tourné le concert spécialement pour le cinéma, il y a une vraie démarche artistique. On diffusera aussi une comédie musicale en 3D a la rentrée…