06/01/2014

Les Illusions perdues d’Alexeï Ratmansky, sur le fil de l’émotion

Opéra Garnier, 04/01
« Loin de le décourager, la rage de l’ambitieux repoussé donnait à Lucien de nouvelles forces. Comme tous les gens emmenés par leur instinct dans une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s’y soutenir, il se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société. » (Honoré de Balzac)
Prenez un thème intemporel : les rêves de la jeunesse ; un chorégraphe débordant d’inventivité : Alexeï Ratmansky, un jour directeur du Ballet du Bolchoï, le lendemain artiste en résidence à l’American Ballet Theater ; ajoutez-y des danseurs d’exception, des étoiles russes formées au Mariinsky et invitées sur toutes les scènes du monde, et vous obtiendrez une œuvre néoclassique d’un nouveau genre, propre à aiguiser la curiosité des amateurs de lettres et de danse, justifiant à elle seule l’invitation à Paris de la célèbre compagnie moscovite.

Créé en 2011 d’après le roman éponyme de Balzac, Illusions perdues n’a rien d’un ballet français. Le langage chorégraphique, lyrique et prolifique, y est résolument russe : on aurait tort de chercher la perfection du bas-de-jambe alors que l’émotion passe par les bras, d’attendre un placement net alors que le mouvement fluide s’échappe avant qu’on puisse le saisir. Les artistes du Bolchoi se jettent sans retenue dans le flot ininterrompu de pas, enchaînant divertissements et scènes d’action à un rythme effréné. Diana Vishneva (Coralie le soir de la première) s’y abandonne comme dans les bras d’un amant, dégageant à chacune de ses respirations la flagrance de la courtisane du 19e siècle : légère et insouciante au bras de son protecteur, anxieuse et indignée lorsqu’elle sent son galant s’éloigner.

Illusions perdues © Damir Yusupov

Tenant du rôle principal, le jeune Vladislav Lantratov n’a peut-être pas la maturité artistique de sa partenaire mais ses enthousiasmes sont contagieux et l’amplitude de ses mouvements enrobe la scène d’un parfum juvénile et romantique. Dommage que la partition de Leonid Desyatnikov soit aussi sombre, ne reflétant ni les élans du cœur ni la trivialité des courtisanes - au premier rang desquelles Ekaterina Shipulina (Florine) dont la gouaille et la grossièreté du jeu jure avec la subtilité de sa rivale. Lorsque Lucien se met au piano pour composer ou présenter ses œuvres au directeur de l’Opéra, avec la gestuelle étudiée d’un véritable pianiste, c’est à peine si la mélodie émerge de l’accompagnement de fond. Sur scène, le jeune ambitieux s’échappe de l’instrument pour exprimer ses doutes et ses rêves, n’y revenant que pour poser la dernière note.

Les décors épurés et oniriques de Jérôme Kaplan recréent le Paris balzacien : le foyer de la danse aux couleurs douces et tamisées paraît sorti d’un tableau de Degas, la vue sur la capitale tirée d’une carte postale sépia, la chambre de Lucien de l’esquisse d’une vie marquée par la pauvreté – dans laquelle se déchaînent les passions lorsque les deux amants s’y retrouvent. En robe rose écossaise et veste duveteuse, Coralie illumine cet espace, y apportant la richesse des sentiments. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, perdue dans une défroque grise, au moment où elle accepte la proposition dégradante de son ancien protecteur à la fin du ballet. Lorsque Lucien accourt un instant après, il est trop tard, et les morceaux du décor semblent flotter sur ce qui n’est déjà plus qu’un souvenir.

Illusions perdues © Damir Yusupov

Appelé en renfort comme consultant dramaturgique, Guillaume Gallienne fignole les caractères de la Comédie humaine, leur donnant (volontairement ou non) les traits d’acteurs français : Camusot a des faux airs de Louis de Funès avec ses mines de petit propriétaire et ses regards acérés, le Duc a le flegme et la suffisance d’un Didier Bourdon. Les ballerines Degas en tuniques pastel sont dotées d’un délicieux second degré, pleines de verve lorsqu’elles invectivent impétueusement le maître de ballet (« C’est très difficile ! »), empreintes d’une affectation surannée lorsqu’elles se transforment en sylphides. Le passage où Coralie tente de dissimuler la présence de son amant et joue à la grande dame contrariée a tout d’un vaudeville.

La mise en scène multiplie les mises en abyme à différents degrés : le ballet Dans les montagnes de Bohème s’insère dans le prolongement du plateau, le numéro de fouettés sur la table pendant le bal masqué dépasse son cadre – Lucien s’improvisant chef d’orchestre – tandis que La Sylphide est vue de derrière, offrant au spectateur l’impression d’y assister depuis les coulisses. Par un curieux effet d’optique, le kilt écarlate du Premier danseur (Artem Ovcharenko) virevoltant sans relâche, cette Sylphide qui ne semble jamais s’arrêter de danser, ces amants inlassables, le silence du public tenu en haleine rappelle Les Chaussons rouges. Illusions perdues pour l’un, mortelles pour l’autre, chacun se retrouvera dans ce ballet théâtral et intimiste.

Diana Vishneva, Illusions perdues © Damir Yusupov

Allez-y : si vous avez aimé La Petite Danseuse de Degas et Les Enfants du Paradis ou pour découvrir des danseurs d’exception. 

N’y allez pas : si la musique est primordiale à vos yeux oreilles et si vous rêvez de découvrir le Bolchoi dans un grand ballet classique. 

Illusions perdues, jusqu’au 10 janvier à l’Opéra Garnier.