04/01/2014

Giselle de Mats Ek, Ballet de Lyon

03/01, Théâtre de la Ville

Lorsque j’ai découvert l’interprétation de Giselle par Mats Ek à l’Opéra de Lille en janvier 2010, je venais tout juste d’assister à la dernière reprise du ballet à l’Opéra de Paris. L’œuvre de Jean Coralli et Jules Perrot bien présente à mes yeux s’était juxtaposée en filigrane à la version contemporaine, me permettant de décoder les références à la production originale et de suivre le fil narratif à mesure qu’il se déroulait sur scène. Quelques années plus tard, le souvenir s’est flouté mais le double-regard que l’on peut porter sur l’œuvre demeure.

Albrecht, Giselle et Hilarion, acte I © Jean-Pierre Maurin

Dans la Giselle romantique de Théophile Gautier, une paysanne se pique d’amour pour un noble, qui ne prend conscience de ses propres sentiments que lorsqu’elle meurt, bouleversée d’apprendre qu’il était déjà engagé à une autre femme. Dans la relecture du chorégraphe suédois, la jeune fille est déjà à demi-folle à son entrée en scène, au point d’être rejetée par les villageois – à l’exception de son fiancé Hilarion, amoureux d’elle dans les deux versions – et le devient tout à fait lorsqu’elle apprend la trahison d’Albrecht. Chez Gauthier, elle meurt et se réincarne parmi les Willis, jeunes femmes abandonnées le jour de leurs noces ; chez Mats Ek, elle est internée dans un asile.

La scène de la folie qui clôt le premier acte est d’ordinaire l’occasion pour la ballerine de démontrer ses talents d’actrice : alors que le corps-de-ballet entier se fige, tous les regards convergent vers elle. Dans la brillante relecture de Mats Ek, c’est son propre regard qui diverge : elle demeure immobile tandis que le monde s’effondre autour d’elle, les villageois et les courtisans tournoyant de plus en plus rapidement tandis qu’elle perd peu à peu la raison, exprimant ses agitations et son désarroi intérieur. Giselle ne meurt pas mais son esprit s’éteint, symbolisé par la régularité avec laquelle elle se cogne la tête contre les genoux, enfermée dans un monde intérieur dont elle ne sortira plus.

Giselle, acte II © Jean-Pierre Maurin

L’asile où la rejoignent Hilarion puis Albrecht à l’acte II est un territoire stérile peuplé de mortes-vivantes : la façon dont les jeunes filles soulèvent leurs draps comme des linceuls pour dévoiler des yeux hagards en témoigne efficacement. On perd un peu le fil de l’histoire quand que celle-ci se détache de la partition, suivie à la lettre au premier acte (variation de Giselle, entrée de la Cour, divertissement...) ; à juste titre, la composition d’Adolphe Adam étant l’une des plus belles musiques de ballet, de celles qui semblent sous-titrer l’ensemble des passages de pantomimes : écoutez l’intervention d’Hilarion au premier acte, on a l’impression d’entendre chacune de ses intonations (« Que fais-tu ? Il ne t’aime pas – pauvre folle – regarde-le »).

Reste de très beaux pas-de-deux, les deux amants étant parfois interrompus par les accès délirants des malades. La compagnie est d’excellent niveau et maîtrise à la perfection cette pièce emblématique de son répertoire, qu’elle présente à Lyon ou en tournée presque chaque saison. Le public ne manque pas d’en faire la remarque : au Théâtre de la Ville, on profite des 15 minutes d’entracte pour jouer aux chaises musicales et exprimer son avis haut et fort. Et si vous n’avez pas la chance d'être accompagné, faites donc comme mon voisin de derrière : décrochez votre téléphone pour laisser vos commentaires sur le répondeur d’un ami (je suis encore assez bonne pour croire qu’il avait réellement composé un numéro...)