09/01/2014

Émotion Opéra : ma première nomination

Participation hors-sujet au concours « Ma plus belle émotion »

« Il n’y aura plus de retours. » Le 31 décembre 2009, il est 19h20 lorsque l’ouvreur en charge de la file d’attente à la billetterie de l’Opéra Bastille annonce que les ventes sont closes. Ce soir, l’étoile Dorothée Gilbert danse Casse-Noisette aux côtés de Karl Paquette, premier danseur. Hasard du calendrier ? La rumeur d’une nomination court depuis des semaines tant les conditions semblent favorables : soirée d’exception, candidat pressenti, distribution de luxe.

Arrivée vers 15h, directement depuis la gare de l’Est où je rentrais de vacances, j’en suis à ma 3ème file d’attente de la journée. En ce dernier jour de l’année 2009, les températures n'étaient pas aussi clémentes que cet hiver et je crois bien qu’il neigeait. Pourtant, je n’avais pas renoncé à braver le froid pour faire la queue des places debout à 5€ (qui se situaient encore en fond de parterre, assurant une visibilité optimale). Au bout de 2h, les pieds congelés mais réchauffée par les rires partagés avec mes compagnons d’infortune, la sentence tombe : le quota de places debout est épuisé.

Direction la billetterie, chauffée, pour la queue des dernières minutes – sans grand espoir de trouver une place abordable, ni même d’en trouver une tout court : il y au moins 30 personnes devant moi. Sans me désespérer pour autant (c’est ce qui me surprend le plus, en y repensant : pas un instant, tout au long de cet après-midi, je n’ai imaginé ne pas pouvoir rentrer), je vais voir l’ouvreur et lui explique que j’ai un pass jeune, sans trop savoir à quoi il sert, ne l’ayant encore jamais utilisé. Celui-ci m’indique une place assise pour faire la queue dans un coin, isolée de la file principale.

« Une place à 110€ ! » annonce un guichetier. « Oui, moi ! Je suis prête à y mettre 180€ ! » crie une dame au fond de la file. Face à une telle impudence, j’hésite à lui conseiller de s’adresser plutôt aux types qui font du marché noir à l’entrée. La place sera achetée par une personne arrivée avant elle. Puis, à 19h20, c’est fini, les guichets encore ouverts ferment un à un. Pourtant, je reste, incapable de croire que je suis à la porte. L’ouvreur est désolé pour moi, puis il me glisse comme une excuse « c’est une soirée spéciale, il y a une nomination ce soir... » rendant mon échec d’autant plus inconcevable.

Quand soudain, au fond de la billetterie, je vois un guichetier revenir en courant. « J’ai une place, c’est un retour de la direction à 110 », dit-il, sans hausser la voix. Son collègue avec qui je discutais jette un regard autour de lui, toute la foule est partie. « Tu me la fais en pass ? » lui demande-t-il. Grâce accordée. A cette époque, le prix d’une place avec la réduction pass jeune ne coûtait que 10€. C’est peut-être même la dernière place de 31 décembre (réveillon surtaxé) vendue à tarif réduit, avant que les soirées spéciales ne soient exclues des promotions de dernière minute.

Il est 19h30, je remercie l’ouvreur* et cours jusqu’à l’entrée puis dans les escaliers menant au parterre. Et là, surprise, je suis au rang 15 – celui des VIP – et ma place... est déjà occupée par un membre de la direction de l’Opéra. L’ouvreur qui l’a dans les mains pour me placer demande à un collègue de vérifier et j’entends à demi-mot « Il y a une erreur, c’est *** qui a annulé, mais la place n’aurait pas dû être remise en vente... » Un peu gênée de déranger tout le monde, je regarde ailleurs et indique aux ouvreurs que je serais contente avec n’importe quelle place, du moment que je peux assister à la représentation. Par chance, il y a 4 fauteuils vides au rang 16, et je m’installe juste derrière la Directrice de la Danse.

Entracte. Ignorant qu’il y a un buffet et trop heureuse de ma chance, je n’ose pas quitter la place. Manque de chance, les gens qui avaient réservé (et ont donc manqué tout le premier acte) arrivent enfin. Je suis prête à aller m’installer ailleurs, mais la personne assise à la place qu’on m’a vendue se lève et insiste pour me laisser son siège. Me voilà à côté de Laurent Hilaire, à tenter de me faire aussi petite qu’une souris. N’oublions pas que, contrairement à tous ces gens bien habillés, j’ai passé l’après-midi à faire du sitting devant Bastille (où je me suis un peu enrhumée) et que j’ai toujours mon gros sac de voyage, n’ayant pas eu l’occasion de le déposer au vestiaire.

Le deuxième acte se déroule. Le beau Karl Paquette enchaîne les variations redoutables concoctées par Noureev. Soudain il vacille lors d’une pirouette. « Ah, c’est dommage pour lui » murmure la directrice de la danse à mon voisin, avec qui elle commente tout le spectacle. Le rideau tombe. La directrice et le maître de ballet quittent aussitôt leurs sièges, laissant un espace autour de moi (l’allée d’un côté, les sièges vides de l’autre). Seule dans le noir et les applaudissements, je sens l’excitation monter tout doucement, privilégiée de connaître déjà l’issue de la soirée. Le rideau met soudain un peu de temps à se relever. Lorsqu’il remonte enfin, un micro est installé et Brigitte Lefèvre nomme Karl Paquette étoile. C’était ma première nomination.

© Ballet Danse Passion

*Je me souviens avoir dans la précipitation demandé son nom à cet ouvreur et lui avoir promis une boîte de chocolats, mais ayant aussitôt oublié ses coordonnées, je n’ai jamais pu tenir parole. Je serais ravie d'avoir cette occasion si elle se présentait...

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