03/01/2014

La Belle au Bois Dormant, Opéra de Paris

Représentations des 4, 7, 13, 20, 29 et 31 décembre, Opéra Bastille

Dans la famille des ballets kitchs et interminables, La Belle au Bois Dormant occupe une place de choix. Avec ses successions de variations ponctuées d’applaudissements, ses tutus à paillette et ses courtisans enrubannés, c’est typiquement le genre de ballet que vous évitez de mentionner quand vous défendez l’idée que le ballet c’est jeune, moderne et sensuel. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on y va à contrecœur, un bon gros ballet classique étant toujours appétissant en fin d’année (toujours plus qu’une œuvre moderne austère et non-dansante), mais certainement pas dans la perspective de passer une soirée d’anthologie. Les critiques très négatives entendues depuis des années au sujet de la version Noureev n’y incitaient pas beaucoup non plus.

Qui aurait cru que j’y retournerais encore cinq fois après la première, avec un plaisir inégalé (le tout, chance aidant, pour un budget limité) ? C’est qu’il me fallait encore apprendre qu’il y a les ballets qui émeuvent, et les ballets qui émerveillent. Depuis que je vais voir de la danse, j’ai appris à classer les spectacles réussis en plusieurs catégories : il y a ceux qui inspirent le sentiment du « juste » (entrechats nets, placement parfait, alignements impeccables), ceux qui transportent en réveillant les passions (danseurs d’exception, musique déchirante, synopsis romantique) ou encore ceux que l’on juge « intéressants » (prononcez-le avec l’accent parisien du parfait bobo), pas franchement exaltants mais bons pour la culture (et surtout bons à libérer du temps de cerveau droit disponible).

Je n’avais encore jamais croisé sur ma route un ballet qui me remplisse de joie sans faire appel ni à la pureté du style, ni à l’émotion, ni à la moindre faculté cognitive. Ce n’était pas exactement ma première Belle : j’en avais déjà vu une version de pacotille avec une troupe russe en tournée (ce genre de situation, c’est un peu comme essayer d’apprécier le goût d’un macaron au chocolat de supermarché après avoir goûté à ceux de Pierre Hermé : on ne peut pas dire qu’on n’aime pas, les ingrédients y étant, mais ce n’est pas tout à fait satisfaisant non plus), les productions charmantes de l’English National Ballet et du Ballet de Bordeaux, ou encore celle du Royal Ballet en vidéo (c’est joli et gai, on rit comme des enfants et on siffle la méchante fée Carabosse).

Une ode au corps de ballet

Qu’en est-il à l’Opéra de Paris ? C’est un feu d’artifice visuel, ininterrompu pendant près de 3h. Dans les costumes et les décors somptueux de Franca Squarciapino et Ezio Frigerio, le corps-de-ballet en est la star incontestée : brisant les perspectives traditionnelles, il s’enroule autour de la scène, s’assemble et se défait, éclate en étoile pour se reformer en lignes. Aucune figure n’est semblable à une autre, c’est une surprise renouvelée à chaque tableau, chaque reprise du thème initial au sein d’une même danse. Les accélérations sont à couper le souffle : la plus simple formation est corsée par une vitesse jamais observée avec un si grand nombre de danseurs, comme lorsque la Cour quitte la scène à reculons à la fin du prologue, ou entre en ronde pendant le final. On ne se lasse pas de se laisser surprendre par un changement de direction inattendue, la fluidité des enchevêtrements, une nouvelle forme émergeant du corps.

Valse des fleurs,  acte I

Le début de la valse des fleurs à l’acte I est à ce titre l’un des plus beaux moments de danse du répertoire classique. On y retrouve les spécificités Noureev : un corps-de-ballet masculin qui trouve toute sa place et a même droit à un départ un canon : une ligne s’élance, la deuxième la suit avec un temps de décalage, la troisième encore un temps plus tard, la quatrième enfin. Les danseurs s’élèvent en grands jetés comme une vague déferlant sur l’avant scène, puis la première ligne croise les autres tandis qu’elle remonte en diagonale. On doit sans doute en partie la réussite de ces effets au travail des maîtres de ballet (Lionel Delanoë et Clothilde Vayer) et de leurs assistants : tous les ensembles étaient parfaits dès le premier soir. Le corps-de-ballet de l’Opéra de Paris s’est révélé tout au long de la série à son meilleur niveau, à la juste mesure du prestige qu’on lui attribue.

Chez Noureev, les sujets et premiers danseurs redeviennent membres du corps-de-ballet, les étoiles simples solistes. Lors du prologue, l’ensemble formé par les fées et les chevaliers puis les monstres est saisissant, surtout vu du balcon (détestant d’ordinaire être placée plus haut que la scène, je dois admettre que concernant ce ballet, la vue du dessus est incomparable : la moitié des figures n’apparaissent pas au parterre, comme si le chorégraphe les avait dessinées depuis le balcon) : la vitesse à laquelle les partenaires se rejoignent en cercles, les envolées, la facilité apparente des portés. Sabrina Mallem, tranchante, est inégalable dans la 1ère variation, à laquelle elle prête ses arabesques vertigineuses ; Laura Hecquet flotte sur la 3ème comme sur un nuage, tandis que Charline Giezandanner semble sur le point de se métamorphoser à force d’incarner la fée canari.

Princes et princesses

Dans cet écrin magnifique, les danseurs étoiles ont fort à faire pour s’imposer. Mathieu Ganio a ce sens du ralenti, de la retenue du mouvement qui lui donne l’air d’appartenir à un autre espace-temps et distingue les plus grands danseurs. Pourtant, il lui faudrait l’explosivité et les bonds aériens d’un Mathias Heymann pour rendre ses variations tout à fait brillantes. Ce dernier a la virtuosité et l’assurance qui siéent à un prince (du verbe seoir, je vous promets que ça se conjugue comme ça), dommage qu’il lui manque la mélancolie du héros torturé mis en peinture par Noureev dans sa variation lente : on n’arrive pas à croire qu’il refuse d’aller chasser et de jouer à colin-maillard pour se poser des questions existentielles, tant ce prince-là donne l’impression d’être un gamin débordant d’énergie à son arrivée en scène.

Mathieu Ganio et Eleonora Abbagnato © Sébastien Mathé

Le pourpoint jaune et le chapeau à plume vont à ravir à Audric Bezard, qui étrenne enfin un grand rôle du répertoire après sa promotion au rang de premier danseur au concours de promotion 2012 (sur ce personnage justement). Son physique interminable et ses pirouettes fluides en font un prince idéal, aux côtés d’une superbe partenaire en la personne de Laura Hecquet, que je découvrais pour ainsi dire et dont j’ai malheureusement manqué le premier acte. L’absence prolongée de plusieurs étoiles cette saison a donné l’occasion à plusieurs sujets et premiers danseurs de faire leurs preuves, pour le plus grand plaisir du public habitué. La facilité avec laquelle ces deux jeunes solistes ont su s’approprier l’immense espace scénique semble d’excellent présage pour leurs carrières respectives.

Il en est un pour qui la scène de Bastille semble encore trop réduite pour déployer tout son talent, c’est David Hallberg – ex-petit rat de l’Opéra, ex-principal de l’ABT, premier danseur étranger nommé étoile au Bolchoï – qui faisait son grand retour comme invité au sein de la compagnie cet hiver. Un corps de ballet auquel il semble s’intégrer aussi naturellement que s’il ne l’avait jamais quitté : le même sens du placement l’habite (à l’inverse de sa partenaire, il ne se contente pas d’esquisser les fouettés arabesques dont la chorégraphie de Noureev est saturée, apportant relief et netteté aux variations), la même noblesse jusque dans les passages les plus vains (ah cette traversée en barque, long moment de solitude pour le prince, qui se voit obligé de prendre un air vaguement intéressé par les moulinets de la fée Lilas ; la moitié du public pouffe dès l’entrée, les deux balcons s’y mettent en voyant les musiciens ventiler les fumigènes).

© David Hallberg (compte Twitter)

Loin de l’idée de s’intégrer aux tableaux, Svetlana Zakharova apporte quand à elle sa propre version de La Belle au Bois Dormant, étrennée sur toutes les scènes du monde : cela peut être charmant, comme cette diagonale d’arabesques penchées exécutées en s’appuyant sur l’épaules des joueuses de mandolines, mais c’est malheureusement trop souvent maniéré et en dehors des perspectives choisies par Noureev. Côté français, Eleonora Abbagnato qui s’était vue confier la première ne convainc pas dès son arrivée par manque d’explosivité et d’assurance technique, mais elle a pour elle de magnifiques tours attitudes filés et des arabesques joliment renversées vers l’avant à l’acte II (curieusement sautées par l’étoile russe). La plus belle des princesses Aurore fut sans conteste Myriam Ould Braham, aussi douce et raffinée avec ses quatre prétendants qu’éclatante à son entrée en scène.

La série fut également l’occasion d’admirer Héloïse Bourdon (qui a les parents les plus adorables du monde) et Christophe Duquenne (). La première s’impose comme une reine, presque trop royale pour une timide princesse, le second est beau solide, probablement le seul danseur capable de donner de la consistance à un rôle aussi ingrat que celui du Duc : il faut voir les regards courroucés qu’il lance à sa femme, courtisée par tous les galants aux alentours, prince Désiré en tête. Outre les valses grandioses, ou la magistrale sarabande à l’ouverture de l’acte III, dans un style très contemporain qui n’est pas sans rappeler le bal de Roméo et Juliette, La Belle au Bois Dormant c’est aussi ces danses intimistes cachées au sein du ballet, comme celle pleine de légèreté et de délicatesse qui suit la variation du prince à l’acte II ; ou encore le trio des fileuses, qui semblent reproduire avec leurs pieds le mouvement du tricot, sur une musique délicieusement malicieuse au début de l’acte I.

Disney party

Mais La Belle au Bois Dormant, c’est surtout les tubes de Tchaïkovski qui ont bercé notre enfance : l’entrée de Carabosse, la valse des fleurs (on se surprend à fredonner la chanson du dessin animé) la torpeur d’Aurore, l’humour décalé des Pierres Précieuses ou encore l’irrésistible Chat Botté, qui déclenche immanquablement les rires du public, que ce soit grâce à la sensualité d’Aubane Philbert ou les claques retentissantes de Lydie Vareilhes. L’invité le plus attendu de ce mariage reste bien sûr l’Oiseau Bleu : ne vient-on pas voir le ballet entier rien que pour sa diagonale de brisés volés ? Marc Moreau s’y montre plein de panache et d’exubérance, Mathias Heymann et Myriam Ould Braham y volent le show : complices et facétieux, aussi légers et vifs l’un que l’autre, ils en arrivent à nous faire oublier le couple princier. Comme à chaque fois qu’ils dansent ensemble, ils semblent vibrer d’un même souffle, et leurs mouvements étrangement saccadés parachèvent la métamorphose tandis qu’elle s’envole dans ses bras avec une légèreté irréelle.

Mathias Heymann, L'Oiseau Bleu

Sous la plume de François Alu, cette variation est une merveille de style : souple en l’air et d’une légèreté absolue lorsqu’il touche le sol, pour tournoyer à l’infini avant de rebondir dans des entrechats d’une précision démoniaque. Lorsque l’un de ses partenaires se blesse en plein vol, un soir où il profite encore des joies du corps de ballet comme simple courtisan, c’est avec un calme olympien qu’il retrousse ses manches et vient se placer, calmant d’un geste le chambellan qui s’apprête à écourter le passage, meublant de quelques ports de bras le début de la coda (lorsque l’Oiseau est censé déployer ses ailes), puis s’élance dans les brisés sans autre préambule, aussitôt applaudi alors qu’il les marque à peine (avec assez d’intelligence pour adapter ce qu’il faut la chorégraphie), avant de permettre galamment à la princesse Florine d’achever son passage. On le retrouve un peu plus tard dans le costume complet (bien qu’à peine fardé) pour le final.

Enfin, comment ne pas terminer cet éloge sans mentionner l’orchestre ? On s’était habitués, il faut bien l’admettre, à un accompagnement sonore de qualité variable : les dernières séries de Giselle et du Lac des Cygnes avaient ainsi été entachées par les prestations peu soignées d’orchestres invités. Il semble qu’on accorde enfin sa juste valeur à la musique de ballet dans cette grande maison, car c’était cette fois l’orchestre de l’Opéra national de Paris en personne qui officiait dans la fosse, et on a touché au sublime. Non seulement il n’y avait pas de fausse note mais les difficiles solos de violon et d’alto était chaque soir magnifiquement exécutés (les solistes d’ailleurs applaudis par leurs propres collègues). Sous la direction de Fayçal Karoui, les musiciens ont apporté l’étincelle capable de tenir en tension le ballet entier sans une seconde d’ennui. J’en ai pour ma part savouré chaque instant de chaque représentation.