09/11/2013

Concours du Ballet de l’Opéra 2013, 2e journée (dames)

Après une première journée riche en émotions, retour au Palais Garnier pour assister à la deuxième partie du concours de promotion 2013 : les variations des danseuses.

Un mot au passage sur la finalité du concours, chaque année vivement débattue par ceux qui y assistent : comme je l’ai dit sur Twitter, le concours est à mon sens bien plus une solution qu’un problème. Dans la plupart des compagnies, le directeur artistique décide seul des promotions à la fin de la saison. Je n’imagine pas un instant qu’on approuverait un tel « fait du prince » en France. Le concours n’a pas tant pour objet de juger les artistes que de légitimer leur promotion auprès de leurs collègues, ayant valeur de rituel (on pourrait l’assimiler à une sorte de bizutage).

La seule chose qui me paraît viciée, c’est la composition du jury : si les 5 membres représentant la Direction ne sont là que pour appuyer des décisions qui auraient de toute façon été prises si le/la directrice du Ballet (en l’occurrence) avait eu la main, les 5 membres élus par les artistes du Ballet seraient apparemment à l’origine des résultats improbables que l’on voit chaque année. Je ne vois pas pour quelle raison une promotion au sein d’un système aussi hiérarchique devrait être soumise à l’approbation des pairs... et éventuels rivaux. Mais assez discuté, passons aux choses sérieuses !

Classe des Quadrilles

La classe des quadrilles est la première à passer : elles sont 18 à affronter la retorse variation de Célébration, ballet créé par Pierre Lacotte pour le gala du Tricentenaire de l’École française de danse la saison dernière. Leurs confrères n’étaient que 7 à avoir eu l’inconscience le courage de se produire dans la variation de Paquita tricotée par le même chorégraphe mercredi. A ce niveau, l’enjeu pour les danseuses n’est pas tant de surmonter la difficulté technique que de montrer qu’elles sont sorties de l’école et dansent désormais comme des femmes.

Hannah O'Neill, Célébration © Sébastien Mathé

Mission accomplie pour Leïla Dilhac, qui est la première à me surprendre, d’abord avec une belle imposée – hauteur des développés, vitesse des tours, impression globale de facilité – puis une envoûtante variation de Manon. Je suis incapable d’être objective sur ce ballet mais j’ai été instantanément captivée par son jeu, ce qui n’était pas gagné après avoir vu toutes les étoiles du Royal Ballet défiler dans ce rôle.

Deuxième agréable surprise avec Claire Gandolfi, qui d’abord attire l’œil en se « promenant » dans l’imposée (là où tant de ses consœurs se contentent d’exécuter proprement les pas) puis en réussissant à se montrer convaincante dans la célèbre variation de Nikiya. Du lyrisme et un joli potentiel quand on pense qu’il s’agit là d’un répertoire d’étoile. Chapeau ! Le classement du jour semble toutefois avoir mis en avant la note technique plus que la personnalité artistique.

Déjà en tête des pronostics pour son premier concours, Hannah O’Neill place la barre un cran au dessus dans Célébration : elle est la seule à avoir réellement fait vivre la variation, par des épaulements et des impulsions de la tête et des mains, jusqu’à lui donner une toute autre dimension. L’ensemble sublimé par un magnifique coup-de-pied, un lever de jambe ravageur et un joli ballon. Coup de maître, sa variation de Gamzatti, presque trop propre, dans le pur respect du style Opéra, paraissait presque fade en comparaison...

Léonore Baulac, In the middle © Sébastien Mathé

Etait-il plus désavantageux de passer après Mlle O’Neill que de passer première ? La lettre D ayant été tirée au sort, Camille de Bellefon inaugurait la matinée. Judicieusement choisie, la variation ondulante de l’Océanide (extraite des Noces Fantastiques de Serge Lifar) met ses belles lignes en valeur. Le style néoclassique réussit également à Caroline Osmont qui propose une Cigarette pleine de caractère. D’autres ont choisi William Forsythe, avec plus ou moins de bonheur, plutôt plus pour Léonore Baulac qui prend la deuxième place du classement avec In the middle après un début de saison très réussi.

Résultats des Quadrilles :
1. Hannah O’Neill, promue
2. Léonore Baulac, promue
3. Leila Dilhac
4. Laura Bachman
5. Jennifer Visocchi
6. Alice Catonnet

Classe des Coryphées

Midi, les coryphées prennent le relais. Contrairement aux hommes, on voit nettement la différence de niveau chez les femmes, qui ont toutes cette féminité recherchée plus tôt. La variation de la Flûte extraite de Suite en Blanc en imposée demande d’ailleurs une compréhension du style et ne permet pas de se différencier par la technique pure. Toutes ont quelque chose à raconter et le niveau très homogène de la classe ne me permet pas de les différencier avant le passage des variations libres.

Sae Eun Park, seule promue alors que deux postes étaient ouverts – le jury n’étant pas parvenu à se décider pour la 2ème place – met tout le monde d’accord par sa technique superlative dans l’Automne de The Four Seasons. Letizia Galloni s’y montre également pleine de légèreté tandis que Lydie Vareilhes s’amuse sur le tamtam du Grand Pas de Twyla Tharp (qui a décidément des goûts réjouissants en matière de costumes et de musique). Aubane Philbert dévoile ses talents de tragédienne dans Clavigo (variation de Marie) et Marion Barbeau sa belle technique classique dans le Grand Pas classique de Victor Gsovsky.

Sae Eun Park, The Four Seasons © Sébastien Mathé

Charlotte Ranson est la seule à se lancer dans du contemporain en incarnant l’Élue du Sacre du printemps version Maurice Béjart. Un choc : la variation est longue et semble extrêmement difficile, surtout pour une danseuse rompue à la technique classique. Il faut dissocier le corps (l’effet obtenu n’est pas sans rappeler les cours de mime présentés lors des Démonstrations), sautiller sur un pied et garder de l’endurance pour l’explosion d’énergie finale, sans lâcher son auditoire du regard. Qui soupçonnerait une telle puissance sous ce physique de jeune fille en fleur ? Plus incroyable encore, l’absence de promotion, mais on n’est pas loin d’y voir une explication à l’indécision du jury.

Résultats des Coryphées
1. Sae Eun Park, promue 
Aucune majorité n’étant dégagée à l’issue du quatrième tour de scrutin pour la 2ème place,
le classement n’est pas effectué au-delà de la première place.

Classe des Sujets

Traditionnellement le moment le plus attendu du concours : le passage des solistes féminines en lice pour un poste de première danseuse. Pour la première fois en deux jours, le balcon s’est rempli, et les « parents de » qui nous avaient innocemment prêté leurs places au premier rang de loge les ont récupérées. Je n’assiste donc pas à la totalité des variations imposées (Raymonda, acte 1 de Rudolf Noureev), réservant les acrobaties en fond de loge pour les libres.

On commence en beauté avec l’Ombre des Mirages de Serge Lifar. Marine Ganio qui avait superbement interprété cette variation l’an dernier semble avoir fait des émules : elle aura été présentée trois fois par la seule classe des sujets. Inquiétante et tranchante sous la poigne de Sara Kora Dayanova, méconnaissable ; douce et apeurée avec Laura Hecquet ; évanescente avec Caroline Robert qui s’abandonne.

Autre chorégraphe favori du concours, Jerome Robbins, choisi par Charline Giezandanner avec le Printemps des The Four Seasons – radieuse et virtuose, mais peut-être justement trop printanière à cette période de sa carrière – et Héloïse Bourdon qui propose un travail tout en qualité de la 2nde variation de Other dances. A l’instar de Roland Petit, représenté par Aurélia Bellet en Carmen et la belle Sabrina Mallem en Esmeralda, il ne semble pourtant pas être le meilleur gage de réussite à ce stade du concours.

Amandine Albisson, La Bayadère © Sébastien Mathé

Qu’attend-t-on d’une première danseuse ? Plus qu’une double-pirouette ou un bel équilibre, c’est avant tout des qualités d’interprétation et une assurance en scène qui puisse donner envie au jury de lui faire confiance. Elle entre en scène et meuble l’espace vide, découvrant d’un regard les personnages autour d’elle et le drame noué à l’acte précédent. En récréant ainsi l’univers de La Bayadère sous les yeux du public, Amandine Albisson s’impose et confirme le statut que ses récentes prises de rôle lui avaient permis d’acquérir.

Résultats des Sujets :
1. Amandine Albisson, promue
2. Laura Hecquet
3. Aurélia Bellet
4. Charline Giezendanner
5. Héloïse Bourdon
6. Sabrina Mallem

Merci à toutes les danseuses pour ces instants de grâce !

08/11/2013

Concours du Ballet de l’Opéra 2013, 1e journée (messieurs)

Le concours de promotion, c’est un peu le nirvana des balletomanes. 3h de kif pur bonheur – pas forcément partagé par les artistes qui jouent leur carrière sur scène. Une démonstration du style dont les longues heures de représentation nous ont fait tomber amoureux, des variations soigneusement sélectionnées et travaillées des semaines en studio pour être présentées, en une occasion unique, devant les yeux d’une poignée de spectateurs privilégiés, parfois sans autre légitimité que leurs dons ou leurs relations (la plupart ayant été invités par procuration) ; c’en est pratiquement indécent. Percer le rituel du concours demande de la persévérance, bien éprouvée par ceux qui se cherchent encore une place le matin-même, mais que ne ferait-on pas pour le plaisir indescriptible de pénétrer le jour J dans cette salle pleine de ferveur, attentive et silencieuse.


Le jury entre en scène, le silence tombe et Brigitte Lefèvre sonne le glas la clochette. Seuls sept courageux quadrilles ont osé se lancer dans la terrible variation du Pas de cinq des « Pierres précieuses » de Rudolf Noureev (extraite de La Belle au Bois Dormant). Faut-il vraiment parler d’une variation ? Cela ressemble plutôt à une accumulation de difficultés techniques sans effet ni grâce, crispante même pour le public. Germain Louvet danse grand et avec panache, Hugo Marchand moins propre mais avec un beau placement tandis que Takeru Coste, toujours très personnel, s’illustre par de superbes sauts en vrille (pour les termes techniques, on repassera).

Hugo Marchand, La Belle au Bois Dormant © Sébastien Mathé

On souffle avec les imposées. A nouveau, Germain Louvet fait mouche avec la variation de Paquita qui posera tant de problème aux coryphées l’heure suivante ; il sera d’ailleurs le seul à la réussir proprement, souple et précis. Hugo Marchand donne à voir une belle énergie dans Tchaïkovski Pas-de-Deux, au détriment d’Antonin Monié qui a fait le même choix, pourtant musical et sûr. On remarque la petite batterie de Florent Mélac en priant mentalement pour qu’il réussisse à se détendre lors de ses prochains concours. Cyril Chokroun est plein d’allant mais un peu imprécis, Antonio Conforti encore trop sage se fait plaisir pour son premier concours avec la romantique entrée en scène de Roméo.

Pause, le temps de croiser les doigts ses favoris et d’échanger les pronostics. Une blogueuse s’isole pour tenter de capter un peu de réseau, une autre reprend des forces (l'expérience du concours s'avère kinesthésique pour certaines). 11h, sonnerie, direction la salle où tout le monde joue aux chaises musicales ; changement de loge, chuchotis agités en direction des danseurs étoiles installés au balcon et retour du jury.

Le grand pas de Paquita par Pierre Lacotte donne bien du fil à retordre aux coryphées : tous réussissent à faire frissonner le public au moins une fois, qu’il s’agisse de vaciller pendant la pirouette ou de manquer de s’étaler pendant la dernière ligne de tours en l'air (l’un de ces enchaînement qui donne l’impression d’être raté même lorsqu’il est exécuté à la perfection), terminée sur un genou. Axel Ibot se rattrape de justesse, il y a main pour Hugo Vigliotti et Sébastien Bertaud jette les deux bras en l’air dans un V prémonitoire. Matthieu Botto est le seul à s'en tirer avec les honneurs.

Sébastien Bertaud, Paquita © Sébastien Mathé

A ce niveau, les variations libres sont l’occasion de se différencier. Je ne suis pas totalement conquise par le Frollo de Yvon Demol ni par L’Arlésienne d’Alexandre Gasse, mais cela n'enlève rien à la joie de revoir ces extraits. Si la belle technique d'Axel Ibot dans la 1e variation de Dances at a gathering ne me touche pas, j'apprécie la légèreté de Maxime Thomas dans la 2nde variation. Grégory Dominiak propose une Télévision pleine de poésie, Mickaël Lafon et Jérémy-Loup Quer s’affrontent avec bravoure dans Solor sans que l’un ou l’autre ne justifie le choix d’un solo aussi difficile. Mathieu Botto est trop très précis en Rothbart, sans réussir à me charmer (mais à me déconcentrer tout à fait, sachant qui était dans la salle).

Vient le moment de se faire plaisir avec d’abord Hugo Vigliotti et Le rire de la Lyre de José Montalvo. C’est peu dire que la variation lui va comme un gant : après l’avoir vu briller dans les spectacles de 3e étage la saison dernière, plus personne n’ignore le talent de ce jeune danseur, qui montera un jour ou l’autre. Quelques sauts virtuoses et le voilà reparti avec le rire de la salle comme un pied de nez à l'interdiction des applaudissements. Au tour de Sébastien Bertaud de s’emparer de la scène avec Push comes to shove : intelligence de l’espace, vélocité, drôlerie pleine d'esprit, on en arrive à regretter que le concours n’aie lieu qu’une fois par an. Adrien Couvez clôt la matinée avec un autre extrait de Twyla Tharp, un peu en deçà de son niveau habituel en contemporain.

Axel Ibot, Dances at a gathering © Sébastien Mathé

Midi, le Palais Garnier se désemplit en direction des restaurants japonais du coin. Ça pronostique à tout va, tout le monde voudrait y croire mais plus personne n’ose encore y penser. Quelqu’un évoque pour la 10e fois de la journée le Frollo de l’Eternel Oublié il y a quelques années, d'autres s'étonnent que tant de danseurs aient osé Robbins sous les yeux de l'expert du genre (si les danseurs de l'Opéra sont l'élégance incarnée, c'est parfois au détriment du style). Les billets continuent de passer de main en main et il faut déjà regagner sa place pour assister au passage des sujets.

Après les ravages causés par les imposées du matin, la variation d’Albrecht permet à tous les danseurs de s’exprimer. Florimond Lorieux bat ses assemblées avec conviction (« clac-clac ») et m’entraîne avec un très beau manège dans une romantique variation de Dances at a gathering, malheureusement trop simple pour passer premier danseur. Allister Madin est léger mais manque peut-être de netteté dans Other Dances. Seul Arepo de la journée, mais pas l’extrait qu’on attendait, Marc Moreau se laisse un peu dépasser par la technique, à l’instar de Yannick Bittancourt dans la Mazurka de Suite en Blanc. Julien Meyzindi joue la carte du drame avec La maison de Bernarda en libre.

François Alu, Giselle © Sébastien Mathé

Héros parmi les non-promus, Fabien Révillon surprend tout le monde avec un incroyable enchaînement de tours et une série de sauts à n’en plus finir dans Donizetti Pas-de-Deux. Daniel Stokes nous embarque avec sa variation de Frollo, avant le magistral Fantôme de l’Opéra de François Alu, interprète rêvé des chorégraphes. Incroyable de précision, rien qu’à sa manière de glisser sur le sol, le jeune homme exécute à la perfection des sauts improbables (« on s’élève, on reste suspendu en l’air, et seulement après on bat ou on vrille, cela va de soi ») suivis de réceptions silencieuses ou de cinquièmes impeccables. Il se fait pourtant voler la vedette par Pierre-Arthur Raveau qui prend la tête du classement grâce à un superbe Albrecht – amplitude, élévation, souplesse, lyrisme... – et une libre très technique (Marco Spada).

Pierre-Arthur Raveau, Marco Spada © Sébastien Mathé

Le rideau tombé, il est temps de contourner le bâtiment pour attendre les résultats, qui ne tardent pas à arriver. A la surprise générale, ceux-ci s’avèrent... sans surprise, en accord avec les prestations du jour. Le non-évènement, c’est la promotion attendue de François Alu et Pierre-Arthur Raveau, qui viennent renforcer les rangs des potentiels étoilables ; l’évènement « OMG », c’est la promotion de Sébastien Bertaud, que tout le monde attendait depuis des années sans plus oser y croire – pas plus que le principal intéressé. François Alu sort sous les applaudissements, Benjamin Millepied prend la mesure de ce qui l’attend dans un an depuis le 1er étage, tout le monde se félicite, et la journée des passionné(e)s se termine autour d’un chocolat chaud dans une ambiance curieusement apaisée pour un soir de concours.

Un grand merci à tous les danseurs pour ces beaux moments.