08/11/2013

Concours du Ballet de l’Opéra 2013, 1e journée (messieurs)

Le concours de promotion, c’est un peu le nirvana des balletomanes. 3h de kif pur bonheur – pas forcément partagé par les artistes qui jouent leur carrière sur scène. Une démonstration du style dont les longues heures de représentation nous ont fait tomber amoureux, des variations soigneusement sélectionnées et travaillées des semaines en studio pour être présentées, en une occasion unique, devant les yeux d’une poignée de spectateurs privilégiés, parfois sans autre légitimité que leurs dons ou leurs relations (la plupart ayant été invités par procuration) ; c’en est pratiquement indécent. Percer le rituel du concours demande de la persévérance, bien éprouvée par ceux qui se cherchent encore une place le matin-même, mais que ne ferait-on pas pour le plaisir indescriptible de pénétrer le jour J dans cette salle pleine de ferveur, attentive et silencieuse.


Le jury entre en scène, le silence tombe et Brigitte Lefèvre sonne le glas la clochette. Seuls sept courageux quadrilles ont osé se lancer dans la terrible variation du Pas de cinq des « Pierres précieuses » de Rudolf Noureev (extraite de La Belle au Bois Dormant). Faut-il vraiment parler d’une variation ? Cela ressemble plutôt à une accumulation de difficultés techniques sans effet ni grâce, crispante même pour le public. Germain Louvet danse grand et avec panache, Hugo Marchand moins propre mais avec un beau placement tandis que Takeru Coste, toujours très personnel, s’illustre par de superbes sauts en vrille (pour les termes techniques, on repassera).

Hugo Marchand, La Belle au Bois Dormant © Sébastien Mathé

On souffle avec les imposées. A nouveau, Germain Louvet fait mouche avec la variation de Paquita qui posera tant de problème aux coryphées l’heure suivante ; il sera d’ailleurs le seul à la réussir proprement, souple et précis. Hugo Marchand donne à voir une belle énergie dans Tchaïkovski Pas-de-Deux, au détriment d’Antonin Monié qui a fait le même choix, pourtant musical et sûr. On remarque la petite batterie de Florent Mélac en priant mentalement pour qu’il réussisse à se détendre lors de ses prochains concours. Cyril Chokroun est plein d’allant mais un peu imprécis, Antonio Conforti encore trop sage se fait plaisir pour son premier concours avec la romantique entrée en scène de Roméo.

Pause, le temps de croiser les doigts ses favoris et d’échanger les pronostics. Une blogueuse s’isole pour tenter de capter un peu de réseau, une autre reprend des forces (l'expérience du concours s'avère kinesthésique pour certaines). 11h, sonnerie, direction la salle où tout le monde joue aux chaises musicales ; changement de loge, chuchotis agités en direction des danseurs étoiles installés au balcon et retour du jury.

Le grand pas de Paquita par Pierre Lacotte donne bien du fil à retordre aux coryphées : tous réussissent à faire frissonner le public au moins une fois, qu’il s’agisse de vaciller pendant la pirouette ou de manquer de s’étaler pendant la dernière ligne de tours en l'air (l’un de ces enchaînement qui donne l’impression d’être raté même lorsqu’il est exécuté à la perfection), terminée sur un genou. Axel Ibot se rattrape de justesse, il y a main pour Hugo Vigliotti et Sébastien Bertaud jette les deux bras en l’air dans un V prémonitoire. Matthieu Botto est le seul à s'en tirer avec les honneurs.

Sébastien Bertaud, Paquita © Sébastien Mathé

A ce niveau, les variations libres sont l’occasion de se différencier. Je ne suis pas totalement conquise par le Frollo de Yvon Demol ni par L’Arlésienne d’Alexandre Gasse, mais cela n'enlève rien à la joie de revoir ces extraits. Si la belle technique d'Axel Ibot dans la 1e variation de Dances at a gathering ne me touche pas, j'apprécie la légèreté de Maxime Thomas dans la 2nde variation. Grégory Dominiak propose une Télévision pleine de poésie, Mickaël Lafon et Jérémy-Loup Quer s’affrontent avec bravoure dans Solor sans que l’un ou l’autre ne justifie le choix d’un solo aussi difficile. Mathieu Botto est trop très précis en Rothbart, sans réussir à me charmer (mais à me déconcentrer tout à fait, sachant qui était dans la salle).

Vient le moment de se faire plaisir avec d’abord Hugo Vigliotti et Le rire de la Lyre de José Montalvo. C’est peu dire que la variation lui va comme un gant : après l’avoir vu briller dans les spectacles de 3e étage la saison dernière, plus personne n’ignore le talent de ce jeune danseur, qui montera un jour ou l’autre. Quelques sauts virtuoses et le voilà reparti avec le rire de la salle comme un pied de nez à l'interdiction des applaudissements. Au tour de Sébastien Bertaud de s’emparer de la scène avec Push comes to shove : intelligence de l’espace, vélocité, drôlerie pleine d'esprit, on en arrive à regretter que le concours n’aie lieu qu’une fois par an. Adrien Couvez clôt la matinée avec un autre extrait de Twyla Tharp, un peu en deçà de son niveau habituel en contemporain.

Axel Ibot, Dances at a gathering © Sébastien Mathé

Midi, le Palais Garnier se désemplit en direction des restaurants japonais du coin. Ça pronostique à tout va, tout le monde voudrait y croire mais plus personne n’ose encore y penser. Quelqu’un évoque pour la 10e fois de la journée le Frollo de l’Eternel Oublié il y a quelques années, d'autres s'étonnent que tant de danseurs aient osé Robbins sous les yeux de l'expert du genre (si les danseurs de l'Opéra sont l'élégance incarnée, c'est parfois au détriment du style). Les billets continuent de passer de main en main et il faut déjà regagner sa place pour assister au passage des sujets.

Après les ravages causés par les imposées du matin, la variation d’Albrecht permet à tous les danseurs de s’exprimer. Florimond Lorieux bat ses assemblées avec conviction (« clac-clac ») et m’entraîne avec un très beau manège dans une romantique variation de Dances at a gathering, malheureusement trop simple pour passer premier danseur. Allister Madin est léger mais manque peut-être de netteté dans Other Dances. Seul Arepo de la journée, mais pas l’extrait qu’on attendait, Marc Moreau se laisse un peu dépasser par la technique, à l’instar de Yannick Bittancourt dans la Mazurka de Suite en Blanc. Julien Meyzindi joue la carte du drame avec La maison de Bernarda en libre.

François Alu, Giselle © Sébastien Mathé

Héros parmi les non-promus, Fabien Révillon surprend tout le monde avec un incroyable enchaînement de tours et une série de sauts à n’en plus finir dans Donizetti Pas-de-Deux. Daniel Stokes nous embarque avec sa variation de Frollo, avant le magistral Fantôme de l’Opéra de François Alu, interprète rêvé des chorégraphes. Incroyable de précision, rien qu’à sa manière de glisser sur le sol, le jeune homme exécute à la perfection des sauts improbables (« on s’élève, on reste suspendu en l’air, et seulement après on bat ou on vrille, cela va de soi ») suivis de réceptions silencieuses ou de cinquièmes impeccables. Il se fait pourtant voler la vedette par Pierre-Arthur Raveau qui prend la tête du classement grâce à un superbe Albrecht – amplitude, élévation, souplesse, lyrisme... – et une libre très technique (Marco Spada).

Pierre-Arthur Raveau, Marco Spada © Sébastien Mathé

Le rideau tombé, il est temps de contourner le bâtiment pour attendre les résultats, qui ne tardent pas à arriver. A la surprise générale, ceux-ci s’avèrent... sans surprise, en accord avec les prestations du jour. Le non-évènement, c’est la promotion attendue de François Alu et Pierre-Arthur Raveau, qui viennent renforcer les rangs des potentiels étoilables ; l’évènement « OMG », c’est la promotion de Sébastien Bertaud, que tout le monde attendait depuis des années sans plus oser y croire – pas plus que le principal intéressé. François Alu sort sous les applaudissements, Benjamin Millepied prend la mesure de ce qui l’attend dans un an depuis le 1er étage, tout le monde se félicite, et la journée des passionné(e)s se termine autour d’un chocolat chaud dans une ambiance curieusement apaisée pour un soir de concours.

Un grand merci à tous les danseurs pour ces beaux moments.

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