27/03/2013

Eleonora Abbagnato, étoile de style

Entrez le nom d’Eleonora Abbagnato sur Google et vous verrez apparaître une série de clichés issus de magazines people, une page Wikipédia la présentant comme « danseuse et actrice italienne », un blog sur Skyrock et un article dans le Vogue italien. Les suggestions du moteur de recherche la disent enceinte et mariée à un certain Federico Balzaretti, footballeur de son état. La page Opéra de Paris arrive après, l’époque où la première danseuse évoquait son désir d’accéder au sommet de la hiérarchie dans le documentaire À l’École des Étoiles semblant déjà ancienne. Essayez d’imaginer que Mathilde Froustey, autre héroïne du film, n’était alors qu’en première division !

Des écueils techniques, des absences à répétition, un début dans le mannequinat, une autobiographie (Un angelo sulle punte) suivis des joies du mariage et de la maternité auront tenu la belle Sicilienne éloignée des planches assez longtemps pour qu’on en oublie qu’elle fut un temps d’un des espoirs du Ballet. Son retour dans Sérénade de Balanchine avec une présence scénique et un brio indemnes en septembre dernier lui a permis de montrer qu’on aurait eu tort de ne plus compter sur elle. Dans le rôle difficile de Carmen, que lui avait personnellement confié Roland Petit, elle donne ces jours-ci une leçon de style sur la scène du Palais Garnier, qui pourrait bien se terminer en beauté ce soir.

Eleonora Abbagnato, saluts de Sérénade © Blog A petits Pas

Représentation du 24/03 (matinée)

Certains d’entre vous jouent peut-être du piano : instrument académique, froid et imposant, il se prête facilement à la comparaison avec la danse classique. Vous aurez sans doute remarqué, si vous n’êtes pas un soliste accompli, qu’il existe au moins deux manières d’aborder une partition difficile. La première consiste à appliquer platement la composition sur les touches, en s’efforçant de le faire proprement. La seconde, réservée aux mauvais joueurs, consiste à ne marquer que les accents : certes, quelques notes risquent de passer à la trappe, mais au moins le rendu sera vivant et pourrait même rendre un plus juste hommage à la musique de départ aux oreilles de vos auditeurs.

Il en va de même en danse. Si vous avez vu Carmen avec Ludmila Pagliero et Stéphane Bullion, considérez que vous n’avez pas vu l’œuvre de Roland Petit. Vous en avez vu un brillant déchiffrage, en aucun cas une interprétation. Eleonora Abbagnato, dont on peut dire qu’elle sait soigner chacune de ses apparitions, se saisit du rôle de la gitane avec fureur et justesse. Dès l’entrée en scène, les deux interprétation divergent : là où Ludmila Pagliero s’amuse, un éternel sourire en coin, radieuse de choquer et d’être le centre de toutes les attentions, Eleonora Abbagnato jette son adversaire à terre avec une hargne qui n’a rien de gracieux et s’approche des hommes la rage d'une prédatrice.

Eleonora Abbagnato, Carmen ©Julien Benhamou

Dans le rôle de Don José, Nicolas Le Riche nous montre que placidité ne rime pas forcément avec insipidité. Plein de tension intérieure, contrairement à Stéphane Bullion qui peine encore à exprimer lisiblement les sentiments des personnages qu’il incarne, il tient tête à sa partenaire sans se départir de son stoïcisme. Faisant le meilleur usage d’une chorégraphie parcimonieuse, il intimide d’un coup de menton, séduit d’une pirouette et réussit même à en imposer dans des figures de caractère espagnoles qui seraient ridicules autrement. Le claquement de doigts par lequel il répond aux claquettes de pointes de sa partenaire n’a rien d’anodin, c’est un moyen de la mettre en garde et de poser des limites, traduites aussi par la façon dont il la retient en équilibre.

Le pas-de-deux de la chambre est l’occasion pour la belle cigaretière de marquer son territoire. Elle n'a d'yeux que pour son partenaire, qu’elle ne lâche pas du regard tandis qu'elle parade pour l'attirer à elle. Comme me l'avait confié Anaïs Chalendard, pour danser Carmen il faut savoir « parler avec ses pieds ». On comprend tout de suite ce qu’elle a voulu dire : ici les jambes ont leur propre langage et s’entremêlent avec celles de son partenaire masculin dans un frottement suggestif. L’étoile argentine est plus adroite, sa fuite en fond de scène laisse entendre un concert de petits battements virtuoses ; la première danseuse ne marque que les accents essentiels.

Eleonora Abbagnato et Nicolas Le Riche, Carmen © Julien Benhamou

Lorsqu’elle monte sur pointes à la seconde, Ludmila Pagliero nous dit « Regardez-moi ces jolies jambes ! » – et qu’elles sont belles en effet, au point qu’on n’emporte que ce souvenir en sortant de la représentation – tandis qu’Eleonora Abbagnato exécute cette position pour dominer et prendre le pouvoir sur Don José. Tout au long du ballet, elle s’assure qu’il ne la quitte pas des yeux, à tel point qu’on se demande à quel moment elle va se jeter sur lui pour le dévorer. C’est ce qui finit par arriver à la toute fin, après qu’elle l’ait trompé avec un toréador (il faut regarder les groupies d’Escarmillo se dépiter lorsqu'il envoie un baiser à Carmen, c’est à mourir de rire), à ceci prêt que le temps s’arrête et que la passion la consume avant même qu’elle n'ait pu se rendre compte de ce qui lui arrivait.

Au regard des distributions de Carmen, le spectateur ignorant peut s’étonner de l’absence de Mathilde Froustey, qui en a présenté à plusieurs occasions des extraits lors du concours de promotion. Soliste dans Sérénade aux côtés d’Eleonora Abbagnato en septembre, la jeune danseuse a fait son chemin depuis l’École de Danse, assurant plusieurs fois des rôles principaux en France et à l’étranger, représentant sans relâche et avec panache l’Opéra de Paris lors de galas hors les murs. Deux destins croisés qui laissent penser que danser tous les soirs et tous les rôles n’est peut-être pas la solution la plus efficace pour devenir Étoile à l’Opéra de Paris.

Eleonora Abbagnato et Nicolas Le Riche le 27/03 © Elendae

Edit 28/03 : Comme annoncé dans la journée d'hier, Eleonora Abbagnato a été nommée Etoile à l'issue de sa dernière représentation de Carmen. Des vidéos de la soirée et de la nomination sont à voir sur la chaîne YouTube Operagot, de magnifiques photos sur le compte Instagram d'elendae_paris et le blog A petits Pas.

Le public des habitués n'a pas tardé à réagir, retrouvez les réactions sur le forum Dansomanie, les blogs danse-opera, Chroniques d'un petit rat parisien et La Loge d'Aymeric. Danses avec la plume apporte également son avis « palpitant » et ses interrogations sur cette nomination tardive.

Toute la presse avait aussi été conviée : Le Figaro, Paris Match, Le Point, BFM TV...

En bonus : le final d'hier soir (un grand merci aux paparazzi des fonds de loges !)

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