26/02/2013

Angelin Preljocaj : Ce que j'appelle oubli

25/02, Théâtre de la Ville

Un homme jeune en complet crème, le complet il l’enlève parce qu’on est plus amène en chemise, à fine moustache et bouc soigneusement taillé, les cheveux blonds et lisses qui lui tombent sur les épaules, bien bâti sans toutefois s’accuser de cet embonpoint qui de nos jours révèle la pauvreté, raconte, d’une voix lente et cassée, la voix lente de ceux qui ont grandi en se sachant écoutés, cassée de ceux qui portent les affres de la vie qu’ils n’ont pas vécue, un fait divers.

C'est l'histoire d'un homme entré dans un supermarché, non pas pour avaler une canette de bière dans un rayon, mais pour aller voir les petits oiseaux et les tortues de l'animalerie au fond du magasin. Un homme doux comme un agneau qui ne proteste pas quand les vigiles l'emmènent au fond d'une réserve pour le tabasser, et qui crève sans se défendre sous leurs coups en murmurant « pas maintenant, pas comme ça ». « On ne doit pas mourir pour une canette de bière », dira plus tard le procureur, pourtant c’est arrivé, car ce sont des choses qui arrivent dans le monde sourd des banlieues défavorisées, jamais aussi cruelles qu’envers elles-mêmes.

Ce que j'appelle oubli © JC Carbone

Le fait divers a donné lieu à un récit, une unique phrase sur plusieurs pages chuchotée par Laurent Mauvignier aux éditions de Minuit, le récit à un ballet d’Angelin Preljocaj, dans une tentative honorable pour un chorégraphe régulièrement invité à l’Opéra de rapprocher la danse des problématiques de société. Sur la scène, outre le narrateur, six beaux et solides danseurs souvent à demi-nus, tantôt témoins tantôt acteurs du drame : un type dégingandé en jogging orange, trois prisonniers en slip fouillés par des mâtons, quatre vigiles trop fats dans leurs uniformes identiques pour en imposer vraiment.

Dans la salle, une foule élégante de Parisiens venus satisfaire un besoin de voyeurisme social (comme il aurait pu l’être par une émission de téléréalité, s’ils avaient le meuble maudit à la maison). Des jeunes filles lisent ostensiblement Le Monde au format papier ; les mêmes sangloteront bruyamment tout à l’heure lorsque des danseurs affublés de tabliers de boucher feront mine de planter des couteaux dans le dos de leurs victimes, bruitages de gargouillis à l’appui. Une vingtaine de personnes quittent la salle à ce moment (ce qui me tiendra lieu d’excuse pour avoir brièvement paniqué à l’arrivée en me voyant si bien placée au milieu de la rangée centrale).

La chorégraphie accompagne le récit, crue et sexuelle, muette et silencieuse, sinuant autour de l’espace scénique avant d’en prendre enfin possession pour une féroce bataille au rythme assourdissant du métal : trois couples, trois duels pour illustrer la fureur et la jubilation des coups, jusqu’ici portés en silence. Le spectacle aurait pu s’arrêter là, le mouvement supplantant aux mots avec tellement plus de justesse que la voix du narrateur, si ce n’est que l’exaltation à ce moment partagée avec les bourreaux n’était pas l’objet du ballet, uniquement centré sur la victime.

Ce que j'appelle oubli © JC Carbone

Partie de jambes en l’air à la sensualité savamment maîtrisée, encerclement physique et sonore de la proie avec des claquements de doigts qui rappellent les prédateurs de West Side Story, portés acrobatiques alliant l’aisance des danseurs et la force facile des hommes : pas de place pour les femmes dans la rue ni derrière les barreaux d'une prison, figurée par des caissons en seconde partie. Seule présence féminine (au grand dam de mes voisins) : la poupée à perruque blonde, prostituée ou fantasme, certainement travesti, qui traverse la scène sur ses talons de vamp au début, et les statuettes de la Vierge auxquelles les danseurs dessinent des ailes à la toute fin.

Était-il nécessaire d’enjoliver un acte de barbarie, sans doute trop absurde pour les spectateurs de ce côté de la société, au point d’en faire un pamphlet dégoulinant de bons sentiments, dont la même la forme littéraire paraît trop brute pour n’être pas affectée ? Si la boucherie en a dégoûté plus d’un, c’est la scène où le narrateur au bouc revêt le survêt du marginal qui me donne des fourmis dans les jambes. Faut-il rire ou pleurer de la précaution avec laquelle les danseurs le manipulent ensuite ? Une catharsis hypocrite et vaine qui ravira le public du Théâtre de la Ville en dépitant ceux qui ont déjà compris que la misère n’a pas de morale.

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