30/11/2012

Le Ballett am Rhein de Martin Schläpfer

28/11, Théâtre de la Ville

« Je n’ai rien compris à l’histoire. » Moi non plus, ai-je envie de répondre à mon voisin du dessus, mais ce n’est pas grave, je me suis bien amusée quand même. Les danseurs ont déjà pris possession de l’espace scénique lorsque les spectateurs prennent place. Des petites, des grands, des métis ; des visages dévorés par des yeux radieux, des bouches écarlates, des bouclettes foisonnantes. À 20h30 la troupe s’éparpille en coulisses, cédant la place à une brunette vindicative. Don’t be shy s’époumonent The Libertines en bande son tandis que les danseurs se tordent dans des cris très expressifs. Le mouvement est vif, ondulant, surprenant sans cesse ; les académiques à fines rayures grises épousent les courbes et atténuent l’indécence des pas trop expansifs.

Forellenquintett © Agathe Poupeney

Changement de fond visuel et sonore avec le Quintette pour piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse en la majeur D 667 dit « La Truite » de Schubert. Des couples se forment, s’accrochent et s’échangent ; la chorégraphie très musicale joue avec les morphologies, puissantes ou princières, n’hésitant pas à invertir le féminin et le masculin lorsque l’androgynéité s’y prête. Un danseur au physique de faune bondit tandis que d’autres se glissent silencieusement en arrière-scène. Un poète entre déclamer des textes en allemand (un conte, nous glisse Amélie à l’entracte), s’y perd, laisse tomber sa partition et retourne à la danse.

Seul un grand noir semble passer à côté : le dos voûté, il arpente tristement l’avant-scène, le regard rivé au sol, agrippant au passage une paire de bottes en caoutchouc dont je n’ai pas saisi la signification (jusqu’à ce que re-Amélie ne fasse remarquer la correspondance avec le titre du morceau). Un petit oiseau va cependant le sortir de sa solitude : c’est une Odette tout feu tout flamme qui s’élance apeurée pour tournoyer autour de lui, sans qu’on sache à aucun moment si elle tente de l’éviter ou de l’hypnotiser. Comme aimantée, elle se laisse fondre dans sa masse musculaire avant de s’en échapper à nouveau puis de revenir s’y frotter avec volupté : je n’avais jamais vu montée et descente de pointe si sensuelle. La parodie du Lac des Cygnes s’estompe, laissant chacun retourner à sa maladresse.

Forellenquintett © Agathe Poupeney

À l’entracte, les abonnés autour de moi sont assez sceptiques, et j’avoue que je les comprends. Voyez-vous c’est qu’à Paris chaque scène a sa spécificité : on va à Chaillot pour découvrir des saveurs exotiques, au Châtelet pour les mondanités, à l’Opéra pour s’émerveiller, au Théâtre des Champs-Elysées pour jouer à cache-cache avec les ouvreuses sous-payées, et on se rend au Théâtre de la Ville comme au purgatoire, pour expier un peu du sentiment de beauté et de plénitude ressenti dans les autres salles et se gorger de mal-être. Or cette première pièce, Forellenquintett, nous inflige un concentré d’énergie vitale alors qu’on s’attendait grosso-modo au baiser du Détraqueur. Erreur gracieusement réparée par le deuxième ballet de la soirée, aussi vide que son nom : Neither.


S’arrêter de regarder la scène pour regarder les autres spectateurs regarder le spectacle

Neither © Gert Weigelt

« Aïe aïe aïe se prendre le rideau dans la figure ne doit pas être très agréable, merci la régie. Oh on est dans un asile psychiatrique apparemment. Tiens j’ai l’impression d’avoir déjà vu ça quelque part. Nutcracker! de Matthew Bourne ? Non c’était un orphelinat. Ah mais oui c’était la Giselle de Mats Ek. Que je vais revoir à Lyon cette année d’ailleurs. Au fait il faut que je pense à changer la date, il y a déjà le National Ballet of Canada à Londres et le programme Ecstasy & Death de l’English National Ballet le soir-là. Sans parler de la première de Mayerling au Royal Opera House Quelle idée de programmer tous les spectacles en même temps, comme s’il n’y avait que le 19 avril dans l’année. Mmm c’est gai cette musique. C’est de qui déjà ? Et puis ces tenues alors. Il y a quand même plus sympa comme pyjama. Qu’ils arrêtent d’ouvrir la bouche comme ça, c’est contagieux les bâillements. J’ai mal aux pieds maintenant. J’ose ? C’est quand même fou tous ces gens qui sont là pour regarder de la danse. Tout n’est peut-être pas perdu. Tiens une dame qui s’en va. Une autre. Attention dans les escaliers. Au prochain abonnement je demande à être placée côté couloir. La mention de Beckett dans le livret aurait dû m'alarmer. Bon 1h comme ça, ça va être dur, si je pouvais au moins étendre mes jambes... hi hi, si je coince mes pieds entre le siège de ma voisine de devant et la marche de dénivelé je peux travailler mon cou-de-pied. Feldman ! C’est Morton Feldman la musique ! Mais oui, Marie-Agnès Gillot en avait aussi mis dans son ballet en début d’année. Que je suis cultivée... aïeuh ! Mauvaise idée les pieds. Bon ça s’éternise, quand je pense que je me suis abonnée quasi-exclusivement pour ce spectacle... place centrale, place royale, mon œil, si je n’avais pas dix vieux de chaque côté j’aurais déjà filé. Revoilà la fille à crête. Finalement c’est pas mal quand ils sont tous synchro, il y a un vrai souffle d’ensemble chez cette compagnie. Dommage que ça ne dure pas... zzz. Hein ? Ah, c’est fini ! »

Le Ballett am Rhein est à découvrir au Théâtre de la Ville jusqu'au 5 décembre.

À lire : la critique du Financial Times / à voir : des extraits de Forellenquintett et de Neither sur la chaîne YouTube du Ballett am Rhein.

09/11/2012

Concours annuel du Ballet de l’Opéra de Paris

Les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris apparaissent peu dans les concours de danse internationaux mais trouvent chaque année l’occasion de briller au cours d’un évènement unique : le concours de promotion au Palais Garnier. Dans la plupart des compagnies de danse, la décision de faire monter en grade un danseur revient à la direction en fin de saison, mais à Paris, elle est prise par un jury composé de membres de la compagnie élus et de directeurs artistiques invités lors d’un concours annuel. 


Chaque danseur présente à cette occasion deux solos : une variation imposée commune à chaque « classe » de la hiérarchie, afin de juger le niveau technique, et une variation libre, pour permettre à chacun de dévoiler une facette de sa personnalité artistique. Le nombre de postes est donné à l’avance, ce qui laisse libre cours aux pronostics, sachant que ce concours tient au fond du rituel : l’Opéra de Paris n’a pas vocation à produire des « bêtes à concours » mais des danseurs capables d’assurer des rôles tout au long de la saison. La prestation des artistes au cours de l’année a donc autant d’importance que celle du jour J.

Étrangeté culturelle amusante ou agaçante, ce concours est aussi une chance incroyable pour les amateurs de danse parisiens d’assister à une démonstration du plus pur style de l’École de danse française donnée par les meilleurs danseurs du monde (c’est l’occasion ou jamais d’être un peu chauvin). L’enjeu est tel que les variations sont très peaufinées, sans compter que les libres nous offrent souvent l’opportunité de découvrir des ballets du répertoire qui nous étaient inconnus.

Comment assister au concours de promotion ? L’évènement est public mais uniquement sur invitation. Celles-ci sont distribuées aux danseurs, aux écoles de danse parisiennes et un contingent est attribué à l’AROP (mais à moins d’être mécène, vous avez peu de chance d’en avoir, le nombre de places étant très limité). Reste la possibilité d’en trouver une sur place, certaines personnes se retrouvant avec des places en trop le jour-même. Une seule certitude : c’est un évènement à voir au moins une fois dans sa vie de balletomane.

Jeudi 8 et vendredi 9 novembre 2012, Palais Garnier

Le jour du concours, une atmosphère très particulière règne à l’Opéra, mélange de stress pour les danseurs et leurs familles venues les encourager, d’attente pour les habitués pressés de voir triompher leurs favoris, et de curiosité pour tous ceux venus simplement profiter de l’évènement pour découvrir de nouvelles têtes. A 9h30, le jury présidé par Brigitte Lefèvre prend place à l’orchestre laissé vide. Seul le balcon, l’amphithéâtre et les premiers rangs de loge sont occupés. Le silence se fait sans qu’on ne le demande et la directrice de la Danse agite une clochette pour signaler le début des épreuves. Une jeune femme annonce au fur et à mesure le nom des candidates et les variations choisies (je tombe pour sa voix superbement posée et son élégance).

Composition du jury en 2012 : Laurent Hilaire et Clothilde Vayer (maîtres de ballet), Karen Kain (directrice artistique du Ballet national du Canada), Christian Spuck (directeur du Ballet de Zurich) et les danseurs Dorothée Gilbert, Ludmila Pagliero, Nolwenn Daniel, Céline Palacio et Ghyslaine Reichert (plus Karl Paquette pour le plaisir des yeux, en tant que suppléant).

L'Opéra Garnier le jour du concours de promotion (09/11/12)

La classe des quadrilles, niveau d’entrée dans le corps de ballet, ouvre le concours. La variation imposée est la Première Ombre de La Bayadère, très technique et peu avantageuse : des développés à gogo, des demi-tours sur place où l’on ne remarque que les bras trop raides, une dernière diagonale de piétinés peu féminine suivie d’un grand jeté assez piège. La classe des coryphées semble plus à l’aise dans un extrait de Don Quichotte (l’apparition de Dulcinée), ce qui rend du même coup difficile de les distinguer. Les sujets présentent quant à elles le solo du Cygne Blanc : à ce niveau c’est la sensibilité artistique, plus que la technique, qui fait la différence, et chacune fait ainsi ressortir des passages différents de la chorégraphie.

Le lendemain c’est au tour des hommes, globalement mieux mis en valeur par les choix de variations imposées. On commence en douceur avec un solo de James dans La Sylphide pour les quadrilles,  un délice d’entrechats et de petits sauts que tous les danseurs possèdent à merveille. La Mazurka d’Études de Harald Lander, à la fois courte et exaltante, nous offre le plus beau moment du concours avec la classe des coryphées menés par l’ébouriffant trio Vigliotti/Alu/Bertaud(premiers à passer). Les sujets ont fort à faire avec l’acte 2 de La Belle au Bois Dormant, finalement peu princier. Chapeau au pianiste, capable de refaire quinze fois les mêmes passages sans s’emmêler les doigts.

Jérémy-Loup Quer, Marco Spada © Sébastien Mathé

Je n’aurai malheureusement pas le temps de revenir en détail sur les variations libres (sur lesquelles tout a été dit par ailleurs). Certains choix m’ont paru plus judicieux que d’autres, et je n’ai pas toujours compris l’intérêt pour des danseurs excellents en contemporain de s’escrimer avec du classique, ou celui pour des sujets de présenter des variations peu techniques déjà proposées par leurs collègues des classes inférieures. J’ai également parfois de regretté de voir des œuvres fortes dansées trop légèrement, en ne donnant à voir que la technique sans réussir à habiter vraiment les personnages, ou encore que des costumes magnifiques mais trop lourds ne viennent entraver certaines variations.

Du côté des résultats, la bonne surprise aura été la promotion d’Éléonore Guérineau (comme quoi il faut toujours y croire), la mauvaise le non-classement de Mathilde Froustey chez les sujets, de Sébastien Bertaud et Hugo Vigliotti chez les coryphées. Je n’ai pas l’expertise technique du jury mais je regrette à titre de spectatrice que ces danseurs rayonnants en scène voient leur carrière ralentie par des considérations apparemment déconnectées de leur potentiel artistique, a fortiori lorsqu’ils ont déjà acquis un rang de par les rôles qui leur sont confiés tout au long de la saison.

Sae Eun Park s’est imposée en tête des quadrilles sur une variation imposée digne d’un concours de danse international : dès l’instant où sa silhouette se détache sur le fond jaune pâle, elle semble disposer de plus de temps que les autres pour développer plus haut, tenir une seconde de plus en équilibre, marquer les intonations de la musique avec ses bras, les retenir là où beaucoup n’avaient que le temps de les jeter en avant, et être encore assez en avance pour nous gratifier d’un superbe saut à la fin. J’ai été surprise de ne pas voir classée Amélie Joannidès, gracile mais très solide techniquement.

Éléonore Guérineau est la seule coryphée à exister avec le haut du corps pendant les petits sauts sur pointe de sa variation imposée (la seule dont je ne regarde pas les pieds en m’inquiétant de la voir trébucher). Si elle n’a pas la maigreur des danseuses habituellement choisies par Roland Petit pour incarner ses rôles-titres, sa Carmen sensuelle et précise vous prend au corps. Marine Ganio est superbe dans l’Ombre des Mirages de Lifar : dans un costume très onirique, les cheveux lissés et plaqués comme Giselle, sa variation est précise, intense et longue. Amandine Albisson, que je voyais première danseuse, reprendra la même sans réussir à la dépasser.
Marine Ganio, Les Mirages © Sébastien Mathé

Du côté des hommes, Jérémy-Loup Quer nous donne à découvrir une très jolie variation de Marco Spada de Pierre Lacotte (à quand le ballet en entier ?), Mathieu Contat est au dessus dans l’imposée, ample, précis et léger. Hugo Marchand ne manque pas d’enthousiasme dans la Mazurka de Suite en Blanc et bat les entrechats de James avec une énergie qui doit lui laisser des traces. Hugo Vigliotti est explosif dans sa Mazurka, drôle et léger dans Push come to shove ; on se retiendra de crier devant son non-classement. Même réflexion pour Sébastien Bertaud, toujours magnétique en scène : la façon dont il se présente, ouvre les mains, offre sa danse au public me donne l’impression de revoir Laurent Hilaire, et la technique n’est heureusement pas en reste.

Pour finir sur une note plus consensuelle, il y avait bien sûr l’évidence François Alu : « je saute, je m’arrête à 2 mètres du sol, je tourne la tête vers le public, je souris jusqu’aux oreilles, puis je redescends ».  Les pirouettes multiples arrêtées avec douceur, les sauts nets et fixés en l’air, les doubles assemblées passés haut-la-main de retour de blessure... « ça, c’est fait » comme dirait Amélie. Audric Bézart est le seul sujet à maîtriser la variation imposée : sa facilité dans les tours et sa danse fluide le placent au dessus de sa classe. Pierre-Arthur Raveau arrive deuxième, un peu plus imprécis dans l’imposée mais aérien et agile en Oiseau de feu.

François Alu dans Études © Sébastien Mathé

Résultats du concours de promotion 2012

Jeudi 8 novembre (dames)

Quadrilles
Sae Eun Park*
Émilie Hasboun
Marion Barbeau
Léonore Baulac
Gwennaelle Vauthier
Jennifer Visocchi

Coryphées
Marine Ganio
Éléonore Guérineau
Pauline Verdusen
Laurène Lévy
Charlotte Ranson
Letizia Galloni

Sujets
Valentine Colasante
Amandine Albisson
Aurélia Bellet
Héloïse Bourdon
Laura Hecquet
Sarah Kora Dayanova

Vendredi 9 novembre (messieurs)

Quadrilles
Jérémie-Loup Quer
Mathieu Contat
Germain Louvet
Hugo Marchand
Alexandre Labrot
Florent Melac

Coryphées
François Alu
Yann Chailloux
Maxime Thomas
Axel Ibot
Alexandre Gasse
Mathieu Botto

Sujets
Audric Bezard
Pierre-Arthur Raveau
Fabien Révillion
Allister Madin
Yannick Bittencourt
Marc Moreau

*La liste des noms représente le classement complet (les cinq premiers), les noms des promu(e)s sont indiqués en gras. 

Le live-tweet du concours est accessible sur Twitter : #POBcompetition. D'autres photos et vidéos sont à retrouver sur Facebook.

01/11/2012

Cinquante nuances de Cunningham

31/10, Opéra Garnier

C’est parfois quand on s’attend au moins qu’on a le plus. L’an dernier, la Merce Cunningham Dance Company achevait son Legacy Tour et c’était presque un cas de conscience de ne pas manquer son dernier passage au Théâtre de la Ville. Perchée à des kilomètres de la scène, je m’étais ennuyée, décontenancée par autant de froideur. Ce soir avec Un jour ou deux la chorégraphie s’est imposée comme une évidence, lumineuse, et j’en ai été la première étonnée. L’heure que j’avais pensé devoir s’éterniser s’est écoulée sans heurt et j’aurais presque eu envie de la voir se prolonger, si ce n’est pour soulager mes voisins. Sans rien avoir lu ni vu à ce sujet, avec seulement en tête le principe d’une musique détachée de la danse, voici comment je l’ai ressentie.

H. Moreau, E. Cozette, Un jour ou deux © Laurent Philippe

L’œuvre joue sur les contrastes, le gris qui nimbe les collants académiques n’est qu’un prétexte, le rideau qui estompe les frontières, devant puis en fond de scène, un voile sur la réalité. La « musique originale » de John Cage, indépendante de la scène, se substitue au silence. Autour de moi certains l’ont trouvée dérangeante, déprimante ; elle m’a seulement parue apaisante. Nous sommes au bord d’un étang à la campagne, me disent les premières « notes », des couinements de canards. Pas du tout, ici c’est une usine, clame le décor d’échelles métalliques et de planches, très austère. Pourtant, d’après les sauts de grenouille et la chaleur aurorale qui vient baigner la scène à la fin, je demeure persuadée qu’on se situe dans un paysage naturel.

La danse n’est pas sensuelle. Elle n’est pas spécialement féline. Ni virtuose. Alors pourquoi me séduit-elle d’emblée ? Aucune difficulté n’apparaît, tout est lissé. Et pourtant rien n’est lisse, tout s’impose, avec force. Ce n’est pas tellement beau mais harmonieux. La facilité et la qualité de la danse frappent dès le départ, avec le sentiment qu’on touche à quelque chose d’essentiel. Une sensation de structure, l’impression que chaque chose est exactement à sa place, sans avoir besoin de réfléchir. Les positions s’enchaînent avec fluidité, on se laisse surprendre sans toutefois être jamais pris de court : une formation apparaît puis se dissout, le mouvement se construit subrepticement sans qu’on s’en aperçoive.

H. Moreau, E. Cozette, F. Révillion © Laurent Philippe

Une silhouette derrière le rideau de fond, qui disparaît brièvement pour réapparaître en avant-scène ; on se rend compte qu’on l’y attendait. Une diagonale de danseurs statiques occupe la scène et le champ de vision mais on suit déjà du regard l’étoile qui évolue au travers d’une autre ligne plus loin : l’œil sait toujours où se poser d’instinct, on ne risque pas de manquer un détail. A l’inverse, lorsque tous les artistes sont en scène, chacun occupé à son propre mouvement, impossible de rester concentré sur l’un d’eux en particulier ou de déceler une répétition, c’est un ensemble, forcément cohérent. Au moment où tous sont en train de planer en arabesque, un moteur d’avion s’élève, sans qu’on puisse déterminer si c’était voulu.

La bande-son ne permet guère de se repérer, pourtant les danseurs sont toujours là où il faut, parfaitement synchronisés. Émilie Cozette se laisse tomber en tournoyant dans les bras de Hervé Moreau sans qu’on doute à un seul moment qu’il sera là pour la rattraper. Elle s’envole avec facilité au dessus de lui sans nous autoriser une inquiétude. Il n’y a pas d’appréhension, pas de matière grise possible dans cette simplicité qui semble couler de source. Le style convient aux danseurs et les danseurs aux style, juste et feutré, qui se suffit à lui-même sans demander d’expression particulière. Chacun lui suggère sa nuance de gris : on se laisse porter par les bonds puissants de Fabien Révillion. Les collants académiques sombres sous la taille flattent les silhouettes parfaites et atténuent l’absence de pointes, conférant aux pas douceur et élasticité.

Sous apparence © Julien Benhamou / Opéra national de Paris

On apprécie plus facilement ce que l’on s’apprête à détester. Autre biais de jugement, la comparaison, dont le deuxième ballet de la soirée souffre un peu. C’est devenu une tradition à l’Opéra de Paris de confier des créations à ses Étoiles, bien que le corps-de-ballet ne manque pas de chorégraphes en herbe, et c’était cette fois le tour de Marie-Agnès Gillot, grande interprète de danse contemporaine. Les nombreuses interviews, conférences et répétitions publiques qui ont précédé la première lui ont permis de s’exprimer abondamment sur ses objectifs et ses méthodes de travail, détails toujours passionnants à connaître ; restait à découvrir l’œuvre dans sa globalité. Dans la fosse, toujours l'ensemble Ars Nova, et le chœur Accentus dirigé par Laurence Equilbey.

Sous apparence se conçoit comme une variation autour de la pointe, emblème de la ballerine classique, objet fantasmé tantôt comme rêve de petite fille, tantôt comme instrument de torture, ici redevenu outil de travail dans le but d’en exploiter les possibilités. Demande est faite aux hommes d’emprunter ces chaussons traditionnellement réservés aux femmes et à tous les danseurs de s’exercer aux dérapages contrôlés sur un lino glissant. Si le résultat a son effet comique, à en juger par les rires de la salle devant une longue série de glissades sur fond de musique électronique, l’innovation est peu probante, les slides et l’appropriation des pointes par les hommes datant déjà d’il y a quelques années, même si elles étaient jusque là utilisées comme moyens et non comme une fin en soi.

L.Pujol, V.Chaillet, A.Renavand © Agathe Poupeney

Le laps de temps imparti à ces expérimentations ayant été naturellement limité, la prise de risque est minime, les sauts et dérapages circonspects. Vincent Chaillet, en tête d’affiche de l’unique distribution de ce ballet, se lance seul dans un solo de quelques instants, laissant transparaître une certaine féminité : la chorégraphe a visiblement axé ses recherches sur l’androgynéité plus que sur la création d’une expression masculine sur pointes. Celle-ci se ressent également dans le choix des costumes, que le novice prendra pour une célébration de la maigreur : hommes et femmes sont vêtus de manière identique, ongles vernis, pantalons noirs ou fushias et torses nus corsetés dans des cordelettes colorées. Lorsque la façade coulissante se referme sur les danseurs à la fin, on a le sentiment d’avoir parcouru un pan de l’histoire personnelle de la chorégraphe.

La première entrée des danseurs fait penser à une masse grouillante d’insectes qui traversent la scène en rampant pour aller s’agglutiner sur une sorte de rocher, derrière lequel ils se laissent ensuite glisser pour disparaître sous le plateau. Le deuxième tableau tourne au défilé de mode façon jungle urbaine : lichens, pins et bananes roses géantes signés Walter Van Beirendonck. L’animalité est le deuxième thème retenu par la chorégraphe qui prétendait elle-même « pêcher la grâce dans les studios ». Le pas-de-trois réunissant Alice Renavand, Laëtitia Pujol et Vincent Chaillet ou encore le groupe de femmes décrivant des mouvements de vagues peuvent en témoigner. Marie-Agnès Gillot vient saluer dans une pompeuse robe bleu roi et des stilettos pailletés. L’artifice du show-biz et la grâce intemporelle, réunis le temps d’un soir dans ce drôle d’écrin qu’est Garnier...