27/10/2012

Soirée George Balanchine à Garnier

19/09 (séance de travail), 24/09 (première, précédée du Défilé du Ballet), 18/10 (dernière)

Georgy Melitonovich Balanchivadze (Saint-Pétersbourg 1904, New York 1983) était un chorégraphe qui aimait les femmes, paraît-il, il m'a donc semblé approprié de lui en présenter une dizaine. Avec à peine deux mois d’expérience de la vie parisienne, je n’ai pas perdu de temps pour faire du prosélytisme. Mes tentatives de réserver auprès du service « Groupes » s’étant révélées infructueuses (le personnel ne manque pas d’amabilité mais a le défaut de vous refuser tout net de choisir votre placement pour vous refiler d’office les plus mauvaises places de chaque catégorie, ou encore de vous presser de réserver au plus vite tout en ne répondant aux mails que tous les trois jours...) je m’en remets au guichet qui a vite fait de me proposer un excellent rapport qualité-prix.

Myriam Ould-Braham © Cams

Le Défilé du Ballet, qui n’a lieu qu’une fois par an à l’ouverture de la saison (en dehors de quelques occasions très spéciales) est toujours un moment plein d’émotion, dès l’entrée en scène des touts petits rats de l’École de Danse. S’il n’est pas aussi excitant que le Défilé de la Royal Ballet School, dont une vidéo a récemment circulé sur Facebook, et ne suscite pas la même réaction de la salle, il est empreint de majesté et d’une longue tradition aristocratique. Quel bonheur de voir Myriam Ould-Braham enfin au rang qui lui revient ; la nouvelle étoile a d’ailleurs droit aux applaudissements les plus nourris de la soirée. Je cherche Clairemarie Osta du regard avant de me souvenir qu’elle a fait ses adieux la saison dernière. La Marche des Troyens de Berlioz, aux accents martiaux moins marqués qu’à l’ordinateur, est toujours aussi grisante.


Lorsque j’avais 13 ans, une prof de danse m’avait fait danser des pas bizarres en tutu bleu romantique sur la Rhapsodie in Blue de Gershwin. Je détestais au moins autant la musique que la chorégraphie. Étrangement, les costumes de Sérénade m’évoquent aussitôt ce souvenir. Le ballet, qui mériterait d’être vu de face plutôt qu’en manquant toujours au moins un quart de la scène, renvoie une impression de langueur et de légèreté, parfois teintée d’humour. Les nouvelles engagées dans le corps de ballet, très souriantes, ont l’air de se faire plaisir sur la musique brodée par Tchaïkovski. Du côté des solistes, Mathilde Froustey s’impose avec naturel et enchaîne pirouettes multiples et descentes de saut moelleuses avec une aisance inégalée. Ludmila Pagliero est méconnaissable, voluptueuse dans les bras d’un Florian Magnenet que le pyjama bleu réservé aux hommes sied à merveille (« il a l’air d’un schtroumpf » dixit Amélie). Eleonora Abbagnato qui fait son grand retour est rayonnante, son éloignement n’ayant visiblement pas affecté sa technique. Autre revenant, Hervé Moreau, dont il aurait été bien dommage de ne plus revoir les belles lignes à l’Opéra.

Agon © Sébastien Mathé

Là où Sérénade nous accueille à bras ouverts, nous emporte, nous perd en chemin, vient nous récupérer, nous fait vibrer à nouveau, sans qu’on sache vraiment à la fin quel était le fil conducteur, Agon s’appréhende comme un bloc architectural, froid comme le marbre, tellement travaillé qu’il rend inutile de chercher à rentrer dedans d’instinct : il faut cette fois trouver la clé dans l’intellect. Sur les sonorités de Stravinsky qui lui inspireront Rubis dix ans plus tard, Balanchine cisèle des rôles de solistes pour une pléiade d’étoiles : Myriam Ould-Braham, souple et malicieuse aux côtés de Christophe Duquenne, un Karl Paquette très jazzy et une Aurélie Dupont impériale, qui savoure un triomphe acquis d’avance avec Nicolas Le Riche. Derrière eux, la fine silhouette de Marion Bardeau, plaisir trop rare, et le port altier d’Héloïse Bourdon, que sa danse pleine de caractère démarque du groupe.

Fayçal Karoui
Le Fils Prodigue clôt la soirée en changeant de registre : Boris Kochno, collaborateur de Roland Petit sur Le Jeune Homme et la Mort et Les Forains, imprime son esthétique au récit biblique. La danse se fait rare, se résumant à un pas-de-deux central hypnotique entre le fils et la tentatrice. Emmanuel Thibault, l’air égaré et tendre, presque enfantin lorsqu’il se débat avec son père, est poignant dans le rôle titre. Le bad boy Jérémie Bélingard, constamment dans la révolte, ne fait pas autant dans la nuance. Marie-Agnès Gillot se montre moins cruelle qu’Agnès Letestu, qui se délecte en jouant avec sa proie. L’œuvre vaut surtout pour la partition de Prokofiev, riche et profonde, qui porte le mythe tantôt sur des roulements de vagues tantôt sur une brise apaisée et flûtée. La soirée entière doit beaucoup aux musiciens, dirigés avec une finesse inhabituelle en ces lieux par Fayçal Karoui, en qui les balletomanes parisiens ont trouvé un allié.

20/10/2012

1789, Les Amants de la Bastille

14/10, Palais des Sports de Paris

Un dimanche pluvieux, quoi de mieux à faire que de se réfugier dans une salle de spectacle ? Porte de Versailles, il y a foule pour la dernière journée d’exposition du salon de l’automobile. Un peu en contrebas, des familles font la queue devant la salle de spectacle, serrées sous leurs parapluies. Comme d’habitude, j’ai acheté une place de dernière catégorie, et comme toujours, les premières catégories n’ayant pas été vendues, on me replace d’office : plein centre, sous les combles du Palais des Sports, il règne une chaleur appréciable. À côté de moi, une mère ouvre une bouteille de soda pour son fils qui lui explose sur les genoux. Des écrans télé diffusent des spots Häagen-Dazs (INFO GOURMANDES : ils viennent de sortir un nouveau parfum, caramel au beurre salé) et Coca-Cola. Des chiffres s’inscrivent en lettres de sang sur le rideau de scène pour former la date 1789.

© Gautier Pallancher pour Metrofrance.com

15h30 pile, le spectacle commence. C’est parti pour 3h de clichés sonores sous des effets lumières pyrotechniques. Dans un Paris qui gronde, Olympe, gouvernante des enfants de Marie-Antoinette et Ronan, jeune paysan monté à la ville pour fuir la famine, tombent éperdument amoureux malgré leurs conditions respectives. La narration alterne les scènes de Cour luxuriantes et les bordels où s’égosillent des révolutionnaires apparemment plus préoccupés par la chair que par leurs utopies. On croise pêle-mêle Danton, Robespierre, Camille Desmoulin (le seul ici qui paraisse en mesure d’inspirer une idée de romantisme), un roi faible au ridicule consommé, et Ramard, le mouchard, qui accuse une furieuse ressemblance avec le Rosenberg de Mozart l’opéra rock, du même producteur. On prend les mêmes et on recommence.

À mi-chemin entre Les Misérables (à l"affiche londonienne depuis 27 ans, bientôt au cinéma) et Le Roi Soleil, sans les tubes ni le soin apporté au livret, le spectacle fait la part belle à la scénographie, au détriment d’une musique banale et de jeunes premiers trop soucieux de se mettre à leur avantage pour incarner avec la passion qu’il faudrait leurs personnages exaltés. En guise de décors, de grands panneaux pivotants sur lesquels on projette l’image des lieux : tantôt la ville et sa misère, tantôt la Cour et ses fastes, plus tard le mur infranchissable de la Bastille. Quelques entorses à l’histoire, comme Marie-Antoinette qui n’attend pas la prise de la Bastille pour se faire guillotiner, parfois de jolies allusion comme ces voiles qui s’envolent lorsque Bailly prononce le serment du jeu de paume pour évoquer le célèbre tableau de David.

Le serment du jeu de Paume, David

Giuliano Peparini, ancien danseur du Ballet de Marseille, a réglé la mise en scène et la chorégraphie, plus léchées qu’à l’ordinaire. Dès le premier tableau de Cour, les colonnes de courtisans qui s’avancent et se croisent évoquent un corps de ballet, tandis qu’un saut battu très classique en avant-scène retient l’œil. La reine apparaît engoncée dans une robe sur roulettes qui rappelle les simili-costumes des ballets de Wheeldon ou Kylian. Les membres du clergé glissent sur le sol à la façon des Partisans de la compagnie Moïsseiev et les pointes font leur retour en grâce, maîtrisées et utilisées avec inventivité, alors qu’elles n’étaient présentes qu’à titre purement accessoire dans les productions précédentes. Acrobaties et pas-de-deux langoureux achèvent de racheter un spectacle qui semble avoir investi plus de moyens dans sa promotion que dans la réalisation de ses promesses.

À voir au Palais des Sports de Paris jusqu'au 30 décembre puis en tournée dans toute la France.

Prochain rendez-vous avec la Révolution en janvier avec La Mort de Danton au Théâtre de la Ville.

14/10/2012

Panorama de la danse en Grande Bretagne

Dimanche dernier, l'actuel directeur de l'Opéra de Paris renonçait à se porter candidat à sa propre succession en s'insurgeant dans le JDD contre les baisses de subventions de 2,5% prévues pour la période 2013-2015. Lundi matin, la Ministre de la Culture annonçait la nomination de Stéphane Lissner, actuel surintendant de la Scala de Milan, au poste de maître du monde de la grande maison - auquel je suis d'ores et déjà candidate pour le mandat de 2050 - en égratignant au passage l'orgueil de son prédécesseur. Que Nicolas Joel ait eu le choix ou non de maintenir sa candidature, donner comme prétexte des économies de 2,5% frise l’indécence quand la plupart des institutions culturelles européennes doivent faire face à des coupes budgétaires bien supérieures.

À titre de comparaison, je vous propose donc un panorama de l'actualité britannique, où les principales compagnies de danse (Royal Ballet, English National Ballet, Birmingham Royal Ballet) subissent  actuellement des coupes de 15 à 100%, certaines ayant été totalement privées de subventions pour la période 2012-2015, et mettent tout en œuvre pour les surmonter sans augmenter le prix des places (contrairement à ce qui se passe en France). On souhaite la même faculté de résilience à notre Opéra-bien-aimé...



La danse représente en Angleterre un secteur d’activité dynamique et en expansion. Il n'a cessé de se développer depuis quarante ans et emploie aujourd’hui plus de 40 000 personnes : danseurs, professeurs, chorégraphes, techniciens, personnels administratifs, designers, publicitaires, médecins, thérapeutes, écrivains et universitaires, la plupart sur la base du bénévolat. On compte 200 compagnies de danse en Grande Bretagne, très diversifiées, certaines bénéficiant d'une renommée internationale. Le Royal Ballet, basé à Londres, est ainsi la l'une des meilleures compagnies classiques au monde et donne chaque année près de 150 représentations.

Le nombre de spectateurs a augmenté de 13,7% au cours des six dernières années et continue de s'accroître. 13% de la population assiste à des spectacles de danse et les diffusions à la télévision touchent des centaines de milliers de téléspectateurs : l’émission Strictly Come Dancing sur la BBC est suivie par 10,5 millions de téléspectateurs.  Les comédies musicales du West End (quartier Ouest de la capitale qui regroupe la majorité des théâtres londoniens et fait travailler environ 450 danseurs), l’opéra, la musique, les films, les boîtes de nuits et les autres industries dérivées lui permettent de toucher différents publics.

Candoco

Le secteur artistique est renommé pour son travail de pionnier dans le domaine de l’éducation. Le nombre d’étudiants en danse a augmenté de 97% en cinq ans et le récent regain d'intérêt pour les bénéfices de la pratique de la danse sur la santé et le bien-être ont conduit à l’associer à de nombreux projets innovants : des compagnies de danse comme Candoco (qui embauche des danseurs handicapés) ont remis en question certains stéréotypes. Les traditionnelles saisons de Noël permettent de toucher un public familial et populaire et chaque compagnie dispose d'un département Learning dédié aux projets éducatifs.


Le rôle de l'Arts Council England


L’Arts Council England est une organisation non-ministérielle créée en 1994 lors de la séparation en trois branches de l’Art Council of Great Britain, fondé en 1945. Il est rattaché au Ministère de la Culture, des Médias et du Sport et chargé de répartir les subventions du gouvernement et de la National Lottery dans le but de développer les projets culturels en Angleterre. L’organisation est dirigée par un Conseil National de seize membres représentant les communautés artistiques et les conseils régionaux. Il est divisé en plusieurs  domaines : les Festivals, la Danse, l’Éducation, la Littérature, la Musique, la Recherche, le Théâtre, les Tournées et les Arts Visuels.

Les principales compagnies de danse anglaises reçoivent des fonds de l’Arts Council England depuis sa création mais le développement du secteur a amené une diversification du financement. En 1969-1970, sept organisations de danse recevaient des subventions ; elles sont aujourd'hui plus de soixante-dix à en bénéficier. Ce nombre comprend aussi bien des compagnies locales, des compagnies qui se produisent régulièrement en tournée, des établissements spécialisés, des festivals et des agences de développement qui fournissent des services aux autres institutions.


Le rôle de l’Arts Council England est de nourrir les talents afin de faire éclore des danseurs et des chorégraphes de niveau international, ainsi que d’encourager la participation du public pour prendre en compte l’évolution du secteur. Les organisations subventionnées jouent toutes un rôle d’avant-garde et de modèle pour la communauté de danse professionnelle et amateure. C’est le cas par exemple du Centre Trinity Laban de Deptford, qui a fait l’objet d’investissements significatifs pour encourager la création contemporaine. Les subventions octroyées ont également permis le développement d’un important réseau de scènes secondaires.

L’Arts Council England travaille en partenariat avec les administrations locales, les agences de développement régionales, des trusts et des fondations. Cette collaboration a pour but d’encourager les théâtres régionaux à enrichir leur programmation de danse, avec des initiatives comme le Dance Consortium qui accueille des compagnies internationales. Il s’est également engagé avec le Ministère des Enfants, des Écoles et des Familles dans le cadre du projet Youth Dance England qui vise à développer une stratégie nationale à l’égard des jeunes : élargir l’accès à la danse, améliorer la qualité et l’accessibilité de la formation professionnelle.

Le Dance mapping publié par l’Arts Council England en 2009 dresse un panorama du secteur sur la période 2004-2008 et donne une idée des défis et des opportunités à venir. Il met ainsi en évidence l’existence de "leaders", comme le Sadler’s Wells, plaque tournante londonienne des compagnies de danse du monde entier, dont le nombre de spectateurs a augmenté de moitié au cours des quatre dernières années. Si le manque d’espace et de temps accordé aux programmes de danse demeure un obstacle, la tendance des chorégraphes et des danseurs à se produire devant des publics variés au-delà de l’enceinte du théâtre est porteuse d'espoir pour l'avenir.

L'actualité du secteur : les coupes budgétaires


Number of groups cut, The Guardian (2011)
L’annonce des subventions accordées par l’Arts Council England pour la période 2012-2015 a eu lieu le 30 mars 2011, et faisait suite à l’annonce un an plus tôt par le gouvernement de David Cameron d’un plan de restrictions budgétaires de 7,2 milliards d’euros. Les fonds de l’Arts Council England ayant été diminués de 29,6% pour les quatre ans à venir, l’agence devait répercuter les coupes sur les compagnies subventionnées tout en réduisant de moitié ses propres coûts de fonctionnement. Il avait été décidé que les 10 organisations les plus importantes seraient toutes lésées de 15%.

Le 30 mars 2011 a constitué une « journée noire » pour le monde de la culture anglais, les organisations culturelles annonçant tour à tour par le biais de communiqués de presse ou sur les réseaux sociaux le montant de leurs pertes. The Guardian avait mis en place une page spéciale pour retransmettre ces annonces en direct tout au long de la journée. (On peut d’ailleurs noter que le choix d’une photo de l’English National Ballet pour illustrer l’article était un clin d’œil du journaliste pour souligner la tendance de la compagnie, qualifiée d’ever-straitened par un critique, à ne pas manquer une occasion pour évoquer ses difficultés financières.)

D’un point de vue interne, la décision n’était pas vraiment une surprise. L’Arts Council England avait déjà réagi à la politique du gouvernement en réduisant de 6,9% les subventions accordées aux 850 organisations qu’il finançait sur la saison 2010-11. Cette décision avait d’ailleurs provoqué, sans que cela soit dit ouvertement, la réalisation du documentaire Agony & Ecstasy: A Year with English National Ballet diffusé fort à propos par la BBC4 en mars 2011. À titre d'exemple, les coupes prévues pour cette compagnie sont de 4,5% par année financière (avril-mars), ce qui représente une réduction de 11,53% sur la période, 15% en prenant en compte le taux d’inflation, soit £800 000.

National portfolio organisations, ACE (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Pour faire face aux coupes, le gouvernement se repose sur des philanthropes privés : en 2009-2010, les mécènes individuels ont ainsi donné plus de 350 millions de livres aux arts en Grande Bretagne (pour comparer, les fonds de l'Arts Council England passeront de 452 à 350 millions de livres en quatre ans). Problème, 88% de ces donations sont allées à 4% des institutions. L'idée est cependant à considérer, comme le montre l’exemple de la compagnie Ballet Black : complètement privée de subventions en 2011, elle a lancé un appel aux dons des particuliers sur le site www.justgiving.com pour finalement parvenir à compenser la totalité de sa perte financière.

La relation étroite entre les subventions de l'Arts Council England et la programmation est parfois source de dilemmes. Ainsi, privilégier les productions classiques et populaires comme Le Lac des Cygnes et Casse-Noisette dans le but de sécuriser les recettes de billetterie exposeraient les compagnies à des sanctions sous la forme de perte de subventions. Au contraire, les créations qui ont un réel intérêt artistique n'attirent pas les foules et pèsent sur le budget des compagnies. Différents scénarios alternatifs sont donc envisagés, du gel des salaires et des postes à l'organisation de nouveaux évènements de fundraising tels qu'une Summer Party. Moins réjouissant, la réduction des tournées annuelles, souvent très coûteuses.

Pour aller plus loin : un article paru cette semaine dans le Wall Street Journal sur les ambitions artistiques de Kevin O'Hare, Tamara Rojo et Christopher Hampson, nouveaux directeurs du Royal Ballet, de l'English National Ballet et du Scottish Ballet.