30/09/2012

Sebatu et Shim Chung, légendes orientales à Paris

Deux troupes venues d’Extrême-Orient étaient cette semaine en tournée à Paris : les danseurs et musiciens indonésiens du village de Sebatu au Théâtre de Chaillot et la troupe coréenne de l’Universal Ballet au Palais des Congrès. De l’exotisme de l’art chorégraphique balinais à l’universalité de la danse classique, de la couleur locale au mythe transposé à la sauce occidentale, des danseurs d’un autre monde aux interprètes rôdés aux tournées internationales, on ne pouvait pas trouver deux façons plus différentes d’incarner la culture asiatique. Les plus philosophes vous décrèteront la supériorité des traditions sur un spectacle terni par la mondialisation, j’aurais quant à moi tendance à préférer l’absoluité de ce qui dépasse les frontières. Chacun se fera son opinion.


21/09, Une nuit balinaise, Théâtre National de Chaillot

Les danseurs et musiciens de Sebatu, petit village du centre de Bali, avaient enthousiasmé le public parisien lors de l’Exposition coloniale internationale universelle de 1931. Parmi les spectateurs, l’écrivain Antonin Artaud, célèbre pour ses écrits sur le théâtre, en resta profondément marqué : ce programme lui rend hommage.
Tout ce qui m’a dérangée dans ce spectacle est dit dans ces deux phrases. La transposition sur une scène parisienne d’un morceau de culture traditionnelle extirpé de son environnement naturel, qui me donne l’impression d’être au zoo. Le choix de légitimer cette invitation par les textes d’un Occidental légèrement halluciné, comme si ces artistes ne pouvaient exister par eux-mêmes.

© Guy Delahaye - Théâtre National de Chaillot

Dans le hall du théâtre, le directeur fait son discours de rentrée, un danseur déclare d’un air affecté qu’il n’avait pas prévu de parler lorsqu’on lui tend le micro, des habitués du carré VIP s’agglutinent autour du buffet, la Fée Électricité fait scintiller la Tour Eiffel. Dans la salle, où flottent des senteurs d’encens, des haut-parleurs diffusent les bruits de la forêt tropicale, ambiance Robinson Crusoé. Les instruments dorés sont déjà disposés sur la scène, ouverte aux regards d’un public mondain et curieux.

Comme pour intellectualiser ce qui devait paraître un peu trop primitif, la représentation commence par une citation d’Artaud extraite du Théâtre et son double (1938) : « Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démocratisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. » Comprenne qui pourra.

© Elise Fimbel - Théâtre de Chaillot

Lorsque les musiciens entrent en file et prennent place autour de la scène, difficile de concevoir que lorsqu’ils ne se produisent pas en tournée, ces hommes cultivent leurs terres à l'autre bout du monde. Les premières notes d’une musique plus mélodieuse que ce à quoi je m’attendais (ayant en tête les sonorités sifflantes du Gagaku de Kaguyahime) bercent et invitent le public dans une autre dimension. L’ouverture est exécutée sans danseurs, mais le corps des percussionnistes est tellement synchronisé et à l’écoute les uns des autres que la chorégraphie n’est jamais loin.

Une petite danseuse entre en scène au deuxième morceau et entame une variation étrange, la bouche fermée et les yeux grands ouverts, qui vous happent du regard. Il n’est pas toujours aisé de distinguer les hommes et les femmes sous les lourdes coiffes et mieux vaut être proche de la scène pour admirer le doigté, même sans en saisir le sens. Plus tard dans la soirée, des ensembles d’éventails, des jeux de pouvoirs entre danseurs et musiciens, la danse mimée de l’enlèvement de Sita (dont je retiens l'image d'une girafe très gracieuse), un chœur d’onomatopées.

L'enseignement du kebyar terompong © Théâtre de Chaillot

Les louages unanimes dans la presse et sur Dansomanie m’avaient convaincue de ne pas manquer le passage de ce gamelan (orchestre balinais). Je sors du spectacle au bout de 2h30 (n’étant pas restée pour la dernière partie) un peu mitigée, en tous cas pas transcendée par l’expérience. La venue troupe de Sebatu, qui eut « l’honneur de jouer devant le président Georges Pompidou » (ou lui de les écouter ?), invitée à l’Opéra Garnier en 1992, est certainement un évènement; je suis plus sceptique sur la manière de nous faire apprécier ici le caractère sacré de son art.

Programme : ACTE I - Bali années 1920, les danses solistes et la naissance du gamelan gong kebyar : 1. Semara giri 2. Legong kraton (danseuses de cour) 3. Kebyar duduk (danse de kebyar assis) 4. Taruna jaya ; ACTE II - Bali, danses et drames, le théâtre dansé des dieux et des hommes : 1. Danse des Telek 2. Tari baris 3. Le wayang wong et la geste du Ramayana 4. Le tjak ancien ; ACTE III - Le gambuh.


29/09, La légende de Shim Chung, Palais des Congrès de Paris

Encore un spectacle que je n’avais pas forcément prévu d’aller voir, mais un échange de tweets entre deux balletomanes invétérées a éveillé ma curiosité.



Basé à Séoul, l’Universal Ballet, dont le nom un peu pompeux pourrait susciter (à tort) la défiance, est une compagnie de ballet classique internationale qui réunit des danseurs de douze nationalités différentes. Elle a entrepris depuis 2011 une tournée dans plus de 40 villes du monde qui doit s’achever l’année prochaine et passait ce weekend par Paris (les dates prévues dans tous les zéniths de France ayant été annulées pour des problèmes techniques). Peu de publicité et encore moins d’informations sur la nature de cette troupe, à l’exception de celles que l’on peut trouver sur sa page Facebook et par le biais du bouche-à-oreille que permet Twitter.

Le soir du spectacle, la communauté asiatique visiblement tenue au courant de l’évènement est très présente dans la salle, ce qui confère une ambiance feutrée et plus courtoise que d’ordinaire à l’immense Palais des Congrès. Aucun programme n’est en vente mais un dépliant comprenant le synopsis, une courte présentation de la troupe et même la distribution est gracieusement distribué par les ouvreuses. Des caméramans occupent les rangées entières laissées vides malgré les prix cassés sur les sites de revente. M’étant procuré mon billet sur l’un d’eux, je n’ai pas pu choisir ma place, et je perds rapidement tout sens de l’orientation lorsqu’on me l’indique là-haut-tout-au-fond, préférant descendre les marches que les monter.



La légende de Shim Chung raconte l’histoire d’une jeune fille dévouée à son père aveugle, qui ira jusqu’au sacrifice pour l’aider à regagner la vue. Le rideau s’ouvre sur un paysage villageois digne de Giselle, où un homme non-voyant attend la naissance de son enfant. Lorsqu’on le dépose dans ses bras, c’est pour lui apprendre en même temps qu’il vient de perdre sa femme, morte en couche. Les années passent, symbolisées par des traversées des deux personnages en avant-scène, l’enfant grandit. C’est d’abord une Shim Chung occidentale miniature puis une ravissante petite fille coréenne qui guide son père, jusqu’à l’entrée de la belle Hyemin Hwang dans le rôle-titre.

Douceur, amplitude, ballon, je suis conquise dès le début par la danseuse soliste qui évolue avec autant de lyrisme que de légèreté. Les costumes sont simples, les décors charmants, l’histoire se laisse suivre très facilement même sans avoir le synopsis sous les yeux (je ne le récupère qu’à l’entracte). Un soir, le père perd l’équilibre et tombe dans la rivière alors que sa fille est absente. Un voyageur bouddhiste qui passait le sauve et lui promet de lui rendre la vue en échange de 300 sacs de riz (si si, j’avais compris « 300 sacs de riz » rien qu’au mime - ou en tous cas « beaucoup d’argent »). Le père accepte sans se douter des conséquences, et ce n’est qu’au retour de sa fille qui tient les comptes qu’il prend conscience que sa famille est bien trop pauvre.

Danse des marins © Universal Ballet

Afin d’aider son père à payer le Temple bouddhiste, Shim Chung choisit de se vendre à une bande de marins qui terrorisent le village à la recherche d’un sacrifice humain pour apaiser le Roi de la Mer. Le corps des hommes mené par Hyonjun Rhee impressionne par sa parfaite coordination : les danseurs survolent les difficultés techniques en groupe avec une facilité déconcertante. Juste pour le plaisir, on a même droit à une démonstration de virtuosité pure des marins qui exécutent grands sauts battus et manèges en solo ou en duo. Plus que tout, je suis séduite par la fluidité de la danse des Coréens et la grâce féline avec laquelle ils semblent glisser sur le sol.

Au deuxième tableau, on retrouve la jeune fille apeurée sur le pont du bateau, dont les voiles déployées en arrière et en avant-scène donnent l’impression au public d’embarquer lui aussi. Nouvelles démonstrations de force des marins, qui utilisent ingénieusement des bâtons tantôt comme rames, tantôt comme les barreaux d’une prison dans laquelle tournoie Shim Chung, tantôt pour la soulever comme sur un radeau. La nuit est propice à l’apparition aérienne de fées, l’héroïne retrouve quelques instants son père, avant d’être réveillée à l’aube par la tempête et contrainte de se jeter à la mer.

Hymin Hwang & Yu Zheng © Universal Ballet

Le deuxième acte voit Shim Chung convaincre le Roi de la Mer (Yu Zheng) de la laisser remonter à la surface, ce qu’il lui accorde malgré son désir de l’épouser. Une vidéo montre la jeune fille dans les flots se lancer à la poursuite d’un poisson qui la mène jusqu’à la cour du Roi de la Mer. Collants brillants couleurs pastels, coiffes coquillages ou hippocampes, les danseurs métamorphosés nous offrent un ballet aquatique qui met en valeur une technique irréprochable et des lignes parfaites. Les solistes font tous preuve d’une musicalité remarquable, surtout quand on considère la pauvreté de la partition. Shim Chung apparaît au milieu de la scène au moment où on s’y attend le moins et disparaît de la même manière alors que s’élève la fleur de Lotus par laquelle le Roi de la Mer la renvoie sur terre.



Au troisième acte, l’Empereur coréen en personne a la surprise de voir surgir la jeune fille de la fleur qu’on lui apporte. Ému par son récit, il lui propose à son tour de devenir sa Reine, ce qu’elle accepte avec joie. Tous les malvoyants du pays sont conviés à la cérémonie de mariage, au cours de laquelle Shim Chung retrouve évidemment son père. Invité surprise, le moine bouddhiste, qui rend la vue à tous les aveugles présents ce jour. Le pas-de-deux au clair de lune entre l’Empereur (Jae yong Ohm) et la Reine est marqué par la fluidité de mouvement évoquée plus tôt, sans pour autant faire monter l’émotion, encore une fois faute d’une apogée musicale. Le divertissement final mêle danses traditionnelles et corps-de-ballet classique avec la simplicité talentueuse qui fait le succès de la compagnie.

29/09/2012

Les Trocks aux Folies Bergère

25/09, Folies Bergère

« Attention, peinture fraîche ». En poussant la porte vitrée des Folies Bergère, station Cadet sur la ligne 7 (à trois arrêts d’Opéra pour ceux qui seraient déjà perdus), on pénètre d’abord dans un hall exigu qui pourrait appartenir à n’importe quel théâtre privé parisien. Une foule bigarrée s’y presse : matrones tonitruantes, touristes américains,  rentières trop maquillées, couples gays, le ton est donné. Le premier guichet (ouvert) ne prend pas les spectateurs ayant déjà effectué leur réservation, il faut s’adresser au deuxième guichet (fermé) où la file est déjà longue.

Après 10 minutes à tenter d’éviter les coups d’éventails du vieux qui s’impatiente dans mon dos, la jeune qui apprend à se servir de l’ordinateur (un soir de première me paraît pourtant peu indiqué) me sourit timidement et je tends ma carte à mon tour, mais surprise, la dame estampillée guichetière-en-chef qui distribue les billets n’en veut pas et tend le bras par-dessus-mon épaule pour prendre celle du type gesticulant derrière moi, qui me passe devant avec un sourire goguenard. Perplexe, je lui remets ma carte sous le nez, mais elle prend à nouveau les gens derrière moi. Quand elle daigne enfin me servir, c’est sans un regard ni un merci (n’osons pas demander un sourire).

Les Ballets Trockadero aux Folies Bergères © Emmanuel Donny

Ça valait le coup de l’attente. La deuxième porte vitrée vous fait pénétrer dans l’antre de la bête : une immense salle bleue et dorée avec lustre, ornements muraux et sculptures équines couleur bronze (pour le moins excentrique). Le spectacle étant loin d’être complet, la salle paraît vide malgré le clair-obscur et le bar niché sous l’escalier. À l’entracte, on y distingue clairement les lumières des caméras qui papillonnent d’un groupe de spectateurs à l’autre pour un micro-trottoir (ma consœur blogueuse de la soirée semble les attirer comme des aimants). Pour l’instant direction le grand escalier au fond. Un ouvreur très sympathique cette fois me souhaite la bienvenue (c’est bien le premier) et me montre ma place, puis m’annonce d’un air désolé qu’il est payé au pourboire. Zut, pas prévu de monnaie. Il repart déjà mais je l’arrête et on fait nos comptes avec un billet de 5€.

Finalement le pourboire paiera aussi le replacement car il n’était pas question que je joue les équilibristes pendant 2h30 sur un strapontin complètement miteux. Les Folies Bergère font peau neuve, comme indiqué dès l’entrée, et ce n’est pas du luxe. J’opte au départ pour un premier rang de balcon, où la vue est à demi masquée par un parapet en verre (j’imagine aussitôt les danseuses déambulant dessus à demi-nues), avant de me recentrer pour la suite, ce qui rentabilise mieux les 40€ déboursés pour une place de 3ème catégorie (la plus abordable). Impasse également faite sur le joli programme à 15€. La dernière fois que la troupe est passée à Londres, c’était à partir de 10€ la place et 5€ le programme.

Les Folies Bergères, salle de spectacle

Les premiers instants du spectacle font vite oublier l’accueil. Fondés en 1974, Les Ballets Trockadero de Monte-Carlo, qui n’ont de français que le nom, sont une troupe new-yorkaise entièrement constituée d’hommes qui reprend avec humour l’ensemble des grands ballets classiques sous la forme d’une parodie en travesti. Chaussant eux-mêmes pointes et tutus de cygnes, ces danseurs ont à cœur de présenter une version fidèle des œuvres originales tout en mettant l’accent sur les incongruités des livrets, les manies des chorégraphes et les accidents d’une représentation en temps réel.

C’est sans doute parce qu’ils aiment autant les ballets qu’ils caricaturent que les Trocks réussissent à convaincre à la fois les spectateurs avertis, séduits par leur brio technique, que les plus novices, qui y trouvent une vision drôle et désinhibée d’un art souvent jugé trop élitiste. Si vous vous êtes déjà demandé comment les danseuses du corps de ballet se débrouillent pour ne pas se rentrer dedans, ce qui se passerait si une étoile se prenait le chausson dans un chewing-gum resté collé sur la scène ou encore comment elles parviennent à ne jamais avoir le tournis lors des pirouettes, ce spectacle est fait pour vous.

Le Lac des Cygnes © Guillaume Atger/Fédéphoto.com

Le message diffusé avant l’ouverture du rideau avec un fort accent russe annonce le déroulement du spectacle : on y apprend notamment que le premier entracte sera après Le Lac des Cygnes, le second après La Mort du Cygnes ; que malheureusement Mlle NotGoodEnough ne dansera pas ce soir et que Mlle PleaseGetOnStage est en retard. Les noms de scène des divas russes indiqués dans le programme sont tout aussi bien vus, de Svetlana Lofatkina à Maya Thickenthighya. Le public anglophone est hilare et le restera toute la soirée, mes voisines profitant du lieu pour lancer des « oh-là-là » toutes les 5 minutes.

L’acte II du Lac des Cygnes, remanié par les Trocks, c’est 20 minutes de fou-rire. Von Rothbart, « un sorcier maléfique qui passe son temps à changer les filles en cygnes », ressemble à une chauve-souris. Il décrit des cercles menaçants autour de la scène... avant de s’arrêter la main sur le cœur, à bout de souffle. Un gringalet débarque, une arbalète sous le bras, mais ce n’est que Benno, l’ami du Prince Siegfried, un grand blond aux allures de Ken. L’apparition du Cygne Blanc dans un éclat de rire ôte les derniers doutes aux spectateurs qui se croyaient encore à l’Opéra. Le pas-de-deux à la fois passionné et gouailleur, comme lorsque le Prince met la main aux fesses de sa Princesse, tourne au pastiche.

Le corps-de-ballet est composé de huit cygnes virils qui multiplient les gags. Coups de bec au malheureux Benno, prétendant éconduit, traversées de la scène à la nage, cabotinage, jusqu’à un irrésistible quatuor de Petits Cygnes qui fait beaucoup rire lors d’un pas qui rappelle curieusement le cancan : vous ne regarderez jamais plus Le Lac des Cygnes de la même façon. Aux saluts, un ouvreur apporte un bouquet de fleurs à la danseuse étoile, qui lui serre vigoureusement la main en remerciement. Le noir se fait, et les lumières se rallument un instant trop tôt, laissant voir la troupe en train de s’écharper pour les fleurs.




Autre pièce maîtresse de la troupe, La Mort du Cygne, célébrissime solo sur la musique de Saint-Saëns au cours duquel un cygne mourant déploie une dernière fois ses ailes : un hommage au lyrisme des ballerines russes. Du moins en théorie. Ce soir, le faisceau lumineux de la  poursuite cherche en vain la danseuse, invisible. Quand la musique démarre enfin, un cygne complètement pathétique s’avance et perd toutes ses plumes, puis se retrouve agité de tics musculaires avant de s’effondrer fort peu élégamment. Les applaudissements semblent le ragaillardir, et il en redemande. Lariska Dumbchenko interprétait ce rôle lors de la première, mais si vous le pouvez ne manquez pas l’occasion d’y admirer Ida Nevasayneva (ici en vidéo).

Les trois autres pièces de la soirée m’ont moins convaincue. Le pas-de-deux du Cygne Noir, dansé par un prince minuscule et une Princesse Cygne intimidante, en plus de faire deux-fois la taille de son partenaire, nous offre une belle démonstration technique : Siegfried tourne comme une toupie et bondit comme un cabri (désolée, l’expression est passée de mode mais ça rime), Odile fouette et pique sans faiblesse, surtout lorsqu’il s’agit de refouler le Cygne Blanc venu lever le quiproquo. Le programme manque certes d’originalité mais permet une revue des tubes de la compagnie (attention, subtil jeu de mots).

Valpurgeyeva Noch « Walpurgisnacht » © Les Ballets Trockadero

En dernière partie, Concerto Barocco, une fantaisie sur le ballet éponyme de Balanchine conduite par deux géantes en tuniques noires. La délicatesse du Concerto en ré mineur de Bach et des fleurs jaunes sur les chignons ne résiste pas longtemps aux roulements d’épaules vindicatifs et à l’aspect imposant des ballerines. Final au clair de lune avec Valpurgeyeva Noch « Walpurgisnacht » ou la Nuit de Walpurgis, soit-disant « inspiré par un ballet du Bolchoï que les Russes ont longtemps considéré comme un spécimen rare de la danse soviétique ». Faunes émoustillés et déesses grecques ressurgissent sur le Faust de Gounod pour faire revivre cette ancienne fête du printemps païenne.

Les Ballets Trockadero de Monte-Carlo sont aux Folies Bergères jusqu’au 7 octobre. Si vous ne voulez pas vous ruiner, TickeTac et BilletReduc proposent des billets à moitié prix (à partir de 23€).

À lire / regarder : l’interview (en français) du directeur de la compagnie dans le magazine Têtu, l’interview (en anglais) du danseur italien Raffaele Morra aka Lariska Dumbchenko sur les raisons qui l’ont poussé à rejoindre la troupe, un diaporama photo dans l’Express. Vous pouvez également suivre la compagnie sur sa page Facebook.

23/09/2012

Gala des Étoiles du 21ème siècle

22/09, Théâtre des Champs-Élysées

C’était soirée people avenue Montaigne. À l’occasion de l’anniversaire du Gala des Étoiles du 21ème siècle, qui fête cette année ses 15 ans, tout ce que Paris compte de mécènes semblait s’être donné rendez-vous. Robes longues façon léopard, gilets chamarrés, talons vertigineux, visages liftés, silhouettes filiformes, presque de quoi vous faire regretter de n’avoir pas vous-même consenti un effort vestimentaire particulier. Les danseurs de l’Opéra, des jeunes espoirs aux étoiles - nombreuses sur scène et dans la salle - apportent un brin de fraîcheur et d’élégance à cette débauche de chic et de kitch. Placée derrière deux d’entre eux, je profite seulement pour la deuxième fois de cet évènement en savourant la chance d’y être parvenue : je reviendrai à l’occasion sur les circonstances épiques dans lesquelles j’ai obtenu cette place, pour l’instant l’heure est aux réjouissances avec une ouverture de saison de haute volée.

Quelque peu tombé en désuétude ces dernières années, le traditionnel gala a fait peau neuve pour sa 15ème édition. La présence de trois étoiles russes supplémentaires (Svetlana Zakharova, Andreï Merkuriev et Vladimir Shklyarov) pour la soirée du 22 chamboule le programme annoncé par Dansomanie ; heureusement, des surtitres annonçant les extraits au fur et à mesure de la soirée permettent de s’y retrouver. Il revient à Julien Lestel et Gilles Porte de la Compagnie Julien Lestel d’ouvrir le bal avec Les Âmes Frères, signé par le premier des deux, dont la chorégraphie et la musique me laissent de marbre malgré la semi-nudité et la technicité des danseurs. Le propre de ce genre de soirée étant de nous proposer un programme en dents de scie, une entrée en matière un peu déroutante garde cependant l’intérêt de la découverte.

Aki Saito et Wim Vanlessen nous font passer aux choses sérieuses avec la Sonate N°5 de Maurice Béjart sur la partition de Bach. J’avais regretté de ne pouvoir apercevoir le Ballet Royal de Flandres en tournée la saison dernière, et les danseurs ne manquent pas à la réputation de leur compagnie : la maîtrise du vocabulaire béjartien et l’exécution implacable des développés, ronds de jambes et sauts en parallèle s’ajoutent à la facilité avec laquelle ils surmontent les difficultés de cette œuvre académique et exigeante (elle est en tunique, lui en collant blanc). Ils se révèlent encore meilleurs en seconde partie lorsqu’ils reviennent avec une pièce majeure de leur répertoire : In The Middle, Somewhat Elevated de William Forsythe, un vertige chorégraphique que je n’ai jamais vu autrement qu’en gala (ce qui me fait me demander si la musique de Thom Willems est supportable au-delà de quelques minutes) et qu’ils survolent avec une exactitude et une rapidité incomparables.

Aki Saito & Wim Vanlessen, In The Middle

En décalage total, Rasta Thomas déboule sur scène environné d’un sifflement que nous n’avons que trop entendu cet été : un bourdon, que le danseur poursuit puis gobe. Mauvaise idée, car l’insecte continue de s’agiter dans son estomac. Bumble Bee de Milton Myers et Vladimir Angelov sur le célèbre Vol du bourdon de Rimsky Korsakov relève plutôt du hip hop que du ballet mais le solo (trop court) n’en est pas moins jubilatoire. Le danseur revient avec de nouvelles acrobaties sur Love The Way You Lie de Rihanna et Eminem (il fallait oser !) ... sans l’auteure de ce qui devait initialement être un pas-de-deux, Adrienne Canterna. Ceci explique sans doute la pauvreté de la pièce, qui peine à tenir ses promesses. Dans le même genre, les New York Tap Stars, Jason Janas et Jumaane Taylor, effectuent un numéro de claquettes en début de seconde partie auquel je n’accroche pas du tout.

Retour à l’épure classique avec les représentants du Ballet de Hambourg, Hélène Bouchet et Thiago Bordin, qui nous offrent par deux fois une démonstration du style de leur directeur artistique, John Neumeier. Adagietto d’abord, extrait de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler, qu’il me tarde de découvrir intégralement à l’Opéra de Paris cette saison ; Meditation ensuite, tiré de Illusionen, wie Schwanensee sur un air de Tchaïkovski. Difficile de se laisser emporter par ce chorégraphe très intellectuel sans connaître la signification des pas : le premier passage est abstrait, le second m’évoque aussitôt Onéguine ou la Dame aux Camélias sans avoir la moindre idée de ce qui se trame entre ce jeune homme pensif et cette femme à l’allure éthérée. À l’instar du Ballet de Flandres, on est là devant une compagnie qui maîtrise son répertoire jusqu’au bout des doigts, des danseurs qui portent dans chacun de leurs gestes l’empreinte du créateur.

Hélène Bouchet & Thiago Bordin, Illusionen, wie Schwanensee

On ne peut pas en dire autant de Polina Semionova (American Ballet Theatre) et de son frère Dimitri Semionov (Opéra de Berlin) : leur Corsaire extrêmement convenu jusqu’à devenir mécanique n’apporte rien de plus que le plaisir de voir enfin « en vrai » cette star internationale qui a même inspiré le personnage d'une bande-dessinée. Pas un gala digne de ce nom sans ce pas-de-deux que je n’apprécie ni pour la musique creuse d’Adolphe Adam ni pour sa structure trop commune. Le partenariat aguerri et les fouettés suscitent l’enthousiasme du public mais ce Conrad manque cruellement de sensualité et de présence en scène : dommage de ne pas trouver plus de continuité au mouvement lorsqu’on dispose d’une technique aussi malléable. La belle revient en solo avec Alles Waltzer de Renato Zanella sur du Johan Strauss, une chorégraphie totalement insipide qui n’enlève cependant rien au plaisir de la voir sourire et évoluer en scène.

La révélation de la soirée vient avec le Joffrey Ballet dans Age of Innocence d’Edwaard Liang (découvert récemment grâce au San Francisco Ballet), musique de Phillip Glass et Thomas Newman. Je retrouve la fluidité et les portés inventifs qui m’avaient tant marquée à Londres la semaine dernière, la douceur et le naturel de sa chorégraphie, sublimée ici par une interprète d’exception en la personne de Victoria Jaiani. Alliant souplesse et lyrisme, la jeune femme étire sa danse à l’infini, donnant plus à chaque pas, avec l’aisance et la grâce des grandes étoiles. After the Rain de Christopher Wheeldon sur deux pièces d’Arvo Pärt met à nouveau en valeur son charisme et la qualité du partenariat de Fabrice Calmels.

Victoria Jaiani & Fabrice Calmels, After the Rain

La tête d’affiche de la soirée est saluée par des applaudissements dès l’apparition de son nom sur l’écran. C’est sans doute l’une des premières danseuses que j'ai connues, sans avoir jamais réussi à la voir en scène jusqu’à ce jour : Svetlana Zakharova du Bolchoï interprète La Mort du cygne de Michel Fokine, perdue dans un immense tutu immaculé d’où s’envolent des bras complètement libérés du torse, menée par un cou-de-pied aquilin qui parfait la métamorphose. Je la préfère cependant dans le pas-de-deux qu’elle présente ensuite avec Andreï Merkuriev dit le Magnifique, Distant Cries, d’Ewaard Liang à nouveau, partition de Tomaso Albinoni, qui lui permet de déployer ses talents de comédienne dans un registre plus contemporain.



Attention, canon: l’autre invité extraordinaire c’est Vladimir Shklyarov du Mariinsky qui fait sa première apparition dans Requiem for Narcissus de Yuri Smekalov, bande sonore de Clint Mansell. J’avais déjà vu un solo similaire en janvier dernier, ce mythe sied décidément bien aux danseurs. Grand et fin, une fleur pailletée sur les épaules, il a les mains liées par un miroir qu’il utilise au départ pour renvoyer la lumière d’un projecteur braqué sur lui, et dont il tente ensuite de se débarrasser. Ses longues arabesques sont autant de tentatives pour se libérer du sol qui l’enchaîne peu à peu, avant de s’écrouler, tandis que l’ombre d’un narcisse se dessine en fond de scène. Subjectivement le plus beau moment de la soirée.


En guise de final, Don Quichotte, qui voit le retour de Vladimiiiiiir en Basilio accompagné de Yana Salenko de l’Opéra de Berlin. Ça commence avec la mauvaise musique, puis quelques minutes de silence ponctuées par les rires du public le temps de retrouver le bon morceau de Ludwig Minkus. Le couple est mal assorti - jusqu’aux costumes d’un rouge différent - et voir chacun cabotiner de son côté tout au long du pas-de-deux est assez drôle pour amuser même les étoiles placées devant moi. Les équilibres interminables de Miss Salenko, l’explosivité de Mr Shklyarov, les fouettés qui tournent, tournent... Chaque couple revient pour le grand défilé dans un feu d'artifice de grands jetés et de portés pour épater la galerie puis prend la pose pour un tableau final de toute beauté.

Déroulement de la soirée : Les Âmes Frères ; Sonate N°5 ; Bumble Bee ; Adagietto de La Cinquième Symphonie ; Requiem for Narcissus ; Age of Innocence; La Mort du cygne ; Le Corsaire ; Tap Stars ; Meditation de Illusionen, wie Schwanensee ; Alles Waltzer ; After the Rain ; Love The Way You Lie ; In The Middle, Somewhat Elevated ; Distant Cries ; Don Quichotte.

À lire aussi chez Blog A petits Pas.

16/09/2012

Le San Francisco Ballet IRL

14/09, Sadler’s Wells

Découvrir une nouvelle compagnie de danse est toujours une manière de s’enrichir autant qu’un challenge personnel : le défi de mettre son amour du ballet classique à l’épreuve d’un nouveau style, de danseurs aux formations et morphologies diverses, d’un répertoire chorégraphique inconnu. Défi mais aussi devoir de la découverte, si l’on ne veut pas se borner à une connaissance superlative de son art et à un amour béat pour sa compagnie nationale. Quand on revient du voyage, on ne l’aime que plus : pas parce qu’on la juge meilleure, mais parce qu’on sait désormais pourquoi on l’aime. L’expérience a beau aider, on ne se laisse pas séduire aussi facilement par une compagnie étrangère que par celle dont on connaît le style et surtout les membres presque par cœur.
San Francisco Ballet in Number Nine © Erik Tomasson

Le San Francisco Ballet ouvrait cette saison le bal des compagnies internationales invitées au Sadler’s Wells, la grande plaque tournante londonienne de la danse (dont on ne peut que regretter qu’il n’existe aucun équivalent dans une ville comme Paris). Par curiosité pour cette compagnie de premier plan dans l’innovation et l’ouverture qu’on a peu l’occasion de voir en Europe, j’ai fait le déplacement pour la première vendredi soir, dans un théâtre complet. Plusieurs présentations avaient précédé sa venue, dont un passionnant article de Judith Mackrell sur son utilisation des réseaux sociaux : How Twitter transformed dance. Le SFB, fondé en 1933, réussit à être à la fois la plus vieille compagnie des États-Unis et la plus jeune dans son utilisation des nouvelles technologies.

Trois ballets étaient au menu de cette première soirée : Divertimiento No. 15 de George Balanchine (1956), un hommage incontournable au fondateur de la danse classique américaine ; Symphonic Dances de Edwaard Liang (2012), ancien soliste du New York City Ballet ; et Number Nine de Christopher Wheeldon (2011), chorégraphe en vogue, récemment co-auteur du final de la Cérémonie de Clôture des Jeux Olympiques. Le détail des deux autres programmes, auxquels je n’ai pas pu assister, est disponible en ligne. Sur les 10 ballets présentés lors de cette tournée, 9 ont été créés au cours des 5 dernières années : une preuve de la vitalité de la compagnie et de la volonté de son directeur artistique, Helgi Tomasson, de sortir de l’ombre des grands maîtres pour accueillir de nouveaux chorégraphes et trouver sa propre voie.

San Francisco Ballet in Divertimento No 15 © Erik Tomasson

Divertimiento No. 15 est l’un de ces ballets à tutus pastels ornés de petits flots que seules les Américaines semblent encore en mesure de porter dignement, avec un sens inégalé du kitch. Du tableau d’entrée au retour à la pose finale, identique, une suite de petits pas et de rapides ports de bras, qui ne sont pas toujours au service de la compagnie : poignets cassés, bas de jambe imprécis, cous-de-pieds laissant à désirer dans les échappés, ajoutés à l’impression que les artistes peinent à remplir l’espace scénique, ce qui est toujours mauvais signe. Les danseurs donnent à la composition balanchinienne un aspect un peu saccadé, les musiciens dirigés par Martin West accentuent par endroits la difficulté de la partition de Mozart. L’entrée en scène de trois garçons à la danse élastique et d’une soliste qui allie ballon et vélocité me rassure cependant.


Symphonic Dances © Erik Tomasson
Symphonic Dances, sur l’œuvre éponyme de Rachmaninov, est une belle découverte chorégraphique. La fluidité du mouvement soulignée par les jupes de mousseline couleur flamme met les danseurs bien plus en valeur. Le niveau des hommes à nouveau me surprend, lorsqu’un danseur métis fend la scène d’un grand jeté puissant ou qu’un corps masculin se meut à l’unisson.  Si la pièce s’avère parfois répétitive et dépourvue de fil conducteur – demander au public de « ne pas se limiter à qu’il voit. C’est un ballet abstrait, donc je [Liang] veux vraiment qu’il trouve son chemin au travers » c’est bien, donner des clés, c'est mieux – elle se révèle pleine de surprises, des portés enchaînés en duo aux glissades et départs en cascade, jusqu’à ce tableau final où les filles semblent prendre leur envol, portées en planche par leurs partenaires allongés sur le dos, formant un V sur le sol.

De la facilité apparente du premier ballet, qui « paraît beaucoup plus simple qu’il ne l’est » (Balanchine) à la complaisance luxuriante du deuxième, effets spéciaux et musique de film inclus, le programme nous amène à saisir ce qui fait l’essence de la compagnie : son sens du rythme. Number Nine, décrit comme « une sensation visuelle » en 16 minutes, le porte à son apogée. Malgré la fatigue de fin de semaine et la distance (au fond du premier balcon, les tarifs et la vue sont imprenables , en revanche c’est déjà un peu loin pour rentrer dans la physicalité du spectacle), les couleurs éclatantes, la musique de Ash et la danse « pleins gaz » (Wheeldon) réussissent à me tenir en haleine. Si les ensembles manquent parfois de synchronisation, l’énergie et la légèreté déployées sur scène sont contagieuses, et les danseurs récoltent l’enthousiasme qu’ils étaient venus cueillir.
San Francisco Ballet in Number Nine © Erik Tomasson

Le San Francisco Ballet sera au Sadler’s Wells jusqu’au 23 septembre, à suivre également sur ses comptes Twitter et Facebook.