28/04/2012

Manon Lescaut ou les désordres de l’amour

Lecture croisée de l’œuvre de Prévost et du ballet de MacMillan


En guise d'introduction...

    Ma rencontre avec la Manon de MacMillan (L’Histoire de Manon en version française) a commencé par un fou-rire : celui de la guichetière du Royal Opera House qui m’a imprimé les billets, commandés sur internet, en en voyant surgir toute une guirlande. Dix places pour un ballet totalement inconnu, c’était sans doute un peu démesuré ; mais au vu des échos que j’en avais eu depuis le début de ma saison londonienne, et de la balletomania dont j’étais atteinte l’an dernier, ce n’était pas prendre un grand risque.
    Le 4 mai 2011, après deux semaines d’un Roméo et Juliette noureeven à Paris qui n’a pas réussi à me combler comme je l’espérais, me voici donc de retour à Londres, avec une curiosité un peu décontenancée par la distribution : la première ayant eu lieu quelques jours auparavant, j’assisterai à la prise de rôle de Marianela Nuñez aux côtés de Nemeniah Kish, or j’ai tendance à trouver ces deux danseurs un peu froids. Découvrir un ballet pour la première fois peut s’avérer un peu difficile ; pourtant, dès les premières notes de l’ouverture, quelque chose me dit que j’écouterai bientôt cette musique avec l'impatience que suscite la promesse de passer une excellente soirée.
    Le lever de rideau sur Lescaut, seul, immobile sous sa cape, a ce parfum mystérieux que l’on ressent lorsqu’on a la chance de saisir un jour à l’aube – bientôt dissipé par la nuée de mendiants et de courtisanes qui entrent en scène. Des couleurs chaudes, des textures riches, et une succession rapide de variations virtuoses sur une composition très française ; je sens déjà que je vais adorer. Et puis arrive le premier pas-de-deux, à la manière MacMillan-Massenet. La musique qui repart de plus belle au moment où le solo masculin s’achève et qu’on a déjà du lyrisme plein des yeux, la danseuse qui s’envole dans les bras de son partenaire comme s’ils ne formaient qu’un seul corps, la chorégraphie si fluide après Noureev...
    Ce n’est qu’à l’entracte, après un deuxième choc physico-esthétique (le pas-de-deux de la chambre) que je réalise ce qui m’arrive : c’est la première fois que je vois un pas-de-deux de MacMillan sur scène, même s'il m’est déjà arrivé de visionner des passages de son Roméo et Juliette sur YouTube. La subtilité des personnages, à la fois tendres et ambivalents ; la pantomime drôle et surprenante ; la sensualité de la musique ; le dernier acte sans concession, et soudain, ce magnifique pas-de-deux final... soudain, ce sentiment de n’avoir jamais rien vu d’aussi beau, d’être transportée, et de passer du rire aux larmes.
    Mais assez bavardé. Manon, c’est d’abord un roman, que je me suis empressée d’acquérir et de lire après avoir commencé à voir le ballet (c’est en effet l’apanage des balletomaniaques que de disposer d'un peu plus de temps que les spectateurs d'un soir pour enrichir leur connaissance de l’œuvre, entre le premier et le dernier acte auxquels ils assisteront). Je ne vais pas en faire une présentation exhaustive, pas plus que je ne prétends en maîtriser la lecture, mais voici cependant une comparaison rapide pour balletomanes pressés de l’ouvrage et du ballet (les 20 minutes d’entracte devraient suffire à en prendre connaissance...)

Alina Cojocaru et Johan Kobborg dans Manon © Bill Cooper

Les personnages

Ceux qui n’apparaissent pas dans le roman : l’histoire de Manon Lescaut est assez différente de la version retenue par MacMillan. Si vous avez comme moi commencé par le ballet, vous serez surpris d’apprendre qu’il n’y a pas l’ombre d’une prostituée dans le livre : ni Maîtresse de Lescaut, ni salon, ni Madame (rappelons qu’en Angleterre, où le ballet a été créé, le terme « Madame » orthographié avec un « e » à la fin désigne explicitement une tenancière de bordel). Pas de mendiants non plus au début, ni de chasseur de rats.

Des Grieux, le narrateur, est un jeune noble de 17 ans destiné à faire carrière dans l’Ordre militaire de Malte, d’où le titre de « Chevalier ». Homme de qualité, plein de bons sentiments, il tombe fou amoureux de Manon au premier regard et fera dès lors toutes les folies possibles pour la garder. Le roman tourne autour de ses agitations intérieures, sa passion, qu’il retrouve toujours intacte même après une longue période de conversion. Son « excellent fond de caractère » et sa noblesse d’âme frappent tous ceux qui font sa connaissance.

Manon Lescaut est une jeune fille d’origine bourgeoise, encore plus jeune que Des Grieux, qui la rencontre au moment où elle s’apprête à entrer au couvent pour suivre la volonté de ses parents. Que sait-on d’elle ? Bien qu’elle occupe toutes les pensées du narrateur, elle a rarement la parole, et on ne la voit qu’à travers lui, sans rien savoir de ce qu’elle pense vraiment. Alors, prostituée, fille de mauvaise vie ? Plutôt une femme entretenue, prête à se laisser conter fleurette par des hommes riches en échange de leurs libéralités (avant de juger ce comportement malsain, peut-être faudrait-il considérer qu’il n’a rien d’exceptionnel). La plupart n’obtiennent d’elle que le droit de lui baiser les mains, qu’ils paient d’ailleurs assez cher. Encline aux plaisirs, elle est tellement apeurée à l’idée de la pauvreté qu’elle lui préfère l’infidélité, bien qu’elle aime aussi Des Grieux et puisse se révéler travailleuse lors d’un passage en prison.

Lescaut apparaît soudain au détour d’une phrase, alors que les amours de Manon et Des Grieux sont déjà bien avancées. « Manon avait un frère, qui était garde du corps. (...) C’était un homme brutal, et sans principes d’honneurs. » Vous en pinciez pour ce personnage de bad boy drôle et attachant lorsque la boisson le rend idiot, capable de tendresse pour sa sœur et sa maîtresse, préoccupé par la fortune de sa famille, et pas mauvais bougre au fond ? Désolée de vous décevoir, mais dans le roman celui-ci n’est qu’une brute épaisse, un coquin qui apprend à Des Grieux comment tricher au jeu, et n’est même pas assez malin pour éviter de se faire assassiner au coin d’une ruelle sombre par un ami qu’il vient d’escroquer (rien à voir avec la scène où il est abattu par G.M. dans le ballet devant sa sœur éplorée). On ne lui connaît ni maîtresse, ni goût pour la beuverie (bien qu’on l’imagine aisément), et on sait peu de chose des relations qu’il entretient avec Manon, sauf lorsqu’il confie à Des Grieux qu’« Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle et moi. » Entremetteur à l’occasion, il ne songe qu’à tirer parti des charmes de sa sœur, et il disparaît au milieu de l’histoire sans laisser de regrets à personne.

Monsieur de G.M. recoupe en fait 3 ou 4 personnages. Le premier, M. de B..., un fermier général (financier) qui approche Manon au début de son amourette avec Des Grieux : elle lui raconte que « l’ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour elle ; qu’il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire en lui marquant dans une lettre que le paiement serait proportionné aux faveurs ; qu’elle avait capitulé d’abord, mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme considérable, qui pût servir à nous faire vivre commodément ; qu’il l’avait éblouie par de si magnifiques promesses, qu’elle s’était laissé ébranler par degrés (...) ; que malgré l’opulence dans laquelle il l’avait entretenue, elle n’avait jamais goûté de bonheur avec lui ». Manon restera deux ans en sa compagnie, et ce sera le seul à vraiment obtenir d’elle une tromperie.
Le second, « M. de G... M..., vieux voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs », n’obtient d’elle qu’une demi-journée, avant de se faire détrousser de son argent et de ses bijoux par le trio Manon-Lescaut-Des Grieux. Après un interlude comique avec un Prince « fort bien mis, mais d’assez mauvaise mine », qui n’obtiendra de Manon que des éclats de rire, le dernier prétendant est G... M... Junior, qui tente de l’arracher aux mains de son amant mais ne l’aura à elle que quelques heures avant de se faire rouler à son tour. Point d’autre homme dans la vie de Manon, du moins pas après le début du roman.

Le Geôlier est lui aussi un personnage à double-facette, assez dénaturé dans le ballet. Lorsque Des Grieux et Manon débarquent en Amérique, ils y font la rencontre du Gouverneur de la contrée, qui les prend aussitôt en estime. C’est un homme bon et civil qui n’a aucune vue sur Manon.
En revanche, « Le Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement cher. C’était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il n’était point marié. La beauté de Manon l’avait touché, dès le premier jour de notre arrivée ; et les occasions sans nombre qu’il avait eues de la voir, pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu’il se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé, avec son oncle et toute la ville, que j’étais réellement marié, il s’était rendu maître de son amour jusqu’au point de n’en rien laisser éclater ; et son zèle s’était même déclaré pour moi, dans plusieurs occasions de me rendre service. » Lorsque celui-ci apprend par hasard que Des Grieux et Manon ne sont pas mariés, il demande sa main à son oncle et l’obtient ; Des Grieux le provoque alors en duel et le laisse pour mort, sans savoir qu’il n’est que blessé. Synnelet finira par pardonner à Des Grieux et demandera même sa grâce ; on est donc loin du personnage esquissé par MacMillan.

Les personnages importants du roman qui n’apparaissent pas dans le ballet, enfin : le père de Des Grieux, figure grave et sage qui rappelle celui de Don Juan, et surtout son fidèle ami Tiberge, qui faisait ses études avec lui avant qu’il ne croise la route de Manon, et lui prodiguera secours financier et réconfort moral tout au long de ses aventures, allant même jusqu’à le rejoindre en Amérique.

L’intrigue

Le ballet débute dans une cour d’auberge, où mendiants et courtisanes se mêlent, tandis qu’on voit passer en fond de scène un chariot transportant des filles de mauvaise vie que l’on déporte en Amérique. Des Grieux y rencontre Manon, déjà entourée de M. de G.M. et Madame, et son frère Lescaut, en compagnie de sa maîtresse. Dans une seconde scène, on le retrouve dans une chambre de bonne à Paris, où il s’est enfui avec Manon, ce qui donne lieu à un pas-de-deux passionné. Des Grieux part poster une lettre à son père, et c’est le moment que Lescaut choisit pour intervenir et présenter M. de G.M. à Manon, aussitôt séduite par les parures qu’il lui offre. Lorsque Des Grieux revient, Lescaut le persuade par la violence de renoncer à Manon.
Acte II, le salon de Madame. Courtisanes et prostituées de moindre rang tentent de s’attirer les faveurs des gentilshommes. Entrée de Lescaut passablement ivre, accompagné de Des Grieux à la recherche de Manon. Celle-ci arrive enfin, somptueusement vêtue, au bras de G.M ; elle fait l’objet de toutes les attentions de ces messieurs. Persévérant, Des Grieux finit par convaincre Manon de revenir avec lui, mais celle-ci n’accepte qu’à condition d’emporter une partie de la bourse de G.M. en trichant au jeu. Malheureusement, celui-ci s’en rend compte et s’en prend à Lescaut, tandis que Manon et son Chevalier parviennent à s’échapper. Dans une deuxième scène, Des Grieux tente de convaincre sa maîtresse de renoncer au bracelet qui lui rappelle trop G.M., sans vraiment y parvenir, quand ils sont soudain interrompus par ce dernier, furieux, qui tue Lescaut sous leurs yeux et fait arrêter Manon.
On retrouve les deux amants en Amérique à l’acte III, où le Geôlier chargé du débarquement des filles de mauvaise vie trouve Manon très à son goût et se la fait amener chez lui, où il la force à assouvir ses désirs. Des Grieux survient et le tue, ce qui le contraint à s’enfuir avec Manon dans les marécages, où celle-ci cauchemarde avant de mourir d’épuisement dans ses bras.

L’intrigue du roman est bien sûr un peu plus chargée. L’histoire débute dans une cour d’auberge, où l’auteur des Mémoires d’un homme de qualité (dans lesquelles s’inscrit L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut) rencontre pour la première fois Des Grieux et Manon à la fin de leur histoire, c'est-à-dire juste avant leur départ en Amérique. Ému par leur cause, il offre de l’argent à Des Grieux pour l’aider, puis perd leur trace. Un an plus tard, il revoit le jeune homme à Calais, qui rentre tout juste d’Amérique : Manon est morte, Des Grieux n’a plus rien à cacher, il lui raconte alors toute son histoire. Le récit est donc à la première personne, ce sont les propres mots du Chevalier.

Des Grieux finit ses études à Amiens avec son ami Tiberge et s’apprête à rejoindre sa famille lorsqu’il fait la connaissance de Manon dans une cour d’auberge. « J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquai-je un jour plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions d’autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter, mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. »
C’est le coup de foudre : le Chevalier lui fait une déclaration enflammée, Manon y répond favorablement ; il trompe Tiberge et s’enfuit avec elle vers Paris. Ils y filent le parfait amour quelques semaines sur leurs économies, mais leurs réserves d’argent s’épuisent rapidement. Un soir que Des Grieux rentre chez eux, il trouve Manon triste ; quelques minutes après, des laquais de son père s’introduisent chez lui et le jettent dans un carrosse, où l’attend son frère aîné pour le ramener au bercail. A son arrivée, son père lui fait la leçon mais rit de ses amours d’adolescent (« Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier, mais tu ne sais pas conserver tes conquêtes »). Lorsque Des Grieux apprend que c’est Manon qui l’a trahi, en se liant avec un riche fermier général qui s’est débarrassé de lui en écrivant à son père où il se trouvait, il tombe malade de douleur, ce qui lui vaut d’être enfermé six mois dans sa chambre par son père pour le guérir de sa passion.
Avec l’aide de Tiberge, il finit par oublier peu à peu Manon et reprendre goût à l’étude, à tel point qu’il s’apprête à entrer dans l’état ecclésiastique. Il remonte avec son ami à Paris où il s’adonne à l’étude pendant un an, jusqu’au jour où il doit soutenir un exercice en public. Manon y assiste et demande à le voir en privé après. Au cours de l’entrevue, elle le convainc de lui pardonner, et contre toute attente, l’Abbé Des Grieux qui se croyait guéri retombe sous son charme et s’enfuit avec elle. Manon récupère tout l’argent qu’elle a reçu du fermier général depuis deux ans, et les jeunes gens vont se faire oublier dans un village proche de Paris (Chaillot).
Ils y vivent heureux quelques temps, sortant souvent à Paris, mais lorsqu’un incendie les ruine, Des Grieux demande conseil à Lescaut, le frère de Manon qu’il viennent de retrouver. Celui-ci lui apprend à tricher au jeu en association, ce à quoi le Chevalier doit se résoudre malgré ses réticences, après avoir emprunté de l’argent à Tiberge. « Manon était une créature d’un caractère extraordinaire. Jamais fille n’eut moins d’attachement qu’elle pour l’argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment avec la crainte d’en manquer. (...) Elle m’aurait préféré à toute la terre avec une fortune médiocre ; mais je ne doutais nullement qu’elle ne m’abandonnât pour quelle nouveau M. B... lorsqu’il ne me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. »
Son adresse à l’hôtel de Transylvanie devient bientôt leur principale source de revenus, lorsque, nouveau coup du sort, ils sont volés par leurs valets. Tandis que Des Grieux va porter plainte, Lescaut parle à Manon de M. de G... M..., et l’introduit auprès de lui avec succès. Des Grieux devient fou de chagrin en l’apprenant et manque de tuer Lescaut en le revoyant, mais celui-ci vient en fait lui proposer de faire de G... M... le dindon de la farce en se faisant passer pour le jeune frère de Manon, ce qui devrait leur permettre de vivre à ses dépens. Des Grieux a trop d’honneur pour accepter, et parvient à convaincre Manon de s’enfuir le soir même, après le dîner au cours duquel elle doit recevoir bijoux et argent comptant de son nouveau protecteur.
Tout se déroule comme prévu, mais le couple trop confiant dans la grandeur de Paris pour les cacher est arrêté dès le lendemain matin pour escroquerie. Des Grieux est envoyé à Saint Lazare, maison de correction pour jeunes de bonne famille, Manon à l’Hôpital de la Salpêtrière (prison destinée aux femmes « d’une débauche et prostitution publique et scandaleuse »). Le Chevalier passe trois mois à Saint Lazare, où il gagne l’estime du Père Supérieur en feignant de rentrer dans le droit chemin, alors qu’il brûle de retrouver Manon. Avec l’aide de Lescaut, il réussit à s’enfuir, en tuant un homme au passage, puis parvient à faire échapper Manon de l’Hôpital en gagnant l’amitié de M. de T..., fils de l’un des administrateurs, qu’il rallie à sa cause.
Lescaut est assassiné dans la foulée en croisant au coin d’une rue un ami garde du corps qu’il vient d’escroquer au jeu : « A peine avions-nous marché cinq ou six minutes qu’un homme, dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu’il exécuta. C’est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet ; il ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba, sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d’être arrêté par le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. » Les deux amants s'établissent cette fois à l’auberge de Chaillot. Fin de la première partie.

Les tourtereaux vivent heureux à Chaillot pendant quelques semaines, au cours desquelles se déroule l’épisode comique du malheureux Prince éconduit par Manon, qui lui explique lui préférer la beauté de son amant. Des Grieux rassuré sur la fidélité de sa maîtresse conserve l’amitié de M. de T... et écrit à son père pour lui demander de l’argent sous prétexte d’entrer à l’Académie, où il était d’usage qu’un jeune noble complète sa formation. Tout semble s’arranger, lorsqu’un soir, alors que les trois jeunes gens sont à dîner, ils font la connaissance du fils de G... M..., un ami de M. de T... . Celui-ci se montre très aimable et s’excuse pour le tort que leur a fait son père, mais manque de chance, il tombe également sous le charme de Manon, au point de décider de la séduire.
Il s’en ouvre à son ami, qui réprouvant sa conduite raconte tout à Des Grieux, qui avertit Manon. Celle-ci conçoit alors l’idée de se venger du père sur le fils en feignant d’accepter ses avances pour lui voler ensuite son argent. Malgré les réticences de Des Grieux, le plan est mis à exécution : Manon doit passer l’après-midi avec G... M..., et retrouver le Chevalier avec son butin à l’entracte de la Comédie le soir, où il l’attend avec un fiacre.
Lorsque Manon ne paraît pas, celui-ci s’inquiète, et à raison : sa bien-aimée s’est laissée séduire par les richesses dont G... M... Junior l’a comblée l’après-midi. Avec l’aide de M. de T..., il s’introduit chez elle. « Ce fut là que j’eus lieu d’admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d’être effrayée et de paraître timide en m’apercevant, elle ne donna que ces marques légères de surprise dont on n’est pas le maître à la vue d’une personne qu’on croit éloignée. Ah ! c’est vous, mon amour, me dit-elle en venant m’embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu ! que vous êtes hardi ! Qui vous aurait attendu aujourd’hui en ce lieu ? (...) J’étais dans le fond si charmé de la revoir, qu’avec tant de justes sujets de colère, j’avais à peine la force d’ouvrir la bouche pour la quereller. »
Aux reproches qu’il lui fait, et en particulier celui de lui avoir fait porter sa lettre où elle lui expliquait sa décision par une jolie fille, elle lui répond avoir seulement voulu profiter des richesses de G... M... quelques temps, et que « la fidélité que je souhaite de vous est celle du cœur ». Peiné mais touché, Des Grieux la persuade de fuir le soir même sans rien emporter, mais Manon insiste pour emporter les cadeaux qu’elle a reçu : « Il me les a donnés. Ils sont à moi. »
Au moment de quitter les lieux, ils reçoivent une lettre de M. de T..., qui propose au Chevalier se venger en prenant la place de G... M... toute la nuit dans ses appartements aux côtés de Manon, en le faisant retenir par des gardes du corps. Manon applaudit, Des Grieux se laisse tenter, tout s’exécute ; mais c’était sans compter G... M... Senior, qui, prévenu de l’enlèvement de son fils, envoie des gardes partout, jusque dans la chambre de Manon. Nouvelle humiliation pour les amants, arrêtés au moment de se mettre au lit, et emmenés cette fois au Châtelet, où l’on juge les délits de droit commun.
Le dénouement approche. Des Grieux reçoit la visite de son père (qui avait reçu sa lettre) quelques jours après son arrestation, qui le sermonne mais lui pardonne. Il va alors s’entendre avec le vieux G... M... . « Je n’ai jamais su les particularités de leur conversation ; mais il ne m’a été que trop facile d’en juger par ses mortels effets. Ils allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général de Police, auquel ils demandèrent deux grâces : l’une, de me faire sortir sur-le-champ du Châtelet ; l’autre, d’enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de l’envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu, pour le Mississipi. »
Lorsque Des Grieux l’apprend, il supplie son père de revenir sur sa décision, mais celui-ci refuse. Il décide alors de suivre Manon en Amérique, après une tentative avortée de la délivrer en attaquant son convoi à la sortie de Paris, et croise l’auteur des Mémoires sur le chemin du Havre-de-Grâce.

La traversée dure deux mois. Le Chevalier se présente comme le mari de Manon, et le capitaine du vaisseau les prend sous sa protection. Arrivés sur place, ils gagnent l’estime du Gouverneur, et bientôt de toute la ville. La Nouvelle Orléans n’est alors « qu’un assemblage de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six cent personnes ». Malgré l’indigence, ils vivent enfin heureux dans ce pays, où l’inconstance et la jalousie n’existent pas. Manon se montre enfin entièrement aimante et fidèle.
Au bout de quelques mois, Des Grieux lui propose de rentrer dans le droit chemin de la religion en l’épousant, ce qui était inenvisageable en France à cause de leur rang, mais devient possible ici avec l’accord du Gouverneur. Celui-ci n’y voit pas d’inconvénient, mais son neveu Synnelet qui assiste à l’entretien, et qui avait pris soin de masquer ses sentiments pour Manon en les croyant mariés, se déclare alors. Le Gouverneur avertit en conséquence le Chevalier que Manon reviendra à Synnelet. Éperdu, Des Grieux provoque Synnelet en duel et le laisse pour mort.
Il s’enfuit alors avec Manon dans les vastes plaines désertes de l’Amérique dans le but de gagner la Caroline anglaise (précision : à 1300 km). « Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c'est-à-dire environ deux lieues (...). Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. » Les amants se préparent à passer la nuit, et Manon soigne son Chevalier, blessé au bras lors du duel.
« Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. (...) Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement ; et faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait ; c’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre, de ce fatal et déplorable évènement. »
Manon meurt d’épuisement. Des Grieux éploré trouve la force de l’enterrer, et préfère attendre la mort sur sa tombe. Mais les hommes partis à sa recherchent le trouvent et le soignent, avant de le jeter en prison. On l’accuse d’avoir tué Manon dans un mouvement de rage, mais Synnelet, à qui il raconte ce qui s'est réellement passé, obtient sa grâce. Après une longue période où il demeure prostré et souhaite en finir, le Chevalier finit par guérir. Il repart pour la France avec son ami Tiberge venu le rejoindre en Amérique, résolu à « y réparer, par une vie sage et réglée, le scandale de [sa] conduite ».
Rupert Pennefather et Sarah Lamb dans Manon © Tritram Kenton

Manon revue par MacMillan

L’histoire de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost est donc assez différente de la Manon de MacMillan. La rencontre entre Des Grieux et Manon correspond tout à fait au coup de foudre évoqué dans le roman : la chorégraphie semble reprendre mot à mot le passage cité plus haut, et le lyrisme des solos du Chevalier retranscrit parfaitement l’expression de ses sentiments et de sa passion, qui occupe une grande partie du livre. Tiberge n’est pas représenté, mais il fait partie du narrateur : c’est sa conscience, l’étudiant modèle et l’homme pieux que Des Grieux aurait dû devenir. Peu importe ses « désordres », il le soutient toujours, aussi immuable dans sa vertu que dans son amitié.

La construction dramaturgique de MacMillan est assez ingénieuse. La première scène du ballet réussit à recouper à la fois l’histoire du Chevalier lorsqu’il rencontre Manon pour la première fois, et celle de l’auteur des Mémoires, dans laquelle elle s’imbrique, lorsqu’il aperçoit les chariots des filles déportées en les croisant tous les deux sur le chemin du Havre-de-Grâce. Remarquez qu’il n’était absolument pas indispensable d’introduire le détail de la double-narration dans le ballet, mais qu’il permet ici d’introduire une sorte de flash-forward, car cette introduction semble déjà annoncer la tragédie finale.

La suite du ballet est très séduisante en scène, mais s’éloigne beaucoup plus du roman. La scène du salon est un fantasme complet, qui a l’avantage de permettre de réunir dans un même lieu différentes intrigues : l’effet de Manon sur les hommes, les reproches de Des Grieux, la tricherie au jeu et la colère de G... M... d’avoir été roulé par le trio. À noter que celui-ci est blessé au bras, comme le sera Des Grieux après son duel avec Synnelet. Lescaut, censé n’apparaître que beaucoup plus tard dans l’histoire, et mourir assassiné très succinctement aussi (il n’est d’ailleurs plus fait mention de lui dans le reste du livre), prend plus de facettes : plus ou moins tendre ou drôle, il offre au danseur différents choix d’interprétation.

La déportation arrive beaucoup plus vite, les trois protecteurs de Manon ayant été condensés en un seul, et le voyage déjà évoqué dans la scène d’ouverture. L’Amérique de MacMillan est un paysage écrasé par le soleil, ce que soulignent les couleurs pâles des costumes, auquel la musique lancinante donne l’idée d’une mode de vie bien différent de celui, vif et enjoué, qu’on a connu à Paris. La nette différence de tons lumineux et musical montre clairement qu’on a changé de continent. Ses habitants sont beaucoup plus riches que ne le laisse supposer la pauvreté évoquée par Prévost, et si les déportées suscitent également leur pitié, elles sont plus cruellement accueillies, par un geôlier brutal qui n’a pas son équivalent dans la fiction.

La crudité de la scène dans la chambre du geôlier et le cauchemar n’ont pas vraiment de sens si l’on se réfère au roman, mais donnent une fin logique au ballet avec un rappel des évènements précédents. Le décor des marécages se justifie dans la mesure où il était sans doute beaucoup plus aisé à figurer sur scène que ne l’aurait été une vaste plaine. Le pas-deux final représente plutôt la violence de la passion et du désespoir de Des Grieux que celui de Manon, très paisible au terme de sa vie. « Après ce que vous venez d’entendre, la conclusion de mon histoire est de si peu d’importance, qu’elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien prendre à l’écouter. » MacMillan semble accéder au souhait du narrateur en achevant ici son ballet.

Rupert Pennefather en Des Grieux © Royal Opera House

J’espère vous avoir donné envie d’aller plus loin en lisant le roman, si ce n’est pas déjà fait. (Pour l’anecdote, l’ayant lu après avoir vu une représentation de Rupert Pennefather et Sarah Lamb dans les rôles principaux, j’ai eu leur image devant les yeux tout du long, tant ils semblent correspondre au physique des personnages décrits par Prévost.) Mille autres détails devraient vous rappeler la chorégraphie, comme la façon de l’auteur de ne pas marquer la transition entre le dialogue direct et indirect, aussi fluide que l’expression des sentiments l’est dans les pas-de-deux de MacMillan. La rapidité avec laquelle les faits sont rapportés rappelle aussi le rapide enchaînement de scènes dans le ballet. Enfin, c’est un peu comme lire le livre qui a inspiré un film après l’avoir vu : on peut l’aimer alors qu’on y trouve une histoire bien différente ; le chemin inverse est plus difficile.

Pour compléter, la lecture de Joël Riou pour l'opéra, un historique et le décryptage d’un pas-de-deux chez Les Balletonautes.
[05/03] Addendum : l'article de Sylvie Jacq-Mioche sur le site de l'Opéra de Paris.

21/04/2012

La Bayadère, miroir de l'Opéra de Paris

19/03, matinées du 24/03 et du 15/04, Opéra Bastille

On nous l’avait annoncée il y a déjà 2 ans : La Bayadère serait de retour prochainement à l’Opéra Bastille, après une trop courte série à Garnier qui n’avait pas permis à tout ceux qui l’auraient voulu de découvrir ce joyau du répertoire de l’Opéra de Paris. Ultime œuvre de Noureev léguée à la compagnie en guise de testament, ce ballet grandiose devait en effet permettre d’apprécier les qualités de la troupe : un corps de ballet virtuose tant féminin que masculin, des demi-solistes pleins d’espoir et des danseurs étoiles à faire pâlir d’envie toutes les autres compagnies de ballet au monde, étant bien entendu que « le Ballet de l’Opéra est quand même la meilleure compagnie au monde » (© Brigitte Lefèvre).

20 ans ont passé. Les étoiles d’antan ont quitté la scène, comme n’ont de cesse de le rabâcher les vieux habitués de l’Opéra. Le corps de ballet s’est éteint, non qu’il manque de potentiel : les danseurs n’ont jamais été aussi beaux, ni aussi affûtés techniquement qu’aujourd’hui, et chaque année l’École de Danse fait éclore de nouveaux jeunes talents. Mais les recrues les plus prometteuses, quand elles ne sont pas mises au placard des années durant – et la carrière d’un danseur est si courte ! – sont cassées physiquement et mentalement par une direction qui alimente l’idée que la danse est un art élitiste, d’où un désintérêt national, et qu’on ne danse pas à l’attention du public, objet de méfiance, mais pour les coulisses, obscures antichambres de la politique maison.

En attendant le changement qui ne saurait plus tarder, on l’espère, retour sur cette série de représentations qui a vu se succéder blessures et promotions maladroites ; un « triomphe » malgré tout aux dires de l’Opéra de Paris sur Twitter, qui aura au moins eu l’avantage de remplir les caisses grâce à des salles pleines et une hausse substantielle du prix des places. J’avais eu la chance (ou la folie) de voir ce ballet une dizaine de fois lors de sa dernière reprise, j’ai cette fois privilégié la qualité à la quantité, une année à Londres ayant suffi à combler 20 ans de ballet en retard à Paris...

Ludmila Pagliero et Josua Hoffalt © Agathe Poupeney

Je ne m’étendrai pas sur les couples que tout le monde a vus, les comptes-rendus ayant déjà été nombreux sur la toile. La Convergence à l’amphithéâtre Bastille a permis d’apercevoir le travail de Karl Paquette et Émilie Cozette, qui ont également dansé lors de la séance de travail publique organisée par l’AROP. La danse généreuse et ample du premier m’a totalement convaincue (quel dommage qu’il se soit blessé), les hésitations de sa partenaire beaucoup moins, mais on peut difficilement juger d’une répétition. Si elle a le physique et la beauté de Nikiya, son maintien un peu rigide convenait beaucoup mieux au rôle de Gamzatti.

Je n’étais pas là le soir de la nomination de Josua Hoffalt, le nouveau golden boy de l’Opéra. J’étais là l’an dernier, lorsqu’il nous avait bluffés en Roméo, et encore le 31 décembre, quand tout le monde pensait qu’il serait nommé sur Cendrillon. Autant d’occasions manquées, d’attente inutile et stressante ; et si je suis heureuse qu’il ait finalement obtenu le titre qu’il méritait, je regrette que ces nominations soient désormais devenues un processus bureaucratique comme un autre, au lieu de survenir à l’impromptu à l’issue d’une représentation réussie.

Personne n’était là le soir de la nomination de Ludmila Pagliero et de la diffusion du ballet au cinéma. A-t-on voulu couper l’herbe sous le pied aux critiques, ou faire un coup d’éclat médiatique ? Si personne ne doutait plus depuis longtemps que la première danseuse argentine accéderait au titre suprême, ceux qui ne la connaissent que sur scène sont nombreux à lui dénier l'éclat qu’il est censé couronner. Il n’empêche qu’elle a réussi un beau parcours, et qu’il faudrait peut-être arrêter de rêver aux étoiles qu’on admirer à Londres ou à Moscou pour se rendre compte qu’en l’état actuel des choses, cette promotion n’a plus rien d’injustifié.

Rudolf Noureev avait fait de ces nominations une fête, sur scène, à laquelle on conviait le public. Elles sont aujourd’hui devenues si circonspectes et maladroites qu’elles ressemblent plus à ces cérémonies de convenance dont on est content qu’elles se soient déroulées sans accroc une fois qu’elles sont terminées. Qui se souviendra de la prise de rôle de Josua Hoffalt en Solor, ou de la Gamzatti de Ludmila Pagliero ? On gardera sans doute plutôt en mémoire son Roméo, qui mettait en valeur sa technique propre et naturelle (alors qu’il lui manque encore la puissance guerrière de son personnage de La Bayadère), et ses rôles contemporains à elle, ou même sa prochaine prise de rôle en Manon, que j’attends avec beaucoup de curiosité.


Passons maintenant aux deux représentations en matinée, moins conventionnelles mais qui ont réservé leur lot d’excellentes surprises...

Le 24 mars voyait les débuts d’Héloïse Bourdon en Nikiya, fraîchement promue première danseuse, aux côtés du très solide et très très beau Stéphane Bullion, que j’avais eu la chance (statistiquement, le contraire eût été vraiment infortuné) de voir nommé étoile sur ce rôle. Une place au 7ème rang de parterre décrochée dans la queue des dernières minutes, où Jigara me fait l’honneur de me parler de moi à la troisième personne (c’était la première fois, alors je vous raconte pas les chevilles...), des conditions donc vraiment idéales pour apprécier la finesse du jeu de l’une et la puissance de l’autre.


Une prise de rôle d’une telle importance, si jeune et avec si peu d’expérience, cela suscite forcément quelques appréhensions. Toutes les peurs s’envolent cependant à l’arrivée de Solor : le partenariat est superbe, tous les portés fonctionnent à merveille, même le passage avec l’esclave, parfois un peu difficile. Héloïse Bourdon a des proportions parfaites et met de l’intention dans toutes ses variations : comme certains l’ont remarqué, c’est la seule à avoir vraiment saisi le caractère sacré de son personnage. Sa scène de confrontation avec Gamzatti est poignante, Ludmila Pagliero y apportant elle aussi du caractère, plus violente que Dorothée Gilbert. Stéphane Bullion est meilleur que dans mon souvenir et nous offre de la prestance, une variation féline à l’acte II, avant de tout envoyer à l’acte III avec des sauts puissants et un beau manège de doubles assemblées.

Autre évènement de la matinée, l’Idole Dorée très attendue de François Alu, à peine 20 ans mais déjà l’un des plus grands espoirs de la compagnie. A la fois fort et précis, il nous offre une variation d’anthologie à laquelle le public répond par une ovation bien méritée. Il est amusant de constater qu’on considérait jusqu’à la dernière série qu’il ne s’agissait pas d’un rôle d’étoile, en s’étonnant que Mathias Heymann puisse l’aborder, et qu’on en dise aujourd’hui exactement le contraire...

Myriam Ould Braham et Florian Magnenet © blogapetitspas.fr

Dernière représentation de la série le 15 avril, avec Myriam Ould-Braham, Florian Magnenet et Charline Giezendanner (qui remplace Mathilde Froustey, blessée et laissée pour compte dans des circonstances proprement scandaleuses). Si ce casting n’était pas évident a priori, je suis contente de l’occasion qu’il représente pour ces trois danseurs que j’apprécie beaucoup, la politique de distribution laissant peu de place à la nouveauté.

Je goûte malheureusement mal au premier acte, où j’ai littéralement touché le fond question placement. Or les scènes n’ont pas du tout le même impact lorsqu’on est trop loin pour ressentir la physicalité du spectacle. Les bons conseils de Musicasola me permettent de mieux profiter de la suite, mais l’acte II semble avoir été conçu au rabais : danseurs mal alignés, seulement huit danseuses pour les Perroquets, et une confrontation Gamzatti vs. Nikiya qui manque de punch. Charline Giezendanner, toujours aussi légère, assure le côté gâté-petite princesse de son personnage, Allister Madin en Idole Dorée fait de beaux progrès et je me demande à nouveau pourquoi Camille de Bellefon n’est pas encore titularisée.

L’acte blanc est un régal qui cette fois m’emporte complètement, alors que j’ai tendance à le trouver longuet. Si Florian Magnenet manque de l’énergie d’un Bullion, il réussit ses doubles assemblées et se révèle être un excellent tourneur. Le corps de ballet est aussi tremblotant que d’habitude, mais les trois Ombres (Héloïse Bourdon, Valentine Colasante et Sabrina Mallem, que je verrais bien dans des rôles plus conséquents) sont parfaites, et Myriam Ould-Braham merveilleuse. Aérienne, souple, vive dans ses tours et très très belle, un moment de grâce...

19/04/2012

Bastille, face Opéra : Don Giovanni

08/04, Opéra Bastille

Le Viol de Lucrèce, Les Noces de Figaro, L’Enfant aux Sortilèges, Yvonne Princesse de Bourgogne, La Walkyrie : jusqu’à il y a 10 jours, les opéras auxquels j’avais pu assister dans ma vie se comptaient sur les doigts d’une main. Des tout premiers dont je n’avais gardé que le souvenir ébahi du velours bleu de l’Opéra de Nantes, aux deux derniers que je n’avais vu qu’à moitié, étant assez grande désormais pour filer à l’entracte, auxquels on peut ajouter une séance de travail de Manon, aucun ne m’avait vraiment convaincue.

Je n’abandonne pas cependant l’espoir de comprendre un jour pourquoi les gens vont à l’opéra, et ce dimanche de Pâques, me voici de nouveau à l’Opéra Bastille, en matinée de préférence – ça évite de s’endormir – avec un beau plateau vocal paraît-il, une trame un peu moins alambiquée que lors de ma dernière expérience, et surtout une valeur sûre : Mozart, avec qui on est assuré de retrouver au moins quelques tubes (je me serais néanmoins passée de reconnaître au passages les extraits d’une certaine comédie musicale ; le choc des cultures au moment où on s’y attend le moins...)

Ajoutez à cela une place de fond de premier balcon payée la modique somme de 15€, alors que celles en contrebas atteignent 180€, pour la seule raison que le placement ne permet pas d’apercevoir les surtitres... raison qui se révèle tout à fait théorique puisque les surtitres sont en fait bien visibles, et alors que la même place coûte trois fois plus cher les soirs de ballet : cherchez l’erreur ! Je ne sais pas ce que le type du marketing avait fumé le jour où il a fait le plan de la salle, mais pour une fois j’en profite sans restrictions.
© alpamaya.skyrock.com

Première surprise dès le lever de rideau, on se retrouve dans un hall de bureaux moderne, type La Défense, avec une large baie vitrée d’un côté et une balustrade qui donne sur les étages de l’autre. Pas d’escaliers, non : à l’opéra on se paie le luxe de faire entrer les personnages par un ascenseur incorporé dans le décor (je me rappelle encore de mon étonnement devant les flammes de La Walkyrie il y a deux ans, alors que je sortais tout juste d’une série de La Bayadère qui n’a droit qu’à un foyer en plastique...). Don Giovanni est un directeur, Leporello (c’est plus sexy que Sganarelle) son homme de main, les femmes d’élégantes directrices marketing.

Après 3h40, on se dit que ça ne marche pas si mal, bien que j’ai un peu de mal à comprendre cette manie de tout actualiser (je me souviens d’une mise en scène magistrale de Jacques Lassalle pour le Don Juan de la Comédie Française, qui avait drapé toute la scène de velours pourpre, c’était autrement plus sensuel). D’autant plus que les décors très onéreux sont finalement assez peu utilisés. On aimerait toujours vivre ses premières expériences de spectateurs avec du grand classique, sans penser que ceux qui ont déjà vu et revu ces œuvres sont déjà passés à autre chose... C’est en tous cas un plaisir retrouvé que de suivre un spectacle avec du texte, et d’écouter de la bonne musique à l’Opéra, qui se donne en général si peu de peine pour accompagner les ballets.

L’avantage avec Mozart c’est que ce n’est jamais très long, et qu’on ne se perd pas trop dans le travers de certains compositeurs à rester 10 minutes sur les mêmes mots. Les chanteurs sont très plaisants à écouter, même si j’ai tendance à préférer la voix des hommes à celles des femmes, qui ont souvent quelque chose de grinçant, à l’exception de celle de Donna Anna, très pure et d’ailleurs chaleureusement applaudie à la fin après un solo technique qui me fait penser à l’aria de la Reine de la Nuit (référence culturelle ☑). Je crois qu'écouter une voix féminine après celle d’un homme, c’est un peu comme manger des framboises après du fromage de chèvre : même si on les apprécie quand elles sont seules, elles prennent alors un très mauvais goût (référence culinaire ☑ ☑).

Don Giovanni, grand et solide, me convainc tout à fait. Son timbre chaude et sans faiblesse se prête bien aux tentatives de séduction du personnage (l’italien aussi), et j’aime beaucoup le ton suave et sucré qu’il prend au moment de draguer Zerlina. Leporello peine parfois un peu à se faire entendre, on dirait qu’il chante en sourdine, ce qui n’est peut-être pas inadéquat vu son rôle, mais il a un côté doux et rassurant, qui tourne au cynisme au moment où il liste les conquêtes de son maître, mon passage préféré du spectacle. La façon dont l’orchestre et les voix se mêlent et se répondent est assez brillante, mais j’ai du mal à comprendre comment les interprètes peuvent chanter derrière un masque, en mangeant ou en se roulant par terre – j’aurais pensé a priori qu’ils devaient toujours rester debout.

© Charles Duprat

La fin manquait d’un grand moment d’apothéose : je n’ai pas été saisie par l’apparition du Commendatore, ni par le chœur final, un peu ringards (personne n’ayant songé à moderniser la morale). Les applaudissements éclatent avec plus de ferveur que pour les ballets ; je me souviens que l’atmosphère électrique de la salle les soirs d’opéra m’avait déjà impressionnée lorsque j’étais venue voir La Walkyrie. A la sortie, mes voisins commentent le son, biscornu lorsqu’on se trouve trop sur le côté... je n’en suis pas là, mais je remercie quand même Arte d’avoir programmé Amadeus quelques jours avant l’ouverture des réservations pour ce spectacle, excellent timing. Next step, Les Noces de Figaro en septembre à Garnier.

La critique de Joël Riou, celle du blog Fomalhaut, et François Délétraz pour Le Figaro.

Distribution
Don Giovanni : Peter Mattei ; Il Commendatore : Paata Burchuladze ;
Donna Anna : Patricia Petibon ; Don Ottavio : Saimir Pirgu ; Donna Elvira : Véronique Gens ; Leporello : David Bizic ; Masetto : Nahuel Di Pierro : Zerlina : Gaëlle Arquez.
Orchestre de l’Opéra de Paris dirigé par Philippe Jordan, mise en scène de Michael Haneke.

14/04/2012

Spectacle de l’École de Danse, promo 2012

11/04, Opéra Garnier

Chaque année, les Petits Rats de l’Opéra de Paris quittent leurs studios de Nanterre pour se produire sur la scène de l’Opéra Garnier à deux occasions : les Démonstrations en décembre, qui prennent la forme d’un cours public qui voit défiler toutes les classes, et le Spectacle de l’École de Danse au printemps, qui permet aux plus grands d’endosser les rôles du répertoire de l’École et de prouver qu’ils ont déjà l’étoffe de danseurs professionnels. Le programme de cette courte série de représentations varie peu : une pièce très classique, un court ballet narratif et une chorégraphie plus contemporaine pour finir. L’occasion d’apercevoir au cours d’une même soirée le plus d’élèves possible dans des œuvres très différentes, qu’on aimerait parfois voir figurer au répertoire de la compagnie.
Variations de Violette Verdy

Le spectacle de cette année débutait avec les Variations de Violette Verdy, ancienne danseuse et directrice de la danse à l’Opéra de Paris, créées spécialement pour les élèves de l’École de Danse l’année dernière, sur les Variations sur un thème de Paganini de Brahms. Quatre couples de danseurs, les filles en tunique à courte jupe de mousseline couleur pastel mettant en valeur des jambes interminables, les garçons très fins en académiques bleu marine, d’abord regroupés autour du piano, enchaînent ensuite solos, pas de deux et pas de trois. La chorégraphie met en valeur le travail de partenariat avec de nombreux portés, et l’aisance des jeunes filles, légères et souriantes. Elle décolle vraiment sur la fin, avec un très joli duo au cours duquel une danseuse en bleu effectue une série de petits pas sur pointes et donne l’impression de flotter – un instant de poésie suivi d’un silence attentif, rompu par les trois bravos sonores d’une vieille dame qui fait rire toute la salle. Toutes les danseuses reviennent en se déplaçant de la même façon pour un joli final très aérien.
Le Bal des Cadets de David Lichine

Le Bal des Cadets de David Lichine (1940) permet ensuite aux élèves de montrer leurs talents de mime, en particulier Alice Catonnet dans le rôle de la Fille aux nattes qui se révèle excellente dans ce registre, son partenaire Théodore Nelson à l’expression rêveuse, et à nouveau Roxane Stojanov, déjà présente dans le premier tableau, qui danse avec une belle aura. Un bataillon de cadets s’invite dans le pensionnat d’une nuée de jeunes filles délurées ; dans le dos de la Gouvernante et du Général, les historiettes se succèdent à un train effréné durant trois quarts d’heure, sur la musique enjouée de Johan Strauss Fils. Malgré la simplicité des décors – une rangée de chaises de part et d’autre de la scène, un rideau de fond – on s’y croirait tout à fait : jeux de séduction, compétition de fouettés (dans lesquels une jeune danseuse asiatique se montre particulièrement à l’aise), brillant solo d’un danseur au tambour (Pablo Legasa), les élèves s’en donnent à cœur joie pour notre plus grand plaisir.

Symphonie en trois mouvements

La dernière œuvre de la soirée, Symphonie en trois mouvements de Stravinsky, chorégraphiée par Nils Christe en 1983 ne se présente pas si facile d’aspect. Passer du registre comique au contemporain assez sombre n’a pas dû être évident pour les plus jeunes spectateurs, ni pour les plus âgés à en juger par les conversations entendues dans le métro après le spectacle, mais la programmation a le mérite de démontrer que la formation des élèves ne se réduit pas au classique et qu’ils savent également faire preuve de puissance en danse moderne. Les ensembles réunissant les 26 danseurs sont particulièrement impressionnants. Balanchine avait coutume de dire à propos de son ballet Rubis qu’il fallait voir Stravinsky dansé pour comprendre sa musique. Malgré la noirceur du thème, qui évoque un paysage de guerre, elle est ici lumineuse. Le professionnalisme des élèves, marqué par leur école – on ne danse pas le contemporain en France comme on le danserait en Angleterre ou en Russie – est à nouveau une bonne surprise.

09/04/2012

Forsythe et Kylián à l’Opéra de Lyon

Opéra de Lyon, 07/04

Par un heureux hasard du calendrier, je me retrouvais de nouveau à l’Opéra de Lyon ce weekend pour assister à la soirée Forsythe / Kylian / Tankard. Des expérimentations du premier à la musicalité du second, retour sur une représentation portant la danse contemporaine à son meilleur niveau...

Second Detail

Un espace blanc et clos, des danseurs vêtus d’académiques gris clairs, et la musique répétitive de Thom Willems qui sied si bien au rythme de Forsythe : le ton est monochrome, pourtant on ne s'ennuie pas un instant. Le minimalisme de la mise en scène ne sert qu’à mieux mettre en valeur la danse, l’énergie pure dégagée par les danseurs et la virtuosité des solos, des couples et des ensembles.
N’étant pas sponsorisée par l’AROP cette fois-ci, j’ai abandonné les fauteuils d’orchestre pour un premier rang de quatrième balcon. Je préfère habituellement être le plus près possible, quitte à négocier avec un angle mort important, la danse étant un langage qui me touche d’abord physiquement, mais d’ici le contraste entre la blancheur de la scène et le noir de la salle est d’autant plus saisissant. Le monde parallèle dans lequel se meuvent les danseurs en paraît d’autant plus fermé, hypnotisant.
On retrouve les mêmes interprètes que la dernière fois : la grande danseuse aux proportions de rêve n’a pas perdu cette manie de casser le mouvement aux poignets, concentrant votre attention sur ses mains au lieu de vous laisser percevoir le tout. La seconde soliste du Balanchine sait capter le regard et affirmer son caractère. On peut regretter quelques imprécisions, des pointes parfois très maladroites (et surtout aux couleurs différentes selon les danseuses : chair ou satin ce n’est pourtant pas compliqué d’harmoniser ; même remarque concernant le rouge à lèvres...).
Le fond sonore retient la tension du spectateur jusqu’au bout, et la fin survient quelques secondes après l’apothéose, pour mieux le surprendre.



Je profite de l’entracte pour me replacer en fond d’orchestre, et échapper au gang de lycéens qui a élu résidence derrière moi, dont l’agitation m’inquiète un peu pour la suite...

Un Ballo

Un mot : Kylián. Plaisir et sensualité. Dès les premiers pas, la fluidité et la douceur de la chorégraphie vous enveloppent et vous entraînent ailleurs, sur scène, sous le flot doré des bougies posées sur les cintres baissés jusqu’à mi-hauteur (c’est Noël). L’espace scénique ainsi réduit donne une atmosphère intimiste, le bois d’ébène l’entourant d’un écrin de bois précieux.
Un couple, dédoublé cinq fois ; une femme, un homme, qu’on ne distingue pas l’un de l’autre tant la danse les rassemble, pure et chaleureuse. Seule la musique est un peu décevante, le Tombeau de Couperin et la Pavane de Ravel m’avaient à l’origine évoqué la dentelle baroque, qui aurait mieux convenu à mon goût que ces accents un peu lancinants.

Petite Mort

L’extase suggérée par le titre ne tarde pas à vous atteindre. Devant ce court ballet, principal objet de mon voyage, on a tout de suite l’impression d’être devant une pièce maîtresse, complètement achevée. Lorsque le rideau se baisse après le passage du dernier couple, on en redemande : quand certains font traîner un manque d’inspiration pendant ce qui semble durer des heures, Kylián se permet de condenser son génie.
Ce qui surprend d’emblée, ce sont les rires du public, auxquels la captation vidéo en studio ne nous a pas habitué. L’entrée des danseurs en silence, épées au poing, puis celles des femmes en robe d’époque a son effet surprise. Mais si les accessoires et leurs symboles sont un clin d’œil espiègle, c’est en simples bustiers que les danseurs séduisent le plus. Le long voile de mousseline déployé par les danseurs n’a rien à cacher.
Les corps se relient pour former des figures, des lettres ; les portés sont à la fois naturels et inédits. Certains couples ont une vraie connexion, d’autres fonctionnent un peu moins bien, mais la chorégraphie semble tellement couler de source qu’on se dit que ce serait merveilleux avec n’importe quels danseurs, même si leur technique n'est pas parfaite.
La pureté et la sensualité de la danse sont sublimées par les Concertos pour piano n°21 et 23 de Mozart. Au sujet de Caligula, Nicolas Le Riche expliquait avoir choisi les Quatre Saisons de Vivaldi par prudence, préférant s’appuyer sur une œuvre majeure pour ne pas prendre trop de risques. Précaution ici totalement inutile, mais dont on ne se plaindra pas...




Boléro

« Est-ce qu’on tweete en live ? » me souffle ma voisine peu de temps après le début du dernier ballet de la soirée. Et en effet, le Boléro de Ravel dure 15 minutes, durant lesquelles il va bien falloir s’occuper. Quelle idée de conclure une soirée d’une telle intelligence par une œuvre aussi vaniteuse, et aussi fade, malgré la profusion de couleurs.
L’idée de Meryl Tankard n’était pourtant pas mauvaise : faire apparaître les danseurs en ombres chinoises derrière un rideau ; cela pouvait même constituer un beau défi après des œuvres aussi charnelles. Mais en fait de danse, on a droit à un défilé de banalités qui aurait aussi bien sa place dans une pièce de théâtre. On pense forcément à Béjart, qui avait su donner de l’érotisme à cette musique mécanique – laquelle passe soudain très mal, l’enregistrement lui ôtant toute subtilité.

Heureusement, cette mauvaise note finale l’altère en rien la beauté de ce qui a été vu avant, et je rentre très satisfaite du déplacement. Mille mercis à L* pour l’accueil, et pour avoir supporté mon enthousiasme délirant pour la conceptualité de Jean Nouvel. Le programme du spectacle est disponible en ligne (très pratique, car on peut le télécharger sur iPhone avant le spectacle), n’hésitez pas à le découvrir, les passages sur les ballets de Jiri Kylián en particulier sont très inspirés.

01/04/2012

Voyage AROP à Lyon, Day 2 – L'Opéra

Deuxième journée du voyage du Club Junior de l’AROP à Lyon, cette fois entièrement dédiée à la danse...

Visite de l’Opéra de Lyon

L’Opéra de Lyon est un bâtiment mi-ancien mi-récent : le premier édifice datant de 1756 a été rénové, détruit suite à un incendie, puis reconstruit dans la première moitié du 19e siècle. Un nouvel appel à projet en 1986 a vu l’architecte Jean Nouvel sélectionné pour sa vision contemporaine qui s’accordait bien avec la politique culturelle avant-gardiste de l’Opéra... alors même que son projet  excédait de quatre fois le budget prévu à l’origine. Il a conservé les façades de l’ancien opéra, qu’il agrandi en le dotant d’une verrière et en creusant des salles de répétition en dessous. Des pompes servent à aspirer les infiltrations d'eau provenant du Rhône, qui passe à moins de 100m de l'Opéra La Ville et l’architecte sont aujourd’hui en procès pour des malfaçons constatées après la rénovation, notamment au niveau de la verrière.

Plan de la visite

Nous contournons l’enceinte pour passer par l’entrée des artistes et descendre directement dans la grande salle de répétition située sous la scène (1). Les murs sont recouverts de panneaux à trous dissimulant de grands miroirs. L’acoustique n’est pas idéale, la salle sert donc seulement à répéter la mise en scène. Le grill technique au dessus de la salle peut supporter de lourdes charges, et un monte-charge situé derrière permet de monter les décors tels quels ; on peut donc avoir trois décors complets en même temps, un dans la salle, un sur le monte-charge et un au dessus de la scène.

(1) Salle de répétition, maquettes des décors

Quelques escaliers et nous voilà devant la salle de répétition des chœurs (2), une sorte d’aquarium aux angles en diagonale pour éviter que le son ne rebondisse, et aux habituels murs à trous et laine de verre qui donnent une acoustique très sèche. Le résultat est que pour remplir cet espace, les chanteurs doivent travailler comme s’ils étaient sur scène. A noter que les pianistes, qui sont à la fois coaches et chefs de chant, doivent être polyglottes pour pouvoir corriger la prononciation des interprètes.

(2) Aquarium des chœurs

Nous passons dans un petit amphithéâtre (3) où ont lieu des spectacles gratuits les mercredis et vendredis midi : c’est un espace alternatif aux allures de club de jazz, intimiste et convivial, organisé autour de petites tables rouges (chacune d’entre elles valant une fortune) auxquelles les éclairages donnent un aspect doré. Jean Nouvel souhaitait démocratiser l’Opéra et s’éloigner de l’idée d’un plaisir solitaire. En été, il est transposé sur le péristyle en extérieur pour des concerts de jazz, tandis que la façade aux vitres sombres permet aux danseurs hip-hop de s’exercer sur le parvis car ils se reflètent dedans. Ce sont des utilisateurs à part entière de l’Opéra, il y a une réelle acception de ce public tridimensionnel.

(3) Amphithéâtre alternatif

Nous remontons au niveau du hall d’entrée (4). Il est intéressant de noter que la salle est suspendue au dessus de ce hall, car le métro de l’hôtel de ville passant sur deux côtés du bâtiment, il était important de surélever la salle pour éviter les vibrations. La salle est souvent critiquée pour sa politique très noire, mais les espaces privatifs ne le sont pas. Les larges baies vitrées du hall donnent l’impression qu’on est encore dans la rue, impression renforcée lorsqu’il fait nuit à l’extérieur : seules quelques lumières oranges projetées du sol permettent de se guider, en indiquant que le spectacle se passe en haut.

(4) Hall de gare l'Opéra

Se rendre à l’Opéra passe par un parcours initiatique : il faut le mériter. La volonté de Jean Nouvel est de faire oublier tous les problèmes de la journée en entretenant la confusion. Il est très compliqué pour les spectateurs de se repérer et de trouver leur place (de fait, ils sont souvent plus perdus qu’autre chose...) : il faut emprunter des escalators, puis revenir un arrière, sous des plafonds bas et oppressants. Plus haut, on se retrouve sur une sorte de pont de bateau grillagé, avant d’entrer dans le navire que représente la salle (l’architecte aimant le concept et l’univers maritime).

La salle dans laquelle nous entrons (5) est la seule pièce classique, que l’on s’attend à trouver dans un opéra, avec les anciennes arcades qui ont été conservées comme vestige du passé. Jean Nouvel a intégré cette pièce au bâtiment en y ajoutant du noir, donné par le granit que l'on retrouve sur le sol. Elle est quasiment écœurante de dorures (il n'y en a cependant qu'au plafond, le reste étant de la bronzine) et paraît luxueuse alors qu’il n’en est rien : les murs sont en stuc, le vrai luxe est à l’intérieur avec le bois d’ébène. C’est une salle d’attente qui satisfait les gens qui n’aiment pas le reste du bâtiment et veulent se sentir à l’Opéra.
(5) Salle en stuc, menu sur la porte

Nous pénétrons dans la salle de spectacle (6) par des entrées capitonnées en velours rouge qui font penser aux étuis des instruments de musique. Jean Nouvel a repris tous les codes de l’Opéra en les détournant : on pense voir des loges, alors que ce n’est que la continuation du balcon (qui font par ailleurs penser à des vagues, reprise de l’univers maritime), des dorures alors que ce n’est que le reflet de la lumière... Le rideau de scène est gris, le rouge est seulement présent aux portes pour indiquer qu’en entrant, le spectateur devient lui-même acteur.


Le choix du noir pour la salle a plusieurs explications. D’abord, le noir efface les distances. La salle compte 1200 places, ce qui n’est pas énorme, et pourtant 6 balcons ; les distances sont amoindries. La personne la plus éloignée du chef n’est qu’à 25 mètres. Le noir sert donc d’abord à rapprocher les gens. Deuxièmement, il est très onirique et laisse place à l’inattendu. Son utilisation est pourtant souvent mal comprise par les gens, en particulier par les personnes âgées qui ne voient pas les marches...

Balcons maritimes

Les sièges sont en plastique, le sol en bois exotiques, les balcons en ébène, pour absorber le son. Comme à l’auditorium, les dessous des sièges sont percés de petits trous pour absorber le son et « remplacer » les corps mous des spectateurs lorsque la salle est vide. Le son est meilleur en haut, c’est une sorte de contrepartie démocratique : les vrais mélomanes montent au 6e balcon. Des petites pastilles lumineuses placées en face des fauteuils d’orchestre éclairent tous les visages en orange au moment où les lumières s’éteignent : c’est encore une reprise d’un code de l’opéra classique, où l’on vient pour être vu (cf. les petites bougies utilisées dans Les Liaisons Dangereuses de Stephen Frears).

(6) Scène de l'Opéra de Lyon à H-5

Dernière étape, après une nouvelle série d’escaliers (qui semblent décidément être la spécialité de la ville de Lyon), la salle de répétition du ballet (7), 400 m² (comme la scène), élue plus belle salle de répétition au monde... et on comprend aisément pourquoi :

(7ème) Ciel

La verrière est protégée par des panneaux du soleil et surtout de la neige en hiver. La salle sert également pour des concerts de musique de chambre, car « il aurait été trop dommage de ne pas l’utiliser pour le public ! ».

(Compte-rendu de la visite édité le 22/09/2012 : mille mercis à la personne qui m'a contactée pour ses corrections et ses précisons.)

Quelques mots sur le ballet de l’Opéra de Lyon. Il réunit 30 danseurs de formation classique, dont les contrats sont renouvelés tous les ans, tous au même rang : il n’y a pas de corps de ballet. Les chorégraphes viennent et sélectionnent leurs danseurs (ils choisissent en fait souvent les mêmes). Le répertoire n’est pas classique, « plutôt Maguy Marin que Noureev », le Balanchine que nous allons voir étant déjà la limite. Il y a parfois des créations que seul le Ballet de l’Opéra de Lyon est autorisé à danser, ce qui fait qu’ils sont très demandés à l’international. Ils ne dansent par ailleurs que très rarement avec l’orchestre.

Fin de la visite, qui me ferait presque préférer le contemporain au classique, pour une fois : le bâtiment est passionnant, ce qui me donne d’autant plus envie de découvrir les mystères de l’Opéra Bastille dans une prochaine visite (à moins qu’Amélie ne satisfasse ma curiosité avec le compte-rendu de la visite de l’an dernier d’ici-là...)  Après un trou noir de quelques heures, retour à l’Opéra pour le clou du weekend : la soirée Balanchine / Millepied, pour laquelle j’avais pris un billet avant même l’annonce des activités du Club Junior...

Lyon en décembre. Ça fait rêver.

Ballet de l’Opéra de Lyon

Associer Balanchine et Millepied au sein d’un même programme, en présentant une pièce du premier suivie d’un doublé du second, dont la veine chorégraphique sied de surcroit beaucoup mieux à la compagnie : si le souhait était que la comparaison tourne à l'avantage de la production locale, le pari est réussi. Quelques jours plus tôt, les critiques institutionnels de l'Opéra de Paris réservaient un accueil glacial à l'étoile invitée Evan McKie ; de là à y voir une tendance à l'ethnocentrisme...

Le Concerto Barocco de Balanchine permet de se faire une idée des qualités de la compagnie, qui m’avait très agréablement surprise dans la Giselle de Mats Ek il y a quelques années, mais souligne aussi ses défauts. De belles danseuses, peu souriantes mais toutes très jolies, une technique classique sûre mais probablement laissée trop longtemps au placard pour convaincre dans quelque chose d’aussi épuré. Les piétinés maladroits trahissent le manque d’habitude du travail des pointes, les ports de tête ne sont pas aussi altiers qu'on pourrait l'attendre. Beaucoup ont l’air de se demander ce qu’elles font là, or il n’y a rien de plus ringard que le classique quand on n'y croit pas.

La première soliste a pour elle les longues jambes balanchiniennes, mais également une manière agaçante de retenir sa main à la fin de chaque port de bras (des coquetteries qui correspondent sans doute à l’image qu’elle se fait de la ballerine romantique éthérée) et le malheur d’un partenaire trop petit qu'elle ce qui rend les portés difficiles. La deuxième soliste est presque plus convaincante, malgré une certaine brusquerie, elle a un maintien plus classique alors que son physique convenait moins à priori. Une danseuse au sourire éclatant attire mon attention dans le corps de ballet : je découvre plus tard qu’il s’agissait sans doute de Marie-Laetitia Diederichs, ancienne de l’École de Danse de l’Opéra de Paris (on ne se refait pas...)

Concerto Barocco

La deuxième partie du programme est beaucoup plus satisfaisante. Sarabande de Benjamin Millepied est une suite de solos pour quatre hommes en chemises à carreaux qui partagent la scène avec les musiciens. Souplesse, engagement et insouciance, j’aime l’énergie et les sourires des danseurs, malgré une chorégraphie parfois un peu simple et répétitive. Les corps sont déliés, les jetés s’envolent, les danseurs rivalisent entre eux ; le manque de présence féminine se fait cependant parfois sentir lors des pas-de-trois.
  
This Part in Darkness permet de conclure sur une note très enthousiaste. Un couple, un deuxième, puis des groupes d’hommes et de femmes qui s’entremêlent ; le ballet semble taillé sur mesure pour les danseurs, l’effet est superbe.

This Part in Darkness

18h, la nuit est tombée, il est temps de reprendre le chemin de la gare. Merci à l’AROP d’avoir organisé cette escapade à Lyon, et aux mécènes qui l’ont financée. Des vidéos et le programme du spectacle sont désormais disponibles sur le site de l'Opéra de Lyon ; ne manquez pas la critique du Financial Times. La prochaine escale du Club Junior aura lieu à Marseille, rendez-vous en juin !