18/03/2012

Journée découverte de la notation du mouvement

17/03/2012, Conservatoire Supérieur de Paris

J’avais soigneusement noté la date lorsque Dansomanie l’avait annoncée il y a 6 mois :le CNSMDP organisait ce samedi une journée découverte de la notation du mouvement (entrée gratuite sur inscription). Au programme : introduction à l’écriture Benesh de 10h à 13h, puis au système Laban de 14h à 17h, par les professeurs du Conservatoire de Paris elles-mêmes. J’avais déjà eu l’occasion d’assister à plusieurs conférences sur la notation Benesh à Londres, de discuter avec une choréologue, et surtout de voir les répétiteurs du Royal Ballet s’en servir ;  j’étais donc impatiente à l’idée d’en savoir un peu plus.

Conservatoire Supérieur de Paris
Porte de Pantin

Même à 9h30 un samedi matin, le quartier du CNSMDP et de la Cité de laMusique n’est pas très sympathique et grouille d’individus peu recommandables – on distingue donc aisément les jeunes gens du Conservatoire. J’arrive en avance, juste le temps de me faire agresser avant de pénétrer dans le Conservatoire désert. Le studio Jacques Garnier, où se déroulera le stage de découverte, est situé au premier étage : c’est une grande salle éclairée par de larges baies vitrées, un grand miroir masqué par un rideau d’un côté, et des barres qui serpentent autour.

En entrant, stupeur, la quasi-totalité des participants est en vêtements de chauffe, certains déjà en train de s’étirer par terre. Le mail de présentation qui nous avait été envoyé précisait bien « tenue confortable », pas « de préférence avec un danseur dedans »... La conférencière de la matinée nous fait signe d’approche du piano trois-quarts, sur lequel elle a disposé plusieurs livres sur la notation Benesh qu'elle nous incite à feuilleter. « Faites comme chez vous ! » Le mot d’ordre est donné : cette journée sera un moment informel et convivial.

Benesh

« Le mouvement, c’est dans l’espace », a décidé Eliane Mirzabekiantz, et nous commençons donc par déambuler dans la pièce en nous étirant, puis par nous saluer les uns les autres. De retour en cercle, elle nous demande de faire des tours avec la tête, puis en entraînant le buste, puis les genoux, en silence et en musique. Après cet échauffement, elle nous distribue une partition sur laquelle sont inscrits les mouvements que nous venons de faire.

 Nouvelle partition, cette fois il s’agit de décrypter les mouvements de tête qui y sont déjà écrits. « Rapprochez la feuille de vos yeux pour faciliter la communication corporelle. » Et en effet, en s’approchant des portées, on « perçoit » le mouvement noté sans avoir besoin de savoir le lire. Essayez donc avec la portée ci-dessous : la tête est penchée à gauche, puis à droite, puis tournée à gauche, puis à droite, puis en bas, en haut, et pour finir on revient de face. Facile !

Plutôt que de dessiner tout le corps, ce qui serait trop long, Benesh a cherché à le schématiser : par exemple, on imagine le nez de Cyrano qui nous indique que le visage se tourne de profil. On réduit l’expression corporelle à sa plus simple expression, pour ne retenir que ce que l’œil perçoit. C’est un regard cinétique du mouvement : ce qui compte, que l’on représente, ce sont les instants-clés (au contraire de la notation Laban, qui représentera les déplacements).

Le principe de base est ce corps découpé par la portée ; on ajoute ensuite des signes pour nuancer. Un legato (une courbe au dessus de la portée) indique que le mouvement est continu, le signe égal quelle partie du corps le guide, un losange vide donne une notion de rebond, une allumette en dessous de la portée est une flèche stylisée qui indique la direction. Un o barré symbolise la pulsation, dont le tempo est précisé par un chiffre au début de la portée comme en musique.

On pourrait avoir l’impression que la notation est composée d’une multitude de signes, or cela fonctionne plutôt comme des idéogrammes : on veut donner une idée du mouvement. Certains détails sont implicites : si l’on écrit qu’il faut pencher la tête en arrière alors qu’on est allongé sur le dos, on n’indiquera pas qu’il faut soulever le thorax, c’est logique. Le style de danse que l’on décrit servira également de contexte : par exemple, « lever les bras » en danse classique sous-entend les lever « en couronne ».
Rudolf Benesh

Rudolf Benesh, qui était à la fois mathématicien, peintre et musicien (d’où l’utilisation des portées comme en musique) a créé son système de notation à Londres en 1955. Il a été utilisé dans les compagnies anglaises dès 1960 sous l’impulsion de la fondatrice du Royal Ballet, Ninette de Valois. Benesh qui avait l’habitude de dessiner des portraits de danseurs s’est ému de voir que quelque chose d’aussi visuel que le mouvement se notait encore avec des mots. Son objectif était de créer un système qui parle à l’œil – tout comme les musiciens entendent les notes en lisant une partition.

Il fallait aussi un outil efficace, qui puisse permettre d’expliquer une chorégraphie à quelqu’un qui n’était pas là au moment où elle a été transcrite. Un outil facile à apprendre, d’une fine précision qui soit capable de répondre à tous les problèmes tout en réalisant... des économies de papier. Il est cependant important d’avoir une connaissance préalable du mouvement :ainsi, un notateur qui ne connaît rien à la danse classique aura du mal à ne retenir que l’essentiel.

En Angleterre, beaucoup de danseurs connaissent la notation Benesh car elle fait partie de leur formation. En France ce n’est pas le cas : les étudiants du Conservatoire n’ont qu’une introduction de 6h pour l’ensemble de leur cursus. Certains chorégraphes l’utilisent beaucoup : ainsi Angelin Preljocaj a une choréologue qui note toutes ses productions depuis 20 ans (à ce sujet, cf. Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse). Le logiciel de chronophotographie mis au point par Merce Cunningham s’inspire également de cette méthode.

Il serait trop long de vous rapporter les mille détails passionnants qui ont émaillé cette matinée, un point essentiel cependant :le système de notation Benesh n’a pas été inventé pour la danse classique, mais pour décrire le mouvement en général. Son utilisation a dépassé le cadre de la danse et a également pu être utilisé dans des études cliniques ou ergonomiques. Le cycle de formation du CNSMDP accueille ainsi aussi bien des artistes de cirque que des architectes ou des spécialistes de la danse japonaise.

Laban

De retour de la pause déjeuner, place à la notation Laban. Les partitions de ballets entiers disposés sur le piano me font penser au papier perforé que l’on insère dans les orgues de Barbarie pour produire un son de façon mécanique (à se demander s’il ne serait pas possible d’introduire ces pistes de rectangles grisés dans un logiciel pour qu’il en sorte automatiquement une représentation avec des figures en 3D...)
À première vue ce système me semble moins intuitif que la notation Laban, mais l’intervenante précédente ne disait-elle pas qu’une « langue » de notation parlera à une personne mais pas à une autre ?

En introduction, Noëlle Simonet nous rappelle que l’écriture du mouvement ne sert pas qu’à traduire des chorégraphies en signes, et que « notateur »n’est pas un métier en soi. La notation du mouvement, c’est d’abord une vision analytique et un outil d’exploration. Laban est considéré comme l’un des fondateurs de la danse moderne, et il a inventé son système pour avoir des référents objectifs et ne pas tourner en rond. Écrire le mouvement permet d’inventer des gestes auxquels on n’aurait pas pensé (Cunningham l’avait bien compris). Le notateur pourra travailler en collaboration avec un chorégraphe pour l’aider à préciser sa pensée dans une perspective de recherche.

Né en 1879 à Bratislava, Rudolf Laban a beaucoup voyagé en Europe avant de s’installer en Allemagne où il fait une grande carrière dans le milieu de la danse. Touche-à-tout (théâtre, peinture, architecture), il organise des festivals, dirige des théâtres, chorégraphie, enseigne et écrit sur ses recherches en choreutique et en eukinétique avec Mary Wigman. Il souhaitait faire reconnaître scientifiquement la danse en la dotant d’une théorie et commence à élaborer son système de notation dans les années 20. Il finit sa vie en exil à Londres où son élève Kurt Jooss achèvera de développer son système.

Laban a inventé des structures d’analyse de l’espace en mettant en parallèle le mouvement des minéraux et le mouvement humain. Il le matérialise par le kinésphère, l’espace personnel qui entoure une personne (dont vousprenez bien conscience lorsqu’une personne avec qui vous n’êtes pas intime s’approche trop de vous) qui peut être représentée par des figures géométriques : octaèdre et icosaèdre. La kinésphère peut se départager en 3 plans : vertical, horizontal et sagittal (transversal).
Icosaèdre

Suite à cette démonstration sur PowerPoint qui me persuade que lalabanotation doit être un truc de matheux, nous avons droit à une mise en pratique d’un peu plus d’une heure qui s’apparente à une séance de relaxation-Pilates. Allongés sur le sol avec la recommandation inutile de ne pas s’endormir,nous tentons de prendre conscience du sol, de notre paroi extérieure, en nous concentrant sur notre respiration et notre activité intérieure. Au bout d’un moment nous nous hissons sur nos mains pour sentir l’apesanteur, puis nous roulons à nouveau sur le sol, jusqu’à retrouver une position verticale.

Là, les yeux fermés, nous nous balançons d’avant en arrière et dans toutes les directions, avant de retrouver notre point de gravité, puis nous marchons dans la salle en tournant, en accélérant, en nous tendant vers le haut ou vers le bas, avec des mouvements de bras, tout en tentant de prendre conscience de l’influence de l’espace. Le but étant de retrouver notre état originel : celui du bébé qui se nourrit par le cordon ombilical, et de prendre conscience que la grille de lecture de l’espace se base à la fois sur le centre et la périphérie.

Retour au papier. Laban était graphiste et a voulu représenter la forme du mouvement et sa dynamique en un seul signe. Il dégage 4 facteurs du mouvement : l’espace, le temps, le poids et le flux. Le flux découle de l’analyse du tout, donc il n’est pas noté : c’est comme lorsqu’on va voir un spectacle,on sent bien si l'on vibre avec ou si l’on trouve ça joli sans être touché. Au sujet de la lecture, nous apprenons à nouveau qu’à force de lire, on « perçoit » le mouvement : on danse intérieurement.

La direction est indiquée par la forme du signe :

On rajoute au signe la notion de niveau en le noircissant (« vers le bas »), en le raturant (« vers le haut ») ou en le laissant vide (niveau moyen). La position se déduit : comme il a été dit plus haut, Laban note le flux, le déplacement de tout le corps ou d’une partie du corps dans l’espace,pas les arrêts. Plus le signe est court, plus le mouvement sera effectué rapidement.

Autre différence : au lieu d’être prise à l’horizontale, la portée est verticale car on s’inspire de la verticalité de l’être humain. Le centre de la portée représente le corps, la périphérie les bras, puis les mains. Nous finissons le cours en essayant de reproduire le mouvement représenté sur la portée ci-dessous, à un rythme de plus en plus rapide...

Une journée captivante au final, qui donne envie d’approfondir le sujet(le but était apparemment aussi de former les rangs de la prochaine promotion du Conservatoire) et qui n’a pas été sans me rappeler les initiatives des compagnies de danse anglaises (où le stage aurait sans doute été payant, les petits gâteaux offerts à la pause en plus, la séance de mortification lorsqu’on ne salue pas comme il se doit une ancienne étoile en moins... le Conservatoire a ses codes, gare à qui les ignore !)

Pour plus d’information, vous pouvez consulter le site http://notation.free.fr. Pour vous renseigner sur la formation proposée par le CNSMDP, envoyez un mail à notation@cnsmdp.fr. N’hésitez pas non plus à poser vos questions en commentaire, je me ferai un plaisir de vous éclairer si j’ai la réponse...