14/02/2012

Men in Motion, passion

29/01/2012, Sadler’s Wells

Parce que les fleurs c’est périssable, en ce jour de Saint-Valentin je vous ai apporté des friandises : si tant est qu’un danseur puisse se déguster, voici en entrée le Kolb à la rose, suivi d’un Proietto mentholé, un Putrov béni en plat de résistance, petite salade de Polunin aux narcisses, et en dessert, un Sillis ithakois. Le tout épicé d’amour, avec un petit goût doux-amer. Bon appétit !

Mon voyage a commencé par une rupture amoureuse. Mardi 24 janvier (il n’y a pas si longtemps donc, note aux mauvaises langues qui osent prétendre que je vous sers du réchauffé), j’apprends avec désespoir la défection de Sergei Polunin du Royal Ballet, le Sergeiiiiii qui faisait chavirer mon petit cœur de groupie depuis que je l’avais découvert à Londres en septembre 2011. Un visage de héros romantique, une technique époustouflante, une grâce féline, perdues à jamais ? Mes yeux larmoyants ricochent alors, au détour d’un article, sur l’annonce de sa participation à un spectacle au Sadler’s Wells le weekend suivant. Au programme: « Former Royal Ballet Principal, Ivan Putrov, presents an evening of works exploring the beauty of the male form in motion. » 

La beauté de la danse masculine… j’en salive d’avance. Ce n’est pas la première fois que j’entendais parler de ces représentations - j’en avais en réalité fait mon deuil quelques semaines auparavant en frôlant la crise cardiaque devant le prix des billets d’Eurostar - mais avec la démission du jeune prodige, l’affaire prend une autre tournure. D’un côté son départ va me faire réaliser des économies (j’avais prévu d’aller le voir danser dans Romeo & Juliette et La Fille mal Gardée au printemps), de l’autre, le calcul coûts/avantages (ou regrets/remords, à votre convenance) de manquer sa dernière apparition sur une scène londonienne m’indiquait clairement la marche à suivre. Je suis une groupie pragmatique, et comme la chance sourit toujours aux audacieux, j’ai eu tôt fait, non sans frôler une fois de plus la crise cardiaque devant ma boîte mail (« Mais répoooond-moi ! ») de dénicher un aller-retour à Londres relativement abordable.

Orientation

Ce dimanche 29 janvier au matin, à l’heure où la plupart des blogueuses se rejoignent pour un brunch balletomaniaque, me voilà donc à tester la collection automne-hiver du Starbucks de Covent Garden : café à la vanille épicée. (Pour ceux qui suivent : c’est vrai, Covent Garden n’est pas tout à fait sur le chemin du Sadler’s Wells en partant de Saint Pancras, mais c’est sans compter le sens de l’orientation légendaire des balletomanes ; il va sans dire qu’il serait inconcevable d’aller un Londres sans passer devant le Royal Opera House, tout comme il le serait d’aller à Paris sans passer – tout à fait par hasard – sur la place de l’Opéra, au moins histoire de faire coucou aux statues.) Une boîte de sushis Mark & Spencer plus tard, me voici Rosebery Avenue, prête à savourer le menu concocté par Ivan Putrov, en très bonne compagnie.


Le programme se conçoit comme un voyage à travers l’histoire de la danse masculine, du début du XXe siècle à aujourd’hui. Ivan Putrov, ancien Principal du Royal Ballet, avait convié à cette occasion des danseurs de différents horizons : des étoiles russes du Mariinsky et du Bolchoï aux lauréats de divers prix de danse anglais. Un pari audacieux qui n’aura pas été épargné par les habituels problèmes de visa, empêchant une partie des danseurs prévus de se joindre au casting.

Prélude romantique à cette soirée de solos masculins : Le Spectre de la Rose, créé par Mikhaïl Fokine pour Vaslav Nijinski et Tamara Karsavina, qui acte en 1991 la remise au goût du jour de la danse masculine,  oubliée depuis quelques générations après avoir été balayée de la scène par la ballerine romantique. Les grands danseurs du siècle dernier en ont fait leur cheval de bataille, et c’est ce soir une étoile du Mariinsky, Igor Kolb, accompagné de la Principal de l’English National Ballet Elena Glurdjidze. Si la rêveuse jeune fille à la rose a la douceur et la tendresse qui sied au rôle, le Spectre manque quant à lui de l’érotisme propre à son interprète originel, concentrant le travail au niveau des bras, soignés à l’excès, multipliant les démonstrations de souplesse, mais très raide au niveau du buste.

Alors que les fous-rires déclenchés par le bonnet à pétales de rose du Spectre s’apaisent à peine, Russel Maliphant impose un décalage complet avec son solo AfterLight, interprété par l’Argentin Daniel Proietto. Au centre d’un tourbillon de lumière, le danseur fait tournoyer ses bras comme pour l’amplifier. L’espace lumineux s’élargit en un rectangle parsemé de flaques d’ombres, des vagues dans lesquelles il se fond grâce à son pantalon gris. Bientôt torse nu, il trace son chemin, entraînant la lumière avec lui en glissant souplement sur le sol. Le jeu d’ombre et de lumière se termine lorsque l’obscurité finit par se resserrer sur lui pour finalement l’étreindre ou l’éteindre.
La musique d’Erik Satie contribue à la beauté et au mystère de l’œuvre, qui bizarrement m’avait laissé un très mauvais souvenir lorsque je l’avais vue en version longue l’an dernier. Des extraits avec Daniel Proietto sont disponibles sur YouTube :


Dance of the Blessed Spirits de Frederick Ashton souffre de la comparaison avec le style abouti de Maliphant. Ivan Putrov y apparaît sous les traits d’Apollon, collants blancs et ceinture dorée, mais l’aura que lui confère cette entrée impériale est de courte durée. Quelques sauts, quelques tours ornés de ports de bras néoclassiques, et c’est déjà fini ; la chorégraphie peu homogène ne permet pas de se faire une idée du danseur, et l’on peine à comprendre pourquoi avoir été déterrer cette pièce qui n’avait pas été montrée depuis 30 ans. La jolie mélodie flûtée de Gluck ne suffit pas à sauver l’ensemble.

Le Solo de Dmitry Pimonov pour Igor Kolb qui s'ensuit est du même calibre : un choix musical prometteur mais une inspiration chorégraphique douteuse, qui privilégie de manière improbable le rythme répétitif de la partition à ses accents hispanisants. Les premiers pas démarrent bien en exploitant la souplesse et le physique longiligne du danseur, mais on peine à saisir l’intérêt des mouvements secs, parfois comiques, qui les remplacent.
Sergei Polunin, Narcisse © Dave Morgans

Sergei Polunin est le Narcisse imaginé par Kasyan Goleizovsky, dément dès son entrée en scène. Le solo est chargé d’émotion et de virtuosités techniques, exécutés avec la force implacable de celui qui connaît son destin. La folie le guette et s’empare de lui, la tension lorsqu’il tente vainement de saisir son reflet apparaît déjà dans les sauts prodigieux, les doubles-assemblées et ses traits fardés. Lorsqu’il se tord face au public, écrasé par terre, prisonnier de son image sous une lumière trop vive, on ne peut s’empêcher d’être saisi par l’étrangeté de la situation. Pas un sourire lors des saluts, mais un hommage insisté à l’orchestre live qui l’a accompagné.

La dernière pièce, Ithaka, une création d’Ivan Putrov lui-même, est d’un ridicule consommé. Un garçon en jaune (Putrov), un autre en vert (Aaron Sillis), le couple batifole quand le premier des deux s’entiche d’une jeune fille en mini-robe blanche et rose qui passe par là (Elena Glurdjidze). Son ami lui fait une scène qui le laisse pensif : qui choisir ? La jeune fille revient le voir quand il est seul pour lui faire des avances, et fait tout ce qu’elle peut pour le persuader de la suivre, sûre d’elle. Au moment où il se laisse enfin aller avec elle, son copain en vert revient ; la fille le toise, se moque de lui (il faut dire qu’il avait une coupe de cheveux vraiment grotesque), puis le fait fuir en se plaçant par défi à côté de son amant (celui en jaune, ça n’a pas changé).
Sauf que le garçon en jaune hésite à nouveau. Il faut préciser qu’il ne dit jamais rien, c’est la fille qui «parle » pour lui (ou le chevelu en vert). Au cas où le sens grossier de la pièce vous aurait échappé, il y a les panneaux du décor pour vous faire un dessin : un jaune, un vert, un rose. A la fin, une fenêtre apparaît en fond de scène ; le type en jaune est au milieu, seul dans la pénombre, il avance. Un pas côté cour (où est partie la fille), un pas côté jardin (où est parti son ex), comprenez : « je ne sais pas le/laquel/le choisir, je suis indécis ». Les deux rentrent sur scène et marchent en cercle autour de lui, qui fait la flèche perché en arabesque (cf. le jeu de la bouteille qui désigne les couples dans les classes de CM2). Ils finissent par s’éloigner à l’horizon, en se rejoignant derrière lui : il les a manqués tous les deux. Un cliché chorégraphique proprement exécuté mais qui clôt ce programme avec peu de panache.
Ivan Putrov, Ithaka © Dave Morgans

La passion, ce n’est pas un vain mot. Moi ça me fait doucement rigoler, les gens qui se proclament à tout va plus passionnés que tout le monde, puis qui vous assènent d’un ton sentencieux que « la danse n’est pas [leur] priorité », au moment où vous vous y attendez le moins. Là, tout d’un coup, vous vous sentez vraiment bête (c’est le but), parce que vous ne voyez pas quoi répondre. Comme le soulevait Terpsichore, qui pourrait s’intéresser à quelque chose d’aussi parfaitement improductif que des mecs qui vont battre l’entrechat en collant sur scène ?

C’est un peu le problème de la danse, de beaucoup de passions : elles sont difficiles à justifier. Difficile d’expliquer que votre cœur se soulève à l’entrée en scène de certains danseurs, que tout d’un coup vous vous sentez plus vivant, plus heureux, autre part, et que justement cette échappatoire à la raison qui emprisonne vos journées, vous ne pouvez pas l’expliquer, la justifier... ou en faire valoir l’intérêt lors d’un entretien d’embauche (par exemple).

Elle est même impossible à comprendre soi-même, la plupart du temps. À la question : « Pourquoi est-ce que tu aimes autant la danse ? » je me suis souvent trouvée prise de court. Parce que c’est beau... et ça, vous êtes à nouveau bien en peine de mettre des mots dessus. Ce sentiment de « beau», vous pouvez le ressentir ailleurs, en écoutant de la musique par exemple (classique, pop, métal, peu importe), devant un tableau, un bijou, un joli visage, ou encore en rentrant chez vous un soir où il a plu, et que vous êtes soudain ébloui par le reflet des phares sur les pavés, on ne sait jamais quand il va apparaître.

Sauf en danse. Là, vous savez prédire que vous l’éprouverez, que vous vivrez un peu plus l’espace d’une heure ou deux (c’est qualitatif). Alors vous vous précipitez, pour vous ressourcer, nourrir ce sentiment, aux dépens de toute logique... quitte à traverser la Manche. La beauté d’une passion, c’est aussi de vous affranchir des règles de la vie ordinaire.

Après, comme le relevait Amélie, on a toutes des vies à côté, qui nous différencient là où la passion nous a réuni(e)s. Il y en a pour qui c’est la honte de payer ses places, qui préfèrent mettre l’argent ailleurs (dans des chaussures, par exemple). Troquer dix places de spectacles contre une paire de Repetto ne me dit rien, mais pour certains la mode aussi est une passion... qui tourne souvent à l’étalage de chiffres absurdes indécents Rappeler sans cesse la marque, le prix, c’est comme l’amateur de berlines qui ne manquerait pas de vous glisser combien il lui en a coûté dans la conversation.

Personnellement, j’ai du mal (pour l’instant) à concevoir ma passion par son côté matériel. Je n’ai pas des revenus mirobolants, pourtant ils ne m’ont jamais vraiment freinée. Je fonce, je réfléchis après (j’en profite pour rendre hommage à mon découvert autorisé). Quitte à me faire regarder de haut parce que, bien sûr, je manque de classe, je préfère dépenser mon argent en beauté immatérielle. Heureusement, les danseurs eux sont bien en chair et en os...

Ivan Putrov & Sergei Polunin, © Teri Pengilley