28/01/2012

Une journée dans la peau d’une mélomane

Salons de l'Hôtel de Ville de Paris

Jeudi 5 janvier, une fois n’est pas coutume, je me suis glissée dans la peau d’une lyricomane le temps d’une après-midi, puis je me suis improvisée mélomane pour la soirée. J’entends : 1h30 d’opéra et 1h de concert sans le moindre danseur à l’horizon. Une expérience un brin traumatisante.

13h30. Alors que je me dirige vers l’Opéra Bastille pour assister à la séance de travail AROP de l’opéra Manon de Massenet, rue Saint-Antoine, je tombe pile sur une boulangerie-pâtisserie-sandwicherie bien-nommée Aux Désirs de Manon. Ma foi, ça me semble tout à fait à fait de circonstance, et je risque un coup d’œil à l’intérieur. Tarte-crumble, citron meringué, clafoutis, dessert l’Évasion (un cube vert pomme-verte-spéculoos-caramels orné de macarons), moelleux aux framboises... miam ! Si les jolies serveuses n’oubliaient pas systématiquement de vous servir une fois l’addition réglée, ce serait encore mieux...

14h15, Opéra Bastille. Pour les séances de travail, on passe par l’entrée administrative, ou « sortie des artistes », c’est selon. Normalement, vous êtes accueilli(e) par un charmant aropeux, puis une vieille dame vous fait monter au balcon, où les mécènes sont déjà installés.

Rideau. Sur scène, un attroupement de choristes en costume de ville, à première vue bien moins disciplinés que les danseurs : ils papotent sans arrêt (le chef est obligé de leur demander le silence pour entendre chanter les solistes) et sautent de joie lorsque c’est la pause. Manon, c’est Nathalie Dessay, la seule chanteuse lyrique que je sois en mesure de reconnaître, vêtue d’une jupe transparente sur un bustier en cuir. Bon, elle est connue pour ses tenues extravagantes non ? Cinq minutes plus tard, je manque de m’étrangler en voyant entrer son partenaire, également vêtu d’un bustier en cuir et d’une jupe en tulle, boots noirs et col ecclésiastique. L’Abbé Des Grieux en mode sado-maso en train de traiter Manon de  « Perfiiiiiide ! », ça paye.
Le metteur en scène à l’accent italien donne l’impression de prendre des pincettes lorsqu’il s’adresse aux chanteurs, on est loin des commentaires décapants de Patrice Bart. Il corrige l’énergie, le volume, le rythme, n’hésite pas à reprendre la même scène plusieurs fois. J’aime assez le décor, les troncs des palmiers du Jardin des Plantes qui pivotent pour former l’univers carcéral d’une cathédrale où des filles font des patins à roulettes tandis que d’autres défilent agressivement. Un peu moins le physique des personnages, pas toujours très crédibles (à part le père de Des Grieux, la grande classe). Enfin, je file à la pause, 1h30 c’était amplement suffisant.

Direction l’Hôtel de Ville cette fois, pour le concert du Nouvel an de l’EOP. Scanner à l’entrée, tapis rouge, coupes de champagne déjà alignées dans les antichambres, parquet absolument somptueux, et au bout d’un long salon doré à l’acoustique déplorable, Delanoë et « son » orchestre. Une pièce de Stravinsky pour trompette, une autre de Chostakovitch pour piano, et pour finir la Symphonie classique de Prokofiev. Attention, critique musicale en vue... oh et puis non, je vais vous faire un dessin de ce que ça m’a évoqué, ça ira plus vite.

Finalement je vais en rester à la danse, je crois que ça me réussit mieux...

16/01/2012

Grands Pas classiques à Puteaux

15/01, Théâtre des Hauts-de-Seine

Tandis que certaines franchissaient le périph' pour assister au Festival de Suresnes cités danse, je repartais ce dimanche à la poursuite des danseurs de l’Opéra de Paris en banlieue. Après la campagne et la province, Puteaux, c’est la jungle (urbaine). En partant de la Défense, un enchevêtrement de cités, passerelles, escaliers et tunnels complètement déserts, malgré la densité de la foule qui fait les soldes aux Quatre Temps. Même en se rapprochant du centre-ville, des rues vides, malgré une architecture non dépourvue d’imagination (petits bonhommes devant l’école maternelle qui font signe aux voitures de ne pas oublier les enfants, personnages d’Alice au Pays des Merveilles devant la Mairie), et ce n’est qu’aux abords du théâtre que je rencontre les premières familles qui se hâtent comme moi pour assister au spectacle. Une fois à l’intérieur, on fait encore longuement la queue dans un hall vitré surchauffé par le soleil pour pénétrer dans la salle, minuscule, à l’instar de la réplique miniature d’opéra qui orne l’entrée. Assez minuscule pour que les personnes âgées ne puissent pas se faufiler dans les allées, que l’une d’elle me pique ma place en bout de rangée, et que j’y trouve un prétexte pour me replacer plein centre...

Le programme du jour semble pensé pour satisfaire un public d’amateurs, avec une succession de grands pas archi-connus du répertoire ; dommage cependant qu’aucune annonce ni feuille distribuée à l’entrée ne permette de s’en rendre compte. La Belle au Bois Dormant acte III, en entrée, cet « entremet français » comme disait Noureev, avec la toute jeune Laura Bachman en Aurore. Beaucoup de grâce et un sourire éclatant, de la vivacité, mais des faiblesses du côté des arabesques qui ne montent pas et des attitudes mal placées. A ses côtés, Yvon Demol semble seulement marquer sa variation et l’ensemble est assez scolaire, même s’ils sont très mignons tous les deux dans leurs jolis costumes : tutu argenté pour elle, costume crème à fraise pour lui.

On monte d’un cran en maturité artistique avec le pas-de-deux de l’acte II du Lac des Cygnes présenté par Léonore Baulac et Sébastien Bertaud qui ne m’a pas fait grande impression, si ce n’est le plaisir d’entrevoir plus longuement qu’à l’ordinaire ces jeunes danseurs qui se distinguent souvent dans le corps de ballet sans réussir à percer dans la hiérarchie (pour l’instant).

S’ensuit un Corsaire décoiffant dansé par une éblouissante Sae Eun Park, visiblement plus habituée à ce genre de démonstrations que ses collègues de l’Opéra, et Hugo Marchand, à qui sa partenaire semble donner des ailes. Elle tourne, fouette et double-fouette, lorsqu’elle ne plonge pas dans des arabesques à 180° en développant des jambes interminables, tandis qu’il fait plutôt belle figure avec des tours à l’italienne et un manège (un peu trop ?) ample (aïe !) là où il aurait pu facilement se laisser éclipser.
Sae Eun Park

Je ne comprendrai décidément pas l’intérêt de l’Adagietto d’Oscar Araïz que nous proposent ensuite Laure Muret et Karl Paquette, qui m’avait déjà évoqué des poissons lorsque je l’avait découvert à Issy. Tout y passe : le bar, l’huître, la pieuvre, le coquillage, l’hippocampe, l’ourson... mon imagination part à la dérive, bercée par les roulements de la musique de Mahler. 

Roméo et Juliette (version Lavroski), je dis oui ! Dès les premières notes, Prokofiev et ses deux interprètes – Daniel Stokes et Caroline Robert – nous entraînent dans leur passion amoureuse. A peine le temps de s’apercevoir que le premier piétine au sens propre pour caser tous ses pas dans l’espace scénique très réduit ; sa danse généreuse et son beau ballon me font très vite oublier le décor.

Sans entracte, retour du premier couple dans La Sylphide : Laura Bachman campe son personnage avec brio, une coquetterie et une légèreté délicieuse. Elle volette autour de la scène avec beaucoup d’entrain, tandis que son partenaire peine à séduire par son approximation, et se fait même voler la vedette dans les entrechats par sa compagne, plus précise que lui. Leurs costumes semblent une nouvelle fois sortis des réserves de Garnier, celui de la sylphide étant assorti des plumes de paon il me semble caractéristiques de la production Opéra de Paris. 

Fugitif de et avec Sébastien Bertaud, toujours accompagné de Léonore Baulac, m’a quelque peu laissée sur ma faim. La danseuse simplement vêtue d’un justaucorps noir et d’une chemise beige apparaît prise au milieu d’un rond de lumière ; elle est bientôt rejointe par le danseur au costume beige et noir asymétrique qui finit à son tour prisonnier du rond de lumière, dans lequel il tourne comme un lion en cage. Mélange de bonnes idées et de passages moins élégants, le travail du jeune chorégraphe était intéressant, comme celui du danseur : on ne lui souhaite qu’une chose, c’est de continuer de nourrir son travail d’influences extérieures.
Fugitif

Après le Cygne blanc, le Cygne noir, qui présente à peu près les mêmes caractéristiques techniques que le Corsaire : fouettés, tours à l’italienne, diagonale de tours et final grandiose. Sae Eun Park est un vrai feu d’artifice, et si ses tours ne sont pas toujours très propres, peu d’étoiles possèdent ses fouettés, doubles, simples, et en mesure. Hugo Marchand a tout lui aussi pour faire un vrai prince de répertoire : la taille, les lignes, le port de tête dégagé, et beau avec ça, s'il travaille pour il devrait monter rapidement. 

Giselle juste après semble un peu terne, et j’ai surtout un doute sur l’interprète : j’étais si persuadée de voir danser Caroline Robert que je découvre avec surprise qu’il devait s’agir de Laure Muret. Vraiment ? Albrecht – Daniel Stokes, lui au moins c’est certain – qui débarque avec un pull rayé tout droit sorti de chez Etam, c’était en tous cas du jamais vu.

On finit sur une note espagnole avec l’acte III de Don Quichotte, une Caroline Robert (?) qui n’a pas démérité dans la difficile variation des relevés sur pointe et des fouettés, et un Karl Paquette aussi craquant qu’à l’ordinaire, chevelure blonde sur costume noir, une prestance intacte malgré les jeunes talents qui l’entourent.

La série des mini-galas des solistes de l’Opéra de Paris risque de s’arrêter ici pour moi : les théâtres difficiles d’accès en transports en commun, les tarifs élevés (19€ cette fois) pour une visibilité réduite ou lointaine et les programmes inégaux, et surtout peu enthousiasmants dans la mesure où une suite de morceaux de bravoure ne remplacera jamais l’émotion d’un ballet full-length, ne me donnent pas tellement l’envie de continuer ces escapades. Elles n’en sont pas moins intéressantes en général, en permettant au public de découvrir des danseurs qu’on a rarement l’occasion de voir danser en solistes, et aux danseurs de travailler des pas-de-deux qu’ils n’aborderaient pas autrement, pour le meilleur ou pour le pire...

18/01 : le programme est désormais disponible sur le site du théâtre.

09/01/2012

Napoli Fantasy

06/01, Ballet Royal du Danemark à l’Opéra Garnier
 
Quand on arrive en courant, échevelée et trempée, même un soir de première à l’Opéra Garnier, on s’attend à tout sauf à découvrir la Garde Républicaine sagement en place dans les grands escaliers. Des policiers sur le parvis, des casques à plumes sur les marches, et des premières loges centrales regroupées comme les soirs de gala pour donner plus de confort à... sa Majesté la Reine du Danemark, son Altesse le Prince et Monsieur le Ministre de la Culture (« Tout de même, ils auraient pu sortir le tapis rouge », me souffle E* lorsqu’on se croise en haut des marches pour la séance photo-souvenir de rigueur).


Le Ballet (Royal) du Danemark est l’une des compagnies de danse les plus anciennes au monde, fondée en 1748. Pour plus de détails, filez chez Amélie, ou allez lire le compte-rendu de la conférence qui s’est tenue la veille à la Maison du Danemark sur Dansomanie (j’avais de mon côté délaissé ces marbres pour les magnifiques parquets de l’Hôtel de Ville). Seul un nom m’était connu, celui du héros de la soirée, Alban Lendorf, qui s’était illustré dans le rôle de Mercutio à Londres en juillet dernier lors de la reprise de la version Ashton de Roméo et Juliette par Peter Schauffuss (avec entre autres Natalia Osipova et Ivan Vassiliev). Je venais donc avec de grandes espérances, malgré mon fond de loge debout et un genou en vrac depuis mes galipettes sur un siège de ce même opéra pour apercevoir Onéguine il y a deux semaines.

Je découvre seulement une fois sur place que Napoli est un ballet narratif, remis au goût du jour – ou plutôt des années 1950 – par Sorella Englund et Nikolaj Hübbe. Seul le troisième acte est apparemment du pur August Bourmonville, maître incontesté des entrechats et autres petits battements danois. Une place italienne, des prostituées, un mafieux, un travesti, des jeunes femmes libres aux longues jupes qui volent dans tous les sens, un groupe de marins à bonnet blanc qui danse d’un même élan, et pour parfaire le tableau, un solide gaillard élancé à qui revient de droit la plus belle de ces dames : le pêcheur Gennaro. L’acte 1 manque un peu de danse pure, même si on se laisse porter par la joyeuse théâtralisation et la vivacité de la troupe, à laquelle se mêlent quelques enfants de l’École du Ballet Royal du Danemark. Les jeunes tourtereaux, incarnés par Amy Watson et Alban Lendorf, se retrouvent et se déchirent, lorsque à l’occasion d’un orage (représenté sur l’écran vidéo qui remplace utilement l’habituelle toile peinte en fond de scène) la première se noie en mer et le second est sauvé in extremis de la fureur de la foule par une curieuse nymphe bleue dont le nom n’est même pas mentionné sur la fiche de distribution.

© David Amzallag

L’acte 2 se déroule sous l’eau, avec une imagerie fantaisiste qui n’est pas sans rappeler la création d’Alexeï Ratmansky en début d’année. Des naïades en tuniques à paillettes nagent dans des fumigènes tandis qu’un esprit de la mer costaud tente de s’accaparer la fiancée du pêcheur. Fort heureusement, ce dernier débarque à point nommé pour la sauver à l’issue d’un pas de deux un peu répétitif, et celui-ci la délivre, non sans s’être au préalable fait maltraiter par toutes les (pourtant jolies) créatures sous-marines, au soleil levant. C’est peut-être l’habitude désormais des kitcheries anglaises, je suis loin d’avoir détesté ce deuxième acte, plutôt relaxant, malgré la pauvreté chorégraphique et musicale et mes efforts pour tenir debout. Musique de Louise Alenius Boserup interprétée par... l’Orchestre Colonne, que je n’ai pas reconnu, d’une délicatesse très au dessus de son niveau habituel.

© Costin Radu

Retour sur la terre ferme à l’acte 3, qui s’ouvre sur un ballet de villageois endeuillés, bientôt interrompu par l’arrivée du couple principal. Teresina explique que son amoureux l’a sauvée, qu’il faut lui pardonner d’avoir failli la tuer, et le spectacle finit dans la liesse avec un divertissement on ne peut plus classique : solos, pas-de-six, pas-de-deux, corps de ballet, qui rattrape à lui-seul la faiblesse des deux premiers actes. L’occasion pour les danseurs danois de démontrer la propreté de leur style et leur vélocité, et à Alban Lendorf de prouver tout à la fois sa légèreté, son endurance et sa précision dans une superbe variation malheureusement assez peu applaudie par le public toujours très froid de Garnier. On pourrait facilement imaginer ne présenter que le final du troisième acte dans un programme mixte, les deux premiers se contentant de rajouter le cadre narratif.


A la sortie, je retrouve E* pour échanger impressions et questionnements mondains (le Ministre a-t-il goûté au charme des craquants marins du ballet ?) puis d’autres passionné(e)s à la sortie qui ont comme moi délaissé les fastes du cocktail (malgré l’invitation très gracieusement remise par un Gentil Organisateur de l’AROP), et la discussion repart de plus belle sur le niveau des solistes, la pertinence de l’acte 2 et les exploits de l’orchestre. Une charmante soirée au demeurant, qui devrait convaincre un public non habitué en lui permettant d’apercevoir, dans un même ballet, trois styles de danse classique très différents.