09/11/2012

Concours annuel du Ballet de l’Opéra de Paris

Les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris apparaissent peu dans les concours de danse internationaux mais trouvent chaque année l’occasion de briller au cours d’un évènement unique : le concours de promotion au Palais Garnier. Dans la plupart des compagnies de danse, la décision de faire monter en grade un danseur revient à la direction en fin de saison, mais à Paris, elle est prise par un jury composé de membres de la compagnie élus et de directeurs artistiques invités lors d’un concours annuel. 


Chaque danseur présente à cette occasion deux solos : une variation imposée commune à chaque « classe » de la hiérarchie, afin de juger le niveau technique, et une variation libre, pour permettre à chacun de dévoiler une facette de sa personnalité artistique. Le nombre de postes est donné à l’avance, ce qui laisse libre cours aux pronostics, sachant que ce concours tient au fond du rituel : l’Opéra de Paris n’a pas vocation à produire des « bêtes à concours » mais des danseurs capables d’assurer des rôles tout au long de la saison. La prestation des artistes au cours de l’année a donc autant d’importance que celle du jour J.

Étrangeté culturelle amusante ou agaçante, ce concours est aussi une chance incroyable pour les amateurs de danse parisiens d’assister à une démonstration du plus pur style de l’École de danse française donnée par les meilleurs danseurs du monde (c’est l’occasion ou jamais d’être un peu chauvin). L’enjeu est tel que les variations sont très peaufinées, sans compter que les libres nous offrent souvent l’opportunité de découvrir des ballets du répertoire qui nous étaient inconnus.

Comment assister au concours de promotion ? L’évènement est public mais uniquement sur invitation. Celles-ci sont distribuées aux danseurs, aux écoles de danse parisiennes et un contingent est attribué à l’AROP (mais à moins d’être mécène, vous avez peu de chance d’en avoir, le nombre de places étant très limité). Reste la possibilité d’en trouver une sur place, certaines personnes se retrouvant avec des places en trop le jour-même. Une seule certitude : c’est un évènement à voir au moins une fois dans sa vie de balletomane.

Jeudi 8 et vendredi 9 novembre 2012, Palais Garnier

Le jour du concours, une atmosphère très particulière règne à l’Opéra, mélange de stress pour les danseurs et leurs familles venues les encourager, d’attente pour les habitués pressés de voir triompher leurs favoris, et de curiosité pour tous ceux venus simplement profiter de l’évènement pour découvrir de nouvelles têtes. A 9h30, le jury présidé par Brigitte Lefèvre prend place à l’orchestre laissé vide. Seul le balcon, l’amphithéâtre et les premiers rangs de loge sont occupés. Le silence se fait sans qu’on ne le demande et la directrice de la Danse agite une clochette pour signaler le début des épreuves. Une jeune femme annonce au fur et à mesure le nom des candidates et les variations choisies (je tombe pour sa voix superbement posée et son élégance).

Composition du jury en 2012 : Laurent Hilaire et Clothilde Vayer (maîtres de ballet), Karen Kain (directrice artistique du Ballet national du Canada), Christian Spuck (directeur du Ballet de Zurich) et les danseurs Dorothée Gilbert, Ludmila Pagliero, Nolwenn Daniel, Céline Palacio et Ghyslaine Reichert (plus Karl Paquette pour le plaisir des yeux, en tant que suppléant).

L'Opéra Garnier le jour du concours de promotion (09/11/12)

La classe des quadrilles, niveau d’entrée dans le corps de ballet, ouvre le concours. La variation imposée est la Première Ombre de La Bayadère, très technique et peu avantageuse : des développés à gogo, des demi-tours sur place où l’on ne remarque que les bras trop raides, une dernière diagonale de piétinés peu féminine suivie d’un grand jeté assez piège. La classe des coryphées semble plus à l’aise dans un extrait de Don Quichotte (l’apparition de Dulcinée), ce qui rend du même coup difficile de les distinguer. Les sujets présentent quant à elles le solo du Cygne Blanc : à ce niveau c’est la sensibilité artistique, plus que la technique, qui fait la différence, et chacune fait ainsi ressortir des passages différents de la chorégraphie.

Le lendemain c’est au tour des hommes, globalement mieux mis en valeur par les choix de variations imposées. On commence en douceur avec un solo de James dans La Sylphide pour les quadrilles,  un délice d’entrechats et de petits sauts que tous les danseurs possèdent à merveille. La Mazurka d’Études de Harald Lander, à la fois courte et exaltante, nous offre le plus beau moment du concours avec la classe des coryphées menés par l’ébouriffant trio Vigliotti/Alu/Bertaud(premiers à passer). Les sujets ont fort à faire avec l’acte 2 de La Belle au Bois Dormant, finalement peu princier. Chapeau au pianiste, capable de refaire quinze fois les mêmes passages sans s’emmêler les doigts.

Jérémy-Loup Quer, Marco Spada © Sébastien Mathé

Je n’aurai malheureusement pas le temps de revenir en détail sur les variations libres (sur lesquelles tout a été dit par ailleurs). Certains choix m’ont paru plus judicieux que d’autres, et je n’ai pas toujours compris l’intérêt pour des danseurs excellents en contemporain de s’escrimer avec du classique, ou celui pour des sujets de présenter des variations peu techniques déjà proposées par leurs collègues des classes inférieures. J’ai également parfois de regretté de voir des œuvres fortes dansées trop légèrement, en ne donnant à voir que la technique sans réussir à habiter vraiment les personnages, ou encore que des costumes magnifiques mais trop lourds ne viennent entraver certaines variations.

Du côté des résultats, la bonne surprise aura été la promotion d’Éléonore Guérineau (comme quoi il faut toujours y croire), la mauvaise le non-classement de Mathilde Froustey chez les sujets, de Sébastien Bertaud et Hugo Vigliotti chez les coryphées. Je n’ai pas l’expertise technique du jury mais je regrette à titre de spectatrice que ces danseurs rayonnants en scène voient leur carrière ralentie par des considérations apparemment déconnectées de leur potentiel artistique, a fortiori lorsqu’ils ont déjà acquis un rang de par les rôles qui leur sont confiés tout au long de la saison.

Sae Eun Park s’est imposée en tête des quadrilles sur une variation imposée digne d’un concours de danse international : dès l’instant où sa silhouette se détache sur le fond jaune pâle, elle semble disposer de plus de temps que les autres pour développer plus haut, tenir une seconde de plus en équilibre, marquer les intonations de la musique avec ses bras, les retenir là où beaucoup n’avaient que le temps de les jeter en avant, et être encore assez en avance pour nous gratifier d’un superbe saut à la fin. J’ai été surprise de ne pas voir classée Amélie Joannidès, gracile mais très solide techniquement.

Éléonore Guérineau est la seule coryphée à exister avec le haut du corps pendant les petits sauts sur pointe de sa variation imposée (la seule dont je ne regarde pas les pieds en m’inquiétant de la voir trébucher). Si elle n’a pas la maigreur des danseuses habituellement choisies par Roland Petit pour incarner ses rôles-titres, sa Carmen sensuelle et précise vous prend au corps. Marine Ganio est superbe dans l’Ombre des Mirages de Lifar : dans un costume très onirique, les cheveux lissés et plaqués comme Giselle, sa variation est précise, intense et longue. Amandine Albisson, que je voyais première danseuse, reprendra la même sans réussir à la dépasser.
Marine Ganio, Les Mirages © Sébastien Mathé

Du côté des hommes, Jérémy-Loup Quer nous donne à découvrir une très jolie variation de Marco Spada de Pierre Lacotte (à quand le ballet en entier ?), Mathieu Contat est au dessus dans l’imposée, ample, précis et léger. Hugo Marchand ne manque pas d’enthousiasme dans la Mazurka de Suite en Blanc et bat les entrechats de James avec une énergie qui doit lui laisser des traces. Hugo Vigliotti est explosif dans sa Mazurka, drôle et léger dans Push come to shove ; on se retiendra de crier devant son non-classement. Même réflexion pour Sébastien Bertaud, toujours magnétique en scène : la façon dont il se présente, ouvre les mains, offre sa danse au public me donne l’impression de revoir Laurent Hilaire, et la technique n’est heureusement pas en reste.

Pour finir sur une note plus consensuelle, il y avait bien sûr l’évidence François Alu : « je saute, je m’arrête à 2 mètres du sol, je tourne la tête vers le public, je souris jusqu’aux oreilles, puis je redescends ».  Les pirouettes multiples arrêtées avec douceur, les sauts nets et fixés en l’air, les doubles assemblées passés haut-la-main de retour de blessure... « ça, c’est fait » comme dirait Amélie. Audric Bézart est le seul sujet à maîtriser la variation imposée : sa facilité dans les tours et sa danse fluide le placent au dessus de sa classe. Pierre-Arthur Raveau arrive deuxième, un peu plus imprécis dans l’imposée mais aérien et agile en Oiseau de feu.

François Alu dans Études © Sébastien Mathé

Résultats du concours de promotion 2012

Jeudi 8 novembre (dames)

Quadrilles
Sae Eun Park*
Émilie Hasboun
Marion Barbeau
Léonore Baulac
Gwennaelle Vauthier
Jennifer Visocchi

Coryphées
Marine Ganio
Éléonore Guérineau
Pauline Verdusen
Laurène Lévy
Charlotte Ranson
Letizia Galloni

Sujets
Valentine Colasante
Amandine Albisson
Aurélia Bellet
Héloïse Bourdon
Laura Hecquet
Sarah Kora Dayanova

Vendredi 9 novembre (messieurs)

Quadrilles
Jérémie-Loup Quer
Mathieu Contat
Germain Louvet
Hugo Marchand
Alexandre Labrot
Florent Melac

Coryphées
François Alu
Yann Chailloux
Maxime Thomas
Axel Ibot
Alexandre Gasse
Mathieu Botto

Sujets
Audric Bezard
Pierre-Arthur Raveau
Fabien Révillion
Allister Madin
Yannick Bittencourt
Marc Moreau

*La liste des noms représente le classement complet (les cinq premiers), les noms des promu(e)s sont indiqués en gras. 

Le live-tweet du concours est accessible sur Twitter : #POBcompetition. D'autres photos et vidéos sont à retrouver sur Facebook.

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