C’est parfois quand on s’attend
au moins qu’on a le plus. L’an dernier, la Merce
Cunningham Dance Company achevait son Legacy
Tour et c’était presque un cas de conscience de ne pas manquer son dernier
passage au Théâtre de la Ville. Perchée à des kilomètres de la scène, je m’étais
ennuyée, décontenancée par autant de froideur. Ce soir avec Un jour ou deux la chorégraphie s’est
imposée comme une évidence, lumineuse, et j’en ai été la première étonnée. L’heure
que j’avais pensé devoir s’éterniser s’est écoulée sans heurt et j’aurais
presque eu envie de la voir se prolonger, si ce n’est pour soulager mes
voisins. Sans rien avoir lu ni vu à ce sujet, avec seulement en tête le
principe d’une musique détachée de la danse, voici comment je l’ai ressentie.
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| H. Moreau, E. Cozette, Un jour ou deux © Laurent Philippe |
L’œuvre joue sur les contrastes,
le gris qui nimbe les collants académiques n’est qu’un prétexte, le rideau qui
estompe les frontières, devant puis en fond de scène, un voile sur la réalité.
La « musique originale » de John
Cage, indépendante de la scène, se substitue au silence. Autour de moi
certains l’ont trouvée dérangeante, déprimante ; elle m’a seulement parue
apaisante. Nous sommes au bord d’un étang à la campagne, me disent les premières
« notes », des couinements de canards. Pas du tout, ici c’est une
usine, clame le décor d’échelles métalliques et de planches, très austère.
Pourtant, d’après les sauts de grenouille et la chaleur aurorale qui vient
baigner la scène à la fin, je demeure persuadée qu’on se situe dans un paysage
naturel.
La danse n’est pas sensuelle.
Elle n’est pas spécialement féline. Ni virtuose. Alors pourquoi me séduit-elle d’emblée ?
Aucune difficulté n’apparaît, tout est lissé. Et pourtant rien n’est lisse,
tout s’impose, avec force. Ce n’est pas tellement beau mais harmonieux. La
facilité et la qualité de la danse frappent dès le départ, avec le sentiment qu’on
touche à quelque chose d’essentiel. Une sensation de structure, l’impression
que chaque chose est exactement à sa place, sans avoir besoin de réfléchir. Les
positions s’enchaînent avec fluidité, on se laisse surprendre sans toutefois être
jamais pris de court : une formation apparaît puis se dissout, le
mouvement se construit subrepticement sans qu’on s’en aperçoive.
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| H. Moreau, E. Cozette, F. Révillion © Laurent Philippe |
Une silhouette derrière le rideau
de fond, qui disparaît brièvement pour réapparaître en avant-scène ; on se
rend compte qu’on l’y attendait. Une diagonale de danseurs statiques occupe la
scène et le champ de vision mais on suit déjà du regard l’étoile qui évolue au
travers d’une autre ligne plus loin : l’œil sait toujours où se poser d’instinct,
on ne risque pas de manquer un détail. A l’inverse, lorsque tous les artistes
sont en scène, chacun occupé à son propre mouvement, impossible de rester
concentré sur l’un d’eux en particulier ou de déceler une répétition, c’est un
ensemble, forcément cohérent. Au moment où tous sont en train de planer en
arabesque, un moteur d’avion s’élève, sans qu’on puisse déterminer si c’était voulu.
La bande-son ne permet guère de
se repérer, pourtant les danseurs sont toujours là où il faut, parfaitement
synchronisés. Émilie Cozette se
laisse tomber en tournoyant dans les bras de Hervé Moreau sans qu’on doute à un seul moment qu’il sera là pour
la rattraper. Elle s’envole avec facilité au dessus de lui sans nous autoriser
une inquiétude. Il n’y a pas d’appréhension, pas de matière grise possible dans
cette simplicité qui semble couler de source. Le style convient aux danseurs et
les danseurs aux style, juste et feutré, qui se suffit à lui-même sans demander
d’expression particulière. Chacun lui suggère sa nuance de gris : on se laisse porter par les bonds puissants de Fabien Révillion. Les collants académiques sombres sous la taille
flattent les silhouettes parfaites et atténuent l’absence de pointes, conférant
aux pas douceur et élasticité.
On apprécie plus facilement ce que l’on s’apprête à détester. Autre biais de jugement, la comparaison, dont le deuxième ballet de la soirée souffre un peu. C’est devenu une tradition à l’Opéra de Paris de confier des créations à ses Étoiles, bien que le corps-de-ballet ne manque pas de chorégraphes en herbe, et c’était cette fois le tour de Marie-Agnès Gillot, grande interprète de danse contemporaine. Les nombreuses interviews, conférences et répétitions publiques qui ont précédé la première lui ont permis de s’exprimer abondamment sur ses objectifs et ses méthodes de travail, détails toujours passionnants à connaître ; restait à découvrir l’œuvre dans sa globalité. Dans la fosse, toujours l'ensemble Ars Nova, et le chœur Accentus dirigé par Laurence Equilbey.
Sous apparence se conçoit comme une variation autour de la pointe,
emblème de la ballerine classique, objet fantasmé tantôt comme rêve de petite
fille, tantôt comme instrument de torture, ici redevenu outil de travail dans
le but d’en exploiter les possibilités. Demande est faite aux hommes d’emprunter
ces chaussons traditionnellement réservés aux femmes et à tous les danseurs de
s’exercer aux dérapages contrôlés sur un lino glissant. Si le résultat a son
effet comique, à en juger par les rires de la salle devant une longue série de
glissades sur fond de musique électronique, l’innovation est peu probante, les slides et l’appropriation des
pointes par les hommes datant déjà d’il y a quelques années, même si
elles étaient jusque là utilisées comme moyens et non comme une fin en soi.
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| L.Pujol, V.Chaillet, A.Renavand © Agathe Poupeney |
Le laps de temps imparti à ces
expérimentations ayant été naturellement limité, la prise de risque est minime,
les sauts et dérapages circonspects. Vincent
Chaillet, en tête d’affiche de l’unique distribution de ce ballet, se lance
seul dans un solo de quelques instants, laissant transparaître une certaine
féminité : la chorégraphe a visiblement axé ses recherches sur l’androgynéité
plus que sur la création d’une expression masculine sur pointes. Celle-ci se
ressent également dans le choix des costumes, que le novice prendra pour une
célébration de la maigreur : hommes et femmes sont vêtus de manière
identique, ongles vernis, pantalons noirs ou fushias et torses nus corsetés
dans des cordelettes colorées. Lorsque la façade coulissante se referme sur les
danseurs à la fin, on a le sentiment d’avoir parcouru un pan de l’histoire
personnelle de la chorégraphe.
La première entrée des danseurs fait penser à une masse grouillante d’insectes qui traversent la scène
en rampant pour aller s’agglutiner sur une sorte de rocher, derrière lequel ils
se laissent ensuite glisser pour disparaître sous le plateau. Le deuxième
tableau tourne au défilé de mode façon jungle urbaine : lichens, pins et
bananes roses géantes signés Walter Van
Beirendonck. L’animalité est le deuxième thème retenu par la chorégraphe
qui prétendait elle-même « pêcher la
grâce dans les studios ». Le pas-de-trois réunissant Alice Renavand, Laëtitia Pujol et Vincent Chaillet ou encore le groupe de femmes décrivant
des mouvements de vagues peuvent en témoigner. Marie-Agnès Gillot vient saluer dans
une pompeuse robe bleu roi et des stilettos pailletés. L’artifice du show-biz
et la grâce intemporelle, réunis le temps d’un soir dans ce drôle d’écrin qu’est
Garnier...




On a vécu cette soirée exactement de la même façon je vois :-)
RépondreSupprimerBravo pour ton compte-rendu, les ballets de Cunningham sont réputés difficile à décrire, il faut croire qu'en fait ils ont inspiré beaucoup d'entre nous...ce qui compense (un peu) le raz-de-marée médiatique autour de Sous Apparence !
La soirée a été surprenante ! J'y suis allée en pensant que je me contenterais des comptes-rendus sur les autres blogs (j'avais même laissé mon Moleskine au fond de mon sac pour le Cunningham) et finalement c'est cette partie du spectacle qui m'a le plus inspirée. Le contraste entre les deux ballets est vraiment très réussi !
SupprimerDommage que la presse se soit contentée d'articles d'annonces et des clichés habituels ("les jeunes préfèreront Sous apparence, les puristes Un jour ou deux...") j'aurais beaucoup aimé lire de vraies critiques de ce programme.
Vos impressions sur le travail de Cunningham sont fines, intelligentes, sensibles. Si tous les spectateurs avaient votre sensibilité, ce serait un bonheur....
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