Dimanche dernier, l'actuel directeur
de l'Opéra de Paris renonçait à se porter candidat à sa propre
succession en s'insurgeant dans le JDD
contre les baisses de subventions de 2,5% prévues pour la période
2013-2015. Lundi matin, la Ministre de la Culture annonçait la nomination de Stéphane Lissner, actuel surintendant de la Scala de
Milan, au poste de maître du monde de la grande maison - auquel je suis d'ores et déjà candidate pour le mandat de 2050 - en égratignant au passage l'orgueil de son prédécesseur. Que
Nicolas Joel ait eu le choix ou non de maintenir sa candidature, donner
comme prétexte des économies de 2,5% frise l’indécence quand la plupart
des institutions culturelles européennes doivent faire face à des coupes budgétaires bien supérieures.
À titre de comparaison, je vous propose donc un panorama de l'actualité britannique, où les principales compagnies de danse (Royal Ballet, English National Ballet, Birmingham Royal Ballet) subissent actuellement des coupes de 15 à 100%, certaines ayant été totalement privées de subventions pour la période 2012-2015, et mettent tout en œuvre pour les surmonter sans augmenter le prix des places (contrairement à ce qui se passe en France). On souhaite la même faculté de résilience à notre Opéra-bien-aimé...
La danse représente en Angleterre un secteur d’activité
dynamique et en expansion. Il n'a cessé de se développer depuis quarante ans et emploie aujourd’hui plus
de 40 000 personnes : danseurs, professeurs,
chorégraphes, techniciens, personnels administratifs, designers, publicitaires,
médecins, thérapeutes, écrivains et universitaires, la plupart sur la base du
bénévolat. On compte 200 compagnies de danse en Grande Bretagne, très diversifiées, certaines bénéficiant d'une renommée internationale. Le Royal Ballet, basé à Londres, est ainsi la l'une des meilleures compagnies classiques au monde et donne chaque année près de 150 représentations.
Le nombre de spectateurs a augmenté de 13,7% au cours des six dernières années et continue de s'accroître. 13% de la population assiste à des spectacles de danse et les diffusions à la télévision touchent des centaines de milliers de téléspectateurs : l’émission Strictly Come Dancing sur la BBC est suivie par 10,5 millions de téléspectateurs. Les comédies musicales du West End (quartier Ouest de la capitale qui regroupe la majorité des théâtres londoniens et fait travailler environ 450 danseurs), l’opéra, la musique, les films, les boîtes de nuits et les autres industries dérivées lui permettent de toucher différents publics.
Le nombre de spectateurs a augmenté de 13,7% au cours des six dernières années et continue de s'accroître. 13% de la population assiste à des spectacles de danse et les diffusions à la télévision touchent des centaines de milliers de téléspectateurs : l’émission Strictly Come Dancing sur la BBC est suivie par 10,5 millions de téléspectateurs. Les comédies musicales du West End (quartier Ouest de la capitale qui regroupe la majorité des théâtres londoniens et fait travailler environ 450 danseurs), l’opéra, la musique, les films, les boîtes de nuits et les autres industries dérivées lui permettent de toucher différents publics.
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| Candoco |
Le secteur artistique est renommé pour son travail de pionnier dans le domaine de l’éducation. Le nombre d’étudiants en danse a augmenté de 97% en cinq ans et le récent regain d'intérêt pour les bénéfices de la pratique de la danse sur la santé et le bien-être ont conduit à l’associer à de nombreux projets innovants : des compagnies de danse comme Candoco (qui embauche des danseurs handicapés) ont remis en question certains stéréotypes. Les traditionnelles saisons de Noël permettent de toucher un public familial et populaire et chaque compagnie dispose d'un département Learning dédié aux projets éducatifs.
Le rôle de l'Arts Council England
L’Arts Council England est une organisation non-ministérielle créée en 1994 lors de la séparation en trois branches de l’Art Council of Great Britain, fondé en 1945. Il est rattaché au Ministère de la Culture, des Médias et du Sport et chargé de répartir les subventions du gouvernement et de la National Lottery dans le but de développer les projets culturels en Angleterre. L’organisation est dirigée par un Conseil National de seize membres représentant les communautés artistiques et les conseils régionaux. Il est divisé en plusieurs domaines : les Festivals, la Danse, l’Éducation, la Littérature, la Musique, la Recherche, le Théâtre, les Tournées et les Arts Visuels.
Les principales compagnies de danse anglaises reçoivent des fonds de l’Arts Council England depuis sa création mais le développement du
secteur a amené une diversification du financement. En 1969-1970,
sept organisations de danse recevaient des subventions ; elles sont aujourd'hui plus de soixante-dix à en bénéficier. Ce nombre comprend aussi bien des compagnies locales, des
compagnies qui se produisent régulièrement en tournée, des établissements spécialisés, des
festivals et des agences de développement qui fournissent des services aux autres institutions.
Le rôle de l’Arts Council England est de nourrir les talents afin de faire éclore des danseurs et des chorégraphes de niveau international, ainsi que d’encourager la participation du public pour prendre en
compte l’évolution du secteur. Les organisations subventionnées jouent toutes un
rôle d’avant-garde et de modèle pour la communauté de danse professionnelle et
amateure. C’est le cas par exemple du Centre Trinity Laban de Deptford, qui a fait
l’objet d’investissements significatifs pour encourager la création contemporaine. Les
subventions octroyées ont également permis le développement d’un important réseau
de scènes secondaires.
L’Arts Council England travaille en partenariat
avec les administrations locales, les agences de développement régionales, des trusts et des
fondations. Cette collaboration a pour but d’encourager les
théâtres régionaux à enrichir leur programmation de danse, avec des initiatives
comme le Dance Consortium qui
accueille des compagnies internationales. Il s’est également engagé avec le
Ministère des Enfants, des Écoles et des Familles dans le cadre du projet Youth Dance England qui vise à
développer une stratégie nationale à l’égard des jeunes : élargir l’accès
à la danse, améliorer la qualité et l’accessibilité de la formation
professionnelle.
Le Dance mapping
publié par l’Arts Council England en 2009 dresse un panorama du secteur sur la
période 2004-2008 et donne une idée des défis et des opportunités à
venir. Il met ainsi en évidence l’existence de "leaders", comme le
Sadler’s Wells, plaque tournante londonienne des compagnies de danse du monde
entier, dont le nombre de spectateurs a augmenté de moitié au cours des quatre
dernières années. Si le manque d’espace et de temps accordé aux programmes de
danse demeure un obstacle, la tendance des chorégraphes et des danseurs à se
produire devant des publics variés au-delà de l’enceinte du théâtre est porteuse d'espoir pour l'avenir.
L'actualité du secteur : les coupes budgétaires
| Number of groups cut, The Guardian (2011) |
Le 30 mars 2011 a constitué une « journée noire » pour le monde de la culture anglais, les organisations culturelles annonçant tour à tour par le biais de communiqués de presse ou sur les réseaux sociaux le montant de leurs pertes. The Guardian avait mis en place une page spéciale pour retransmettre ces annonces en direct tout au long de la journée. (On peut d’ailleurs noter que le choix d’une photo de l’English National Ballet pour illustrer l’article était un clin d’œil du journaliste pour souligner la tendance de la compagnie, qualifiée d’ever-straitened par un critique, à ne pas manquer une occasion pour évoquer ses difficultés financières.)
D’un point de vue interne, la décision n’était pas vraiment une surprise. L’Arts Council England avait déjà réagi à la politique du gouvernement en réduisant de 6,9% les subventions accordées aux 850 organisations qu’il finançait sur la saison 2010-11. Cette décision avait d’ailleurs provoqué, sans que cela soit dit ouvertement, la réalisation du documentaire Agony & Ecstasy: A Year with English National Ballet diffusé fort à propos par la BBC4 en mars 2011. À titre d'exemple, les coupes prévues pour cette compagnie sont de 4,5% par année financière (avril-mars), ce qui représente une réduction de 11,53% sur la période, 15% en prenant en compte le taux d’inflation, soit £800 000.
| National portfolio organisations, ACE (cliquez sur l'image pour l'agrandir) |
Pour faire face aux coupes, le gouvernement se repose sur des philanthropes privés : en
2009-2010, les mécènes individuels ont ainsi donné plus de 350 millions de livres aux
arts en Grande Bretagne (pour comparer, les fonds de l'Arts Council England passeront de 452 à 350 millions de livres en quatre ans). Problème, 88% de ces donations sont allées à 4% des institutions. L'idée est cependant à
considérer, comme le montre l’exemple de la compagnie Ballet Black :
complètement privée de subventions en 2011, elle a lancé un appel aux dons des
particuliers sur le site www.justgiving.com pour finalement parvenir à compenser
la totalité de sa perte financière.
La relation étroite entre les subventions de l'Arts Council England et la programmation est parfois source de dilemmes. Ainsi, privilégier les productions classiques et populaires comme Le Lac des Cygnes et Casse-Noisette dans le but de sécuriser les recettes de billetterie exposeraient les compagnies à des sanctions sous la forme de perte de subventions. Au contraire, les créations qui ont un réel intérêt artistique n'attirent pas les foules et pèsent sur le budget des compagnies. Différents scénarios alternatifs sont donc envisagés, du gel des salaires et des postes à l'organisation de nouveaux évènements de fundraising tels qu'une Summer Party. Moins réjouissant, la réduction des tournées annuelles, souvent très coûteuses.
Pour aller plus loin : un article paru cette semaine dans le Wall Street Journal sur les ambitions artistiques de Kevin O'Hare, Tamara Rojo et Christopher Hampson, nouveaux directeurs du Royal Ballet, de l'English National Ballet et du Scottish Ballet.
La relation étroite entre les subventions de l'Arts Council England et la programmation est parfois source de dilemmes. Ainsi, privilégier les productions classiques et populaires comme Le Lac des Cygnes et Casse-Noisette dans le but de sécuriser les recettes de billetterie exposeraient les compagnies à des sanctions sous la forme de perte de subventions. Au contraire, les créations qui ont un réel intérêt artistique n'attirent pas les foules et pèsent sur le budget des compagnies. Différents scénarios alternatifs sont donc envisagés, du gel des salaires et des postes à l'organisation de nouveaux évènements de fundraising tels qu'une Summer Party. Moins réjouissant, la réduction des tournées annuelles, souvent très coûteuses.
Pour aller plus loin : un article paru cette semaine dans le Wall Street Journal sur les ambitions artistiques de Kevin O'Hare, Tamara Rojo et Christopher Hampson, nouveaux directeurs du Royal Ballet, de l'English National Ballet et du Scottish Ballet.

Vraiment très intéressant cet article... Le travail des compagnies anglaises est d'autant plus à saluer. J'ai l'impression qu'au lieu de se lamenter (même s'il faut bien le faire un peu pour attirer les regards), chacun se bouge pour trouver des solutions. Et puis ça fait plaisir de voir que, pas très loin de chez nous, la danse n'est pas considéré comme un art sans importance.
RépondreSupprimerLe développement du mécénat s'avère primordiale aujourd'hui, surtout en France où cette forme est, j'ai l'impression, mal considérée. Quoi, une boîte privée dans les institution culturelles ? Quelle déchéance... C'est un peu en train d'évoluer, mais le financement privée dans l'art est je trouve regardé d'un très mauvais oeil (il a d'ailleurs ses défauts, tu en parles d'ailleurs sur la répartition des dons).
Cette vision est d'autant plus étrange que cela fait déjà longtemps que les institutions françaises ne pourraient pas s'en sortir sans le mécénat. Le Louvre vit beaucoup grâce à Total, l'Opéra de Paris n'est financé qu"'à" 50 % par l'Etat.
J'ai aussi été séduite par l'activisme des compagnies anglaises, toujours à la recherche de solutions innovantes pour conquérir de nouveaux publics... et de nouveaux sponsors. Au début c'est presque choquant de voir des mécènes s'inviter dans les studios, jusque dans les coulisses d'un théâtre à quelques minutes de la représentation, mais c'est au fond très français de dresser une barrière entre les artistes et le public. Les anglosaxons sont beaucoup plus décomplexés et les danseurs eux-mêmes sont rompus à ces méthodes de fundraising (sachant que cela favorise aussi leur reconversion). On ne peut peut-être pas aller aussi loin en France, mais il y a certainement des leçons à en tirer.
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