30/09/2012

Sebatu et Shim Chung, légendes orientales à Paris

Deux troupes venues d’Extrême-Orient étaient cette semaine en tournée à Paris : les danseurs et musiciens indonésiens du village de Sebatu au Théâtre de Chaillot et la troupe coréenne de l’Universal Ballet au Palais des Congrès. De l’exotisme de l’art chorégraphique balinais à l’universalité de la danse classique, de la couleur locale au mythe transposé à la sauce occidentale, des danseurs d’un autre monde aux interprètes rôdés aux tournées internationales, on ne pouvait pas trouver deux façons plus différentes d’incarner la culture asiatique. Les plus philosophes vous décrèteront la supériorité des traditions sur un spectacle terni par la mondialisation, j’aurais quant à moi tendance à préférer l’absoluité de ce qui dépasse les frontières. Chacun se fera son opinion.


21/09, Une nuit balinaise, Théâtre National de Chaillot

Les danseurs et musiciens de Sebatu, petit village du centre de Bali, avaient enthousiasmé le public parisien lors de l’Exposition coloniale internationale universelle de 1931. Parmi les spectateurs, l’écrivain Antonin Artaud, célèbre pour ses écrits sur le théâtre, en resta profondément marqué : ce programme lui rend hommage.
Tout ce qui m’a dérangée dans ce spectacle est dit dans ces deux phrases. La transposition sur une scène parisienne d’un morceau de culture traditionnelle extirpé de son environnement naturel, qui me donne l’impression d’être au zoo. Le choix de légitimer cette invitation par les textes d’un Occidental légèrement halluciné, comme si ces artistes ne pouvaient exister par eux-mêmes.

© Guy Delahaye - Théâtre National de Chaillot

Dans le hall du théâtre, le directeur fait son discours de rentrée, un danseur déclare d’un air affecté qu’il n’avait pas prévu de parler lorsqu’on lui tend le micro, des habitués du carré VIP s’agglutinent autour du buffet, la Fée Électricité fait scintiller la Tour Eiffel. Dans la salle, où flottent des senteurs d’encens, des haut-parleurs diffusent les bruits de la forêt tropicale, ambiance Robinson Crusoé. Les instruments dorés sont déjà disposés sur la scène, ouverte aux regards d’un public mondain et curieux.

Comme pour intellectualiser ce qui devait paraître un peu trop primitif, la représentation commence par une citation d’Artaud extraite du Théâtre et son double (1938) : « Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démocratisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. » Comprenne qui pourra.

© Elise Fimbel - Théâtre de Chaillot

Lorsque les musiciens entrent en file et prennent place autour de la scène, difficile de concevoir que lorsqu’ils ne se produisent pas en tournée, ces hommes cultivent leurs terres à l'autre bout du monde. Les premières notes d’une musique plus mélodieuse que ce à quoi je m’attendais (ayant en tête les sonorités sifflantes du Gagaku de Kaguyahime) bercent et invitent le public dans une autre dimension. L’ouverture est exécutée sans danseurs, mais le corps des percussionnistes est tellement synchronisé et à l’écoute les uns des autres que la chorégraphie n’est jamais loin.

Une petite danseuse entre en scène au deuxième morceau et entame une variation étrange, la bouche fermée et les yeux grands ouverts, qui vous happent du regard. Il n’est pas toujours aisé de distinguer les hommes et les femmes sous les lourdes coiffes et mieux vaut être proche de la scène pour admirer le doigté, même sans en saisir le sens. Plus tard dans la soirée, des ensembles d’éventails, des jeux de pouvoirs entre danseurs et musiciens, la danse mimée de l’enlèvement de Sita (dont je retiens l'image d'une girafe très gracieuse), un chœur d’onomatopées.

L'enseignement du kebyar terompong © Théâtre de Chaillot

Les louages unanimes dans la presse et sur Dansomanie m’avaient convaincue de ne pas manquer le passage de ce gamelan (orchestre balinais). Je sors du spectacle au bout de 2h30 (n’étant pas restée pour la dernière partie) un peu mitigée, en tous cas pas transcendée par l’expérience. La venue troupe de Sebatu, qui eut « l’honneur de jouer devant le président Georges Pompidou » (ou lui de les écouter ?), invitée à l’Opéra Garnier en 1992, est certainement un évènement; je suis plus sceptique sur la manière de nous faire apprécier ici le caractère sacré de son art.

Programme : ACTE I - Bali années 1920, les danses solistes et la naissance du gamelan gong kebyar : 1. Semara giri 2. Legong kraton (danseuses de cour) 3. Kebyar duduk (danse de kebyar assis) 4. Taruna jaya ; ACTE II - Bali, danses et drames, le théâtre dansé des dieux et des hommes : 1. Danse des Telek 2. Tari baris 3. Le wayang wong et la geste du Ramayana 4. Le tjak ancien ; ACTE III - Le gambuh.


29/09, La légende de Shim Chung, Palais des Congrès de Paris

Encore un spectacle que je n’avais pas forcément prévu d’aller voir, mais un échange de tweets entre deux balletomanes invétérées a éveillé ma curiosité.



Basé à Séoul, l’Universal Ballet, dont le nom un peu pompeux pourrait susciter (à tort) la défiance, est une compagnie de ballet classique internationale qui réunit des danseurs de douze nationalités différentes. Elle a entrepris depuis 2011 une tournée dans plus de 40 villes du monde qui doit s’achever l’année prochaine et passait ce weekend par Paris (les dates prévues dans tous les zéniths de France ayant été annulées pour des problèmes techniques). Peu de publicité et encore moins d’informations sur la nature de cette troupe, à l’exception de celles que l’on peut trouver sur sa page Facebook et par le biais du bouche-à-oreille que permet Twitter.

Le soir du spectacle, la communauté asiatique visiblement tenue au courant de l’évènement est très présente dans la salle, ce qui confère une ambiance feutrée et plus courtoise que d’ordinaire à l’immense Palais des Congrès. Aucun programme n’est en vente mais un dépliant comprenant le synopsis, une courte présentation de la troupe et même la distribution est gracieusement distribué par les ouvreuses. Des caméramans occupent les rangées entières laissées vides malgré les prix cassés sur les sites de revente. M’étant procuré mon billet sur l’un d’eux, je n’ai pas pu choisir ma place, et je perds rapidement tout sens de l’orientation lorsqu’on me l’indique là-haut-tout-au-fond, préférant descendre les marches que les monter.



La légende de Shim Chung raconte l’histoire d’une jeune fille dévouée à son père aveugle, qui ira jusqu’au sacrifice pour l’aider à regagner la vue. Le rideau s’ouvre sur un paysage villageois digne de Giselle, où un homme non-voyant attend la naissance de son enfant. Lorsqu’on le dépose dans ses bras, c’est pour lui apprendre en même temps qu’il vient de perdre sa femme, morte en couche. Les années passent, symbolisées par des traversées des deux personnages en avant-scène, l’enfant grandit. C’est d’abord une Shim Chung occidentale miniature puis une ravissante petite fille coréenne qui guide son père, jusqu’à l’entrée de la belle Hyemin Hwang dans le rôle-titre.

Douceur, amplitude, ballon, je suis conquise dès le début par la danseuse soliste qui évolue avec autant de lyrisme que de légèreté. Les costumes sont simples, les décors charmants, l’histoire se laisse suivre très facilement même sans avoir le synopsis sous les yeux (je ne le récupère qu’à l’entracte). Un soir, le père perd l’équilibre et tombe dans la rivière alors que sa fille est absente. Un voyageur bouddhiste qui passait le sauve et lui promet de lui rendre la vue en échange de 300 sacs de riz (si si, j’avais compris « 300 sacs de riz » rien qu’au mime - ou en tous cas « beaucoup d’argent »). Le père accepte sans se douter des conséquences, et ce n’est qu’au retour de sa fille qui tient les comptes qu’il prend conscience que sa famille est bien trop pauvre.

Danse des marins © Universal Ballet

Afin d’aider son père à payer le Temple bouddhiste, Shim Chung choisit de se vendre à une bande de marins qui terrorisent le village à la recherche d’un sacrifice humain pour apaiser le Roi de la Mer. Le corps des hommes mené par Hyonjun Rhee impressionne par sa parfaite coordination : les danseurs survolent les difficultés techniques en groupe avec une facilité déconcertante. Juste pour le plaisir, on a même droit à une démonstration de virtuosité pure des marins qui exécutent grands sauts battus et manèges en solo ou en duo. Plus que tout, je suis séduite par la fluidité de la danse des Coréens et la grâce féline avec laquelle ils semblent glisser sur le sol.

Au deuxième tableau, on retrouve la jeune fille apeurée sur le pont du bateau, dont les voiles déployées en arrière et en avant-scène donnent l’impression au public d’embarquer lui aussi. Nouvelles démonstrations de force des marins, qui utilisent ingénieusement des bâtons tantôt comme rames, tantôt comme les barreaux d’une prison dans laquelle tournoie Shim Chung, tantôt pour la soulever comme sur un radeau. La nuit est propice à l’apparition aérienne de fées, l’héroïne retrouve quelques instants son père, avant d’être réveillée à l’aube par la tempête et contrainte de se jeter à la mer.

Hymin Hwang & Yu Zheng © Universal Ballet

Le deuxième acte voit Shim Chung convaincre le Roi de la Mer (Yu Zheng) de la laisser remonter à la surface, ce qu’il lui accorde malgré son désir de l’épouser. Une vidéo montre la jeune fille dans les flots se lancer à la poursuite d’un poisson qui la mène jusqu’à la cour du Roi de la Mer. Collants brillants couleurs pastels, coiffes coquillages ou hippocampes, les danseurs métamorphosés nous offrent un ballet aquatique qui met en valeur une technique irréprochable et des lignes parfaites. Les solistes font tous preuve d’une musicalité remarquable, surtout quand on considère la pauvreté de la partition. Shim Chung apparaît au milieu de la scène au moment où on s’y attend le moins et disparaît de la même manière alors que s’élève la fleur de Lotus par laquelle le Roi de la Mer la renvoie sur terre.



Au troisième acte, l’Empereur coréen en personne a la surprise de voir surgir la jeune fille de la fleur qu’on lui apporte. Ému par son récit, il lui propose à son tour de devenir sa Reine, ce qu’elle accepte avec joie. Tous les malvoyants du pays sont conviés à la cérémonie de mariage, au cours de laquelle Shim Chung retrouve évidemment son père. Invité surprise, le moine bouddhiste, qui rend la vue à tous les aveugles présents ce jour. Le pas-de-deux au clair de lune entre l’Empereur (Jae yong Ohm) et la Reine est marqué par la fluidité de mouvement évoquée plus tôt, sans pour autant faire monter l’émotion, encore une fois faute d’une apogée musicale. Le divertissement final mêle danses traditionnelles et corps-de-ballet classique avec la simplicité talentueuse qui fait le succès de la compagnie.

Aucun commentaire: