29/09/2012

Les Trocks aux Folies Bergère

25/09, Folies Bergère

« Attention, peinture fraîche ». En poussant la porte vitrée des Folies Bergère, station Cadet sur la ligne 7 (à trois arrêts d’Opéra pour ceux qui seraient déjà perdus), on pénètre d’abord dans un hall exigu qui pourrait appartenir à n’importe quel théâtre privé parisien. Une foule bigarrée s’y presse : matrones tonitruantes, touristes américains,  rentières trop maquillées, couples gays, le ton est donné. Le premier guichet (ouvert) ne prend pas les spectateurs ayant déjà effectué leur réservation, il faut s’adresser au deuxième guichet (fermé) où la file est déjà longue.

Après 10 minutes à tenter d’éviter les coups d’éventails du vieux qui s’impatiente dans mon dos, la jeune qui apprend à se servir de l’ordinateur (un soir de première me paraît pourtant peu indiqué) me sourit timidement et je tends ma carte à mon tour, mais surprise, la dame estampillée guichetière-en-chef qui distribue les billets n’en veut pas et tend le bras par-dessus-mon épaule pour prendre celle du type gesticulant derrière moi, qui me passe devant avec un sourire goguenard. Perplexe, je lui remets ma carte sous le nez, mais elle prend à nouveau les gens derrière moi. Quand elle daigne enfin me servir, c’est sans un regard ni un merci (n’osons pas demander un sourire).

Les Ballets Trockadero aux Folies Bergères © Emmanuel Donny

Ça valait le coup de l’attente. La deuxième porte vitrée vous fait pénétrer dans l’antre de la bête : une immense salle bleue et dorée avec lustre, ornements muraux et sculptures équines couleur bronze (pour le moins excentrique). Le spectacle étant loin d’être complet, la salle paraît vide malgré le clair-obscur et le bar niché sous l’escalier. À l’entracte, on y distingue clairement les lumières des caméras qui papillonnent d’un groupe de spectateurs à l’autre pour un micro-trottoir (ma consœur blogueuse de la soirée semble les attirer comme des aimants). Pour l’instant direction le grand escalier au fond. Un ouvreur très sympathique cette fois me souhaite la bienvenue (c’est bien le premier) et me montre ma place, puis m’annonce d’un air désolé qu’il est payé au pourboire. Zut, pas prévu de monnaie. Il repart déjà mais je l’arrête et on fait nos comptes avec un billet de 5€.

Finalement le pourboire paiera aussi le replacement car il n’était pas question que je joue les équilibristes pendant 2h30 sur un strapontin complètement miteux. Les Folies Bergère font peau neuve, comme indiqué dès l’entrée, et ce n’est pas du luxe. J’opte au départ pour un premier rang de balcon, où la vue est à demi masquée par un parapet en verre (j’imagine aussitôt les danseuses déambulant dessus à demi-nues), avant de me recentrer pour la suite, ce qui rentabilise mieux les 40€ déboursés pour une place de 3ème catégorie (la plus abordable). Impasse également faite sur le joli programme à 15€. La dernière fois que la troupe est passée à Londres, c’était à partir de 10€ la place et 5€ le programme.

Les Folies Bergères, salle de spectacle

Les premiers instants du spectacle font vite oublier l’accueil. Fondés en 1974, Les Ballets Trockadero de Monte-Carlo, qui n’ont de français que le nom, sont une troupe new-yorkaise entièrement constituée d’hommes qui reprend avec humour l’ensemble des grands ballets classiques sous la forme d’une parodie en travesti. Chaussant eux-mêmes pointes et tutus de cygnes, ces danseurs ont à cœur de présenter une version fidèle des œuvres originales tout en mettant l’accent sur les incongruités des livrets, les manies des chorégraphes et les accidents d’une représentation en temps réel.

C’est sans doute parce qu’ils aiment autant les ballets qu’ils caricaturent que les Trocks réussissent à convaincre à la fois les spectateurs avertis, séduits par leur brio technique, que les plus novices, qui y trouvent une vision drôle et désinhibée d’un art souvent jugé trop élitiste. Si vous vous êtes déjà demandé comment les danseuses du corps de ballet se débrouillent pour ne pas se rentrer dedans, ce qui se passerait si une étoile se prenait le chausson dans un chewing-gum resté collé sur la scène ou encore comment elles parviennent à ne jamais avoir le tournis lors des pirouettes, ce spectacle est fait pour vous.

Le Lac des Cygnes © Guillaume Atger/Fédéphoto.com

Le message diffusé avant l’ouverture du rideau avec un fort accent russe annonce le déroulement du spectacle : on y apprend notamment que le premier entracte sera après Le Lac des Cygnes, le second après La Mort du Cygnes ; que malheureusement Mlle NotGoodEnough ne dansera pas ce soir et que Mlle PleaseGetOnStage est en retard. Les noms de scène des divas russes indiqués dans le programme sont tout aussi bien vus, de Svetlana Lofatkina à Maya Thickenthighya. Le public anglophone est hilare et le restera toute la soirée, mes voisines profitant du lieu pour lancer des « oh-là-là » toutes les 5 minutes.

L’acte II du Lac des Cygnes, remanié par les Trocks, c’est 20 minutes de fou-rire. Von Rothbart, « un sorcier maléfique qui passe son temps à changer les filles en cygnes », ressemble à une chauve-souris. Il décrit des cercles menaçants autour de la scène... avant de s’arrêter la main sur le cœur, à bout de souffle. Un gringalet débarque, une arbalète sous le bras, mais ce n’est que Benno, l’ami du Prince Siegfried, un grand blond aux allures de Ken. L’apparition du Cygne Blanc dans un éclat de rire ôte les derniers doutes aux spectateurs qui se croyaient encore à l’Opéra. Le pas-de-deux à la fois passionné et gouailleur, comme lorsque le Prince met la main aux fesses de sa Princesse, tourne au pastiche.

Le corps-de-ballet est composé de huit cygnes virils qui multiplient les gags. Coups de bec au malheureux Benno, prétendant éconduit, traversées de la scène à la nage, cabotinage, jusqu’à un irrésistible quatuor de Petits Cygnes qui fait beaucoup rire lors d’un pas qui rappelle curieusement le cancan : vous ne regarderez jamais plus Le Lac des Cygnes de la même façon. Aux saluts, un ouvreur apporte un bouquet de fleurs à la danseuse étoile, qui lui serre vigoureusement la main en remerciement. Le noir se fait, et les lumières se rallument un instant trop tôt, laissant voir la troupe en train de s’écharper pour les fleurs.




Autre pièce maîtresse de la troupe, La Mort du Cygne, célébrissime solo sur la musique de Saint-Saëns au cours duquel un cygne mourant déploie une dernière fois ses ailes : un hommage au lyrisme des ballerines russes. Du moins en théorie. Ce soir, le faisceau lumineux de la  poursuite cherche en vain la danseuse, invisible. Quand la musique démarre enfin, un cygne complètement pathétique s’avance et perd toutes ses plumes, puis se retrouve agité de tics musculaires avant de s’effondrer fort peu élégamment. Les applaudissements semblent le ragaillardir, et il en redemande. Lariska Dumbchenko interprétait ce rôle lors de la première, mais si vous le pouvez ne manquez pas l’occasion d’y admirer Ida Nevasayneva (ici en vidéo).

Les trois autres pièces de la soirée m’ont moins convaincue. Le pas-de-deux du Cygne Noir, dansé par un prince minuscule et une Princesse Cygne intimidante, en plus de faire deux-fois la taille de son partenaire, nous offre une belle démonstration technique : Siegfried tourne comme une toupie et bondit comme un cabri (désolée, l’expression est passée de mode mais ça rime), Odile fouette et pique sans faiblesse, surtout lorsqu’il s’agit de refouler le Cygne Blanc venu lever le quiproquo. Le programme manque certes d’originalité mais permet une revue des tubes de la compagnie (attention, subtil jeu de mots).

Valpurgeyeva Noch « Walpurgisnacht » © Les Ballets Trockadero

En dernière partie, Concerto Barocco, une fantaisie sur le ballet éponyme de Balanchine conduite par deux géantes en tuniques noires. La délicatesse du Concerto en ré mineur de Bach et des fleurs jaunes sur les chignons ne résiste pas longtemps aux roulements d’épaules vindicatifs et à l’aspect imposant des ballerines. Final au clair de lune avec Valpurgeyeva Noch « Walpurgisnacht » ou la Nuit de Walpurgis, soit-disant « inspiré par un ballet du Bolchoï que les Russes ont longtemps considéré comme un spécimen rare de la danse soviétique ». Faunes émoustillés et déesses grecques ressurgissent sur le Faust de Gounod pour faire revivre cette ancienne fête du printemps païenne.

Les Ballets Trockadero de Monte-Carlo sont aux Folies Bergères jusqu’au 7 octobre. Si vous ne voulez pas vous ruiner, TickeTac et BilletReduc proposent des billets à moitié prix (à partir de 23€).

À lire / regarder : l’interview (en français) du directeur de la compagnie dans le magazine Têtu, l’interview (en anglais) du danseur italien Raffaele Morra aka Lariska Dumbchenko sur les raisons qui l’ont poussé à rejoindre la troupe, un diaporama photo dans l’Express. Vous pouvez également suivre la compagnie sur sa page Facebook.

1 commentaire:

Loesha a dit…

Merci pour ton résumé, j'ai l'impression de revoir ma soirée d'hier soir :)
Pour l'ouvreur, on c'est fait avoir aussi... nous délestant de toute notre monnaie.
Côté remplissage, ça à l'air d'être assez léger en cette fin de mois (bizarrement) : 1/4 de la salle était vide en haut. Donc l'auto-replacement est plus que conseillé !