Découvrir une nouvelle compagnie
de danse est toujours une manière de s’enrichir autant qu’un challenge
personnel : le défi de mettre son amour du ballet classique à l’épreuve d’un
nouveau style, de danseurs aux formations et morphologies diverses, d’un
répertoire chorégraphique inconnu. Défi mais aussi devoir de la découverte, si
l’on ne veut pas se borner à une connaissance superlative de son art et à un amour
béat pour sa compagnie nationale. Quand on revient du voyage, on ne l’aime que
plus : pas parce qu’on la juge meilleure, mais parce qu’on sait désormais
pourquoi on l’aime. L’expérience a beau aider, on ne se laisse pas séduire
aussi facilement par une compagnie étrangère que par celle dont on connaît le style
et surtout les membres presque par cœur.
Le San Francisco Ballet ouvrait cette saison le bal des compagnies
internationales invitées au Sadler’s
Wells, la grande plaque tournante londonienne de la danse (dont on ne peut
que regretter qu’il n’existe aucun équivalent dans une ville comme Paris). Par
curiosité pour cette compagnie de premier plan dans l’innovation et l’ouverture
qu’on a peu l’occasion de voir en Europe, j’ai fait le déplacement pour la
première vendredi soir, dans un théâtre complet. Plusieurs présentations
avaient précédé sa venue, dont un passionnant article de Judith Mackrell sur son utilisation des réseaux sociaux : How Twitter transformed dance. Le SFB, fondé en 1933, réussit à être à la
fois la plus vieille compagnie des États-Unis et la plus jeune dans son utilisation
des nouvelles technologies.
Trois ballets étaient au menu de cette
première soirée : Divertimiento No. 15
de George Balanchine (1956), un hommage incontournable au fondateur de la
danse classique américaine ; Symphonic
Dances de Edwaard Liang (2012), ancien soliste du New York City Ballet ;
et Number Nine de Christopher Wheeldon (2011), chorégraphe
en vogue, récemment co-auteur du final de la Cérémonie de Clôture des Jeux Olympiques. Le détail des deux autres
programmes, auxquels je n’ai pas pu assister, est disponible en ligne. Sur les 10 ballets présentés
lors de cette tournée, 9 ont été créés au cours des 5 dernières années :
une preuve de la vitalité de la compagnie et de la volonté de son directeur
artistique, Helgi Tomasson, de
sortir de l’ombre des grands maîtres pour accueillir de nouveaux chorégraphes
et trouver sa propre voie.
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| San Francisco Ballet in Divertimento No 15 © Erik Tomasson |
Divertimiento No. 15 est l’un de ces ballets à tutus pastels ornés
de petits flots que seules les Américaines semblent encore en mesure de porter
dignement, avec un sens inégalé du kitch. Du tableau d’entrée au retour à la
pose finale, identique, une suite de petits pas et de rapides ports de bras,
qui ne sont pas toujours au service de la compagnie : poignets cassés, bas
de jambe imprécis, cous-de-pieds laissant à désirer dans les échappés, ajoutés
à l’impression que les artistes peinent à remplir l’espace scénique, ce qui est
toujours mauvais signe. Les danseurs donnent à la composition balanchinienne un
aspect un peu saccadé, les musiciens dirigés par Martin West accentuent par endroits la
difficulté de la partition de Mozart. L’entrée en
scène de trois garçons à la danse élastique et d’une soliste qui allie ballon
et vélocité me rassure cependant.
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| Symphonic Dances © Erik Tomasson |
Symphonic Dances, sur l’œuvre éponyme de Rachmaninov, est une belle découverte chorégraphique. La fluidité
du mouvement soulignée par les jupes de mousseline couleur flamme met les
danseurs bien plus en valeur. Le niveau des hommes à nouveau me surprend,
lorsqu’un danseur métis fend la scène d’un grand jeté puissant ou qu’un
corps masculin se meut à l’unisson. Si
la pièce s’avère parfois répétitive et dépourvue de fil conducteur – demander au
public de « ne pas se limiter à qu’il
voit. C’est un ballet abstrait, donc je [Liang] veux vraiment qu’il trouve son chemin au travers » c’est bien, donner des clés, c'est mieux – elle se révèle pleine de surprises, des portés enchaînés en duo aux glissades et départs
en cascade, jusqu’à ce tableau final où les filles semblent prendre leur
envol, portées en planche par leurs partenaires allongés sur le dos, formant un
V sur le sol.
De la facilité apparente du
premier ballet, qui « paraît beaucoup
plus simple qu’il ne l’est » (Balanchine) à la complaisance luxuriante
du deuxième, effets spéciaux et musique de film inclus, le programme nous amène
à saisir ce qui fait l’essence de la compagnie : son sens du rythme. Number Nine, décrit comme « une sensation visuelle » en 16
minutes, le porte à son apogée. Malgré la fatigue de fin de semaine et la distance (au fond du premier balcon, les tarifs et la vue sont
imprenables , en revanche c’est déjà un peu loin pour rentrer dans la
physicalité du spectacle), les couleurs éclatantes, la musique de Ash et la danse « pleins gaz » (Wheeldon) réussissent
à me tenir en haleine. Si les ensembles manquent parfois de synchronisation, l’énergie
et la légèreté déployées sur scène sont contagieuses, et les danseurs récoltent
l’enthousiasme qu’ils étaient venus cueillir.
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| San Francisco Ballet in Number Nine © Erik Tomasson |




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