23/09/2012

Gala des Étoiles du 21ème siècle

22/09, Théâtre des Champs-Élysées

C’était soirée people avenue Montaigne. À l’occasion de l’anniversaire du Gala des Étoiles du 21ème siècle, qui fête cette année ses 15 ans, tout ce que Paris compte de mécènes semblait s’être donné rendez-vous. Robes longues façon léopard, gilets chamarrés, talons vertigineux, visages liftés, silhouettes filiformes, presque de quoi vous faire regretter de n’avoir pas vous-même consenti un effort vestimentaire particulier. Les danseurs de l’Opéra, des jeunes espoirs aux étoiles - nombreuses sur scène et dans la salle - apportent un brin de fraîcheur et d’élégance à cette débauche de chic et de kitch. Placée derrière deux d’entre eux, je profite seulement pour la deuxième fois de cet évènement en savourant la chance d’y être parvenue : je reviendrai à l’occasion sur les circonstances épiques dans lesquelles j’ai obtenu cette place, pour l’instant l’heure est aux réjouissances avec une ouverture de saison de haute volée.

Quelque peu tombé en désuétude ces dernières années, le traditionnel gala a fait peau neuve pour sa 15ème édition. La présence de trois étoiles russes supplémentaires (Svetlana Zakharova, Andreï Merkuriev et Vladimir Shklyarov) pour la soirée du 22 chamboule le programme annoncé par Dansomanie ; heureusement, des surtitres annonçant les extraits au fur et à mesure de la soirée permettent de s’y retrouver. Il revient à Julien Lestel et Gilles Porte de la Compagnie Julien Lestel d’ouvrir le bal avec Les Âmes Frères, signé par le premier des deux, dont la chorégraphie et la musique me laissent de marbre malgré la semi-nudité et la technicité des danseurs. Le propre de ce genre de soirée étant de nous proposer un programme en dents de scie, une entrée en matière un peu déroutante garde cependant l’intérêt de la découverte.

Aki Saito et Wim Vanlessen nous font passer aux choses sérieuses avec la Sonate N°5 de Maurice Béjart sur la partition de Bach. J’avais regretté de ne pouvoir apercevoir le Ballet Royal de Flandres en tournée la saison dernière, et les danseurs ne manquent pas à la réputation de leur compagnie : la maîtrise du vocabulaire béjartien et l’exécution implacable des développés, ronds de jambes et sauts en parallèle s’ajoutent à la facilité avec laquelle ils surmontent les difficultés de cette œuvre académique et exigeante (elle est en tunique, lui en collant blanc). Ils se révèlent encore meilleurs en seconde partie lorsqu’ils reviennent avec une pièce majeure de leur répertoire : In The Middle, Somewhat Elevated de William Forsythe, un vertige chorégraphique que je n’ai jamais vu autrement qu’en gala (ce qui me fait me demander si la musique de Thom Willems est supportable au-delà de quelques minutes) et qu’ils survolent avec une exactitude et une rapidité incomparables.

Aki Saito & Wim Vanlessen, In The Middle

En décalage total, Rasta Thomas déboule sur scène environné d’un sifflement que nous n’avons que trop entendu cet été : un bourdon, que le danseur poursuit puis gobe. Mauvaise idée, car l’insecte continue de s’agiter dans son estomac. Bumble Bee de Milton Myers et Vladimir Angelov sur le célèbre Vol du bourdon de Rimsky Korsakov relève plutôt du hip hop que du ballet mais le solo (trop court) n’en est pas moins jubilatoire. Le danseur revient avec de nouvelles acrobaties sur Love The Way You Lie de Rihanna et Eminem (il fallait oser !) ... sans l’auteure de ce qui devait initialement être un pas-de-deux, Adrienne Canterna. Ceci explique sans doute la pauvreté de la pièce, qui peine à tenir ses promesses. Dans le même genre, les New York Tap Stars, Jason Janas et Jumaane Taylor, effectuent un numéro de claquettes en début de seconde partie auquel je n’accroche pas du tout.

Retour à l’épure classique avec les représentants du Ballet de Hambourg, Hélène Bouchet et Thiago Bordin, qui nous offrent par deux fois une démonstration du style de leur directeur artistique, John Neumeier. Adagietto d’abord, extrait de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler, qu’il me tarde de découvrir intégralement à l’Opéra de Paris cette saison ; Meditation ensuite, tiré de Illusionen, wie Schwanensee sur un air de Tchaïkovski. Difficile de se laisser emporter par ce chorégraphe très intellectuel sans connaître la signification des pas : le premier passage est abstrait, le second m’évoque aussitôt Onéguine ou la Dame aux Camélias sans avoir la moindre idée de ce qui se trame entre ce jeune homme pensif et cette femme à l’allure éthérée. À l’instar du Ballet de Flandres, on est là devant une compagnie qui maîtrise son répertoire jusqu’au bout des doigts, des danseurs qui portent dans chacun de leurs gestes l’empreinte du créateur.

Hélène Bouchet & Thiago Bordin, Illusionen, wie Schwanensee

On ne peut pas en dire autant de Polina Semionova (American Ballet Theatre) et de son frère Dimitri Semionov (Opéra de Berlin) : leur Corsaire extrêmement convenu jusqu’à devenir mécanique n’apporte rien de plus que le plaisir de voir enfin « en vrai » cette star internationale qui a même inspiré le personnage d'une bande-dessinée. Pas un gala digne de ce nom sans ce pas-de-deux que je n’apprécie ni pour la musique creuse d’Adolphe Adam ni pour sa structure trop commune. Le partenariat aguerri et les fouettés suscitent l’enthousiasme du public mais ce Conrad manque cruellement de sensualité et de présence en scène : dommage de ne pas trouver plus de continuité au mouvement lorsqu’on dispose d’une technique aussi malléable. La belle revient en solo avec Alles Waltzer de Renato Zanella sur du Johan Strauss, une chorégraphie totalement insipide qui n’enlève cependant rien au plaisir de la voir sourire et évoluer en scène.

La révélation de la soirée vient avec le Joffrey Ballet dans Age of Innocence d’Edwaard Liang (découvert récemment grâce au San Francisco Ballet), musique de Phillip Glass et Thomas Newman. Je retrouve la fluidité et les portés inventifs qui m’avaient tant marquée à Londres la semaine dernière, la douceur et le naturel de sa chorégraphie, sublimée ici par une interprète d’exception en la personne de Victoria Jaiani. Alliant souplesse et lyrisme, la jeune femme étire sa danse à l’infini, donnant plus à chaque pas, avec l’aisance et la grâce des grandes étoiles. After the Rain de Christopher Wheeldon sur deux pièces d’Arvo Pärt met à nouveau en valeur son charisme et la qualité du partenariat de Fabrice Calmels.

Victoria Jaiani & Fabrice Calmels, After the Rain

La tête d’affiche de la soirée est saluée par des applaudissements dès l’apparition de son nom sur l’écran. C’est sans doute l’une des premières danseuses que j'ai connues, sans avoir jamais réussi à la voir en scène jusqu’à ce jour : Svetlana Zakharova du Bolchoï interprète La Mort du cygne de Michel Fokine, perdue dans un immense tutu immaculé d’où s’envolent des bras complètement libérés du torse, menée par un cou-de-pied aquilin qui parfait la métamorphose. Je la préfère cependant dans le pas-de-deux qu’elle présente ensuite avec Andreï Merkuriev dit le Magnifique, Distant Cries, d’Ewaard Liang à nouveau, partition de Tomaso Albinoni, qui lui permet de déployer ses talents de comédienne dans un registre plus contemporain.



Attention, canon: l’autre invité extraordinaire c’est Vladimir Shklyarov du Mariinsky qui fait sa première apparition dans Requiem for Narcissus de Yuri Smekalov, bande sonore de Clint Mansell. J’avais déjà vu un solo similaire en janvier dernier, ce mythe sied décidément bien aux danseurs. Grand et fin, une fleur pailletée sur les épaules, il a les mains liées par un miroir qu’il utilise au départ pour renvoyer la lumière d’un projecteur braqué sur lui, et dont il tente ensuite de se débarrasser. Ses longues arabesques sont autant de tentatives pour se libérer du sol qui l’enchaîne peu à peu, avant de s’écrouler, tandis que l’ombre d’un narcisse se dessine en fond de scène. Subjectivement le plus beau moment de la soirée.


En guise de final, Don Quichotte, qui voit le retour de Vladimiiiiiir en Basilio accompagné de Yana Salenko de l’Opéra de Berlin. Ça commence avec la mauvaise musique, puis quelques minutes de silence ponctuées par les rires du public le temps de retrouver le bon morceau de Ludwig Minkus. Le couple est mal assorti - jusqu’aux costumes d’un rouge différent - et voir chacun cabotiner de son côté tout au long du pas-de-deux est assez drôle pour amuser même les étoiles placées devant moi. Les équilibres interminables de Miss Salenko, l’explosivité de Mr Shklyarov, les fouettés qui tournent, tournent... Chaque couple revient pour le grand défilé dans un feu d'artifice de grands jetés et de portés pour épater la galerie puis prend la pose pour un tableau final de toute beauté.

Déroulement de la soirée : Les Âmes Frères ; Sonate N°5 ; Bumble Bee ; Adagietto de La Cinquième Symphonie ; Requiem for Narcissus ; Age of Innocence; La Mort du cygne ; Le Corsaire ; Tap Stars ; Meditation de Illusionen, wie Schwanensee ; Alles Waltzer ; After the Rain ; Love The Way You Lie ; In The Middle, Somewhat Elevated ; Distant Cries ; Don Quichotte.

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