29/08/2012

L’Opéra de Paris à Biarritz


10 mois plus tôt

Biarritz, c’est ça...


... le gâteau basque sur la plage au petit déjeuner, les pieds dans l’eau un dimanche d’automne, devant les hôtels de luxe et les hordes de gamins qui jouent au ballon ovale. Ça vend du rêve ? Il m'aura pourtant fallu surmonter les tentatives de sabotage de la RATP pour en arriver là.


Samedi 29 octobre 2011, 5h30 du matin, dans une obscure banlieue parisienne. Époque révolue où mon futur iPhone dormait encore dans son coffret tandis que mon Sony Ericsson sommeillait sous un fauteuil, oublié la veille sur mon lieu de vacances. De retour aux bonnes vieilles méthodes, l’itinéraire imprimé la veille sur transilien.fr, j’attends un vain un RER qui... ne circule pas. Heureusement que j’ai prévu large. Lorsque la douce voix métallique annonce que le suivant ne marquera pas d’arrêt à ma station, j’envisage brièvement de m’inquiéter, mais il s’avère rapidement que ce n’était qu’un coup de bluff, et celui-ci décide finalement de m’embarquer.

Arrivée à Saint-Michel Notre-Dame pour le changement direction Montparnasse, je me mets en quête de la ligne 4, introuvable. Je commence déjà à accuser mon réveil matinal lorsque je tombe sur le panneau-qui-tue : « Fermée pour travaux à compter de ce jour ». WTF. Oubliant mon itinéraire devenu caduc, direction la surface en espérant, que sais-je, le miracle qu’il me faudrait désormais pour ne pas manquer mon train ? J’erre (en courant) sur l’île de la Cité complètement déserte et je tombe nez à nez avec, non pas Clopin ni le Magicobus, mais une navette de remplacement déjà archipleine. Pour peu que le TGV soit en retard, il me reste une chance... j’arrive à 7h17, soit 2 minutes après son départ.

Le voyage soigneusement planifié des mois à l’avance démarre en beauté. Un autre départ sur la ligne Paris > Bordeaux > Dax > Bayonne > Ballet City est bien prévu 3h plus tard, mais quiconque a déjà essayé de négocier l’échange d’un billet Prem's avec un guichet SNCF sourira rien qu’à l’idée. J'essaie quand même de négocier avec une guichetière, désolée pour moi mais qui ne peut me proposer que des billets en 1ère catégorie à 120€. En désespoir de cause, je tente donc la seule solution qu’il me reste, et je plaide si bien ma cause que mon ange gardien accepte de me dépanner. Résultat des courses : 5h à jouer les passagers clandestins sur un strapontin, dont une partie à écouter d’un air docte mon voisin se plaindre des TGV surbookés.

Biarritz plage

Après avoir écumé les salles d’Île de France, je continue donc mes escapades au-delà du périph’, en poussant un peu plus loin cette fois pour suivre le Ballet de l’Opéra de Paris en tournée à Biarritz. Alors, millionnaire, monomaniaque ou mécène de l’AROP ? Sans doute un peu des trois (ou en tous cas ça viendra). Il faut dire que l’affiche n’y était pas pour rien : Suite en blanc de Serge Lifar, L’Arlésienne de Roland Petit et le Boléro de Maurice Béjart réunis le temps d’une soirée, l’occasion d’apercevoir en une seule représentation la quasi-totalité des Étoiles de l’Opéra de Paris dans le répertoire qui leur convient le mieux. Ce n’est pas par hasard si ce programme sur-mesure est souvent représenté à l’étranger, constituant une vitrine parfaite de la technique et du style français.

En ce qui me concerne, si j’adore le néoclassicisme de Lifar, la sensualité de Roland Petit, la puissance de Béjart et la précision d’orfèvre que demandent les trois, c’est encore un peu plus. Ce triple-bill, lorsqu’il a été donné il y a quelques années à l’Opéra Garnier, est surtout le premier spectacle que je suis retournée voir une deuxième fois (ce qui n’est pas rien quand on n’a pour soi ni les moyens ni la proximité géographique). N’étant pas en mesure de tracer la compagnie jusqu’en Russie, où elle avait donné ce programme quelques mois plus tôt, ni aux États-Unis, où elle l’a fait découvrir aux critiques anglo-saxons cet été, il n’était pas question de le rater si près d’ici (relativement parlant).

Malgré mes efforts à tenter de persuader mes camarades blogueuses de m’accompagner, personne d’autre n’ayant manifesté le moindre intérêt pour la plage, les danseurs torses-nus ou le patrimoine gastronomique de la région, je me suis résignée à y aller seule (et histoire d’enfoncer le clou, j’ai la délicatesse de vous raconter ce que vous avez manqué).


Biarritz, ce n’est pas quelques kilomètres en dessous de Bordeaux, comme ma connaissance relative de la géographie des plages me le laissait présumer, mais une ville encastrée sur la côte au fin fond du Sud de la France à la frontière avec l’Espagne. D’où la durée (et le prix) du trajet. Il est 15h10 quand j’arrive enfin sur place, ce qui signifie que la première représentation de la journée est déjà commencée depuis 10 minutes. Mappy consulté la veille m’annonçait 41 minutes de marche de la gare ferroviaire à la Gare du Midi (c’est le nom de la salle de spectacle) : si je ne me perds pas j’ai une chance d’arriver avant la fin, d’autant que le trajet est en ligne droite, il suffit de suivre l’avenue du Président Kennedy. Facile... en théorie.

En réalité, les écrans d’ordinateur ne rendent pas compte du relief, et il se trouve que Biarritz, ça monte et ça descend comme les montagnes russes (ce qui tombe sous le sens lorsqu’on sait qu’on est dans les Pyrénées-Atlantiques, mais moi je croyais aller dans les Landes... bref) et comme il fait chaud, avec mon sac de voyage, j’en suis presque à regretter que la RATP ne sévisse pas jusqu’ici. Sur la route, je croise des palmiers (?), des villas baptisées, des boulangeries-pâtisseries, mais aucun habitant ; pour cela, il faudra sans doute repasser en haute-saison.

Arrivée dans le centre, ça se corse puisque la ville joue au GPS en mode expert, avec rues anonymes. Avec la triche électronique je suis plutôt bonne joueuse, mais avouez que mettre une pancarte au début d’une rue qui désigne le nom d’une autre rue, c’est quand même un peu retors. Quand soudain, au détour d’une côte : « AAAAAAH !! » (traduisez : « LA MEEEER !!! »). Enfin, après avoir un peu tourné en rond, je finis par trouver une passante à l’accent chantant pour m’indiquer ma destination. Par chance, je n’ai manqué que le premier ballet, que j’aurai l’occasion de revoir le soir, et c’est parti pour L’Arlésienne. (Je regroupe ici le compte-rendu des deux représentations de la journée.)

La Gare du midi

    Billets mis en vente sur internet, tarifs réduits très abordables (17€ la première catégorie alors qu’il se dit dans la presse que les biarrotes ont payé très cher la venue de la compagnie), salle de spectacle au dénivelé confortable : on n’a pas souvent l’occasion d’admirer le Ballet de l’Opéra de Paris sous d’aussi bons auspices. Placée plein centre, quelques rangées derrière la directrice et l’administrateur de la danse, je ne suis d’ailleurs pas la seule aropienne à avoir fait le déplacement. Les ouvreurs sont accueillants et tutoient tout le monde, le programme est même fourni gratuitement, distribution incluse. Le déroulement du spectacle est annoncé avant l’ouverture du rideau en basque puis en français.

    Suite en Blanc de Lifar a la particularité de convenir aussi bien aux danseurs qu’aux spectateurs. Ultra-efficace, cette œuvre montre au public ce qu’il veut voir : de grands tableaux classiques et des pas-de-deux en tutus blancs sur une musique entraînante ; en mettant en valeur le Ballet de l’Opéra, souverain dans ce répertoire : la maîtrise technique sans la flamboyance, l’attitude détachée et fière sans plus d’investissement dans le jeu. Agnès Letestu règne sur La Cigarette et les fouettés en y imposant son propre rythme, Aurélie Dupont brille au contraire par la vivacité de ses déboulés, Mathieu Ganio embellit sans effort la Mazurka et le Stéphane Bullion des bons jours nous offre un superbe manège à la fin de l’Adage. Aux côtés de ces étoiles, Julien Meyzindi et Audric Bézart ne dépareillent pas dans le Thème varié et les quatre garçons du Pas de Cinq (Cyril Mitilian, Daniel Stokes, Simon Valastro et Adrien Couvez) ont même l’air de bien s’amuser. Eve Grinztajn évolue avec volupté dans La Sieste, rehaussant le charme de la Namouna de Lalo.

Dorothée Gilbert, Suite en Blanc

    L’Arlésienne conte les amours contrariées de Frederi pour Vivette d’après la nouvelle d’Alphonse Daudet. Dans un cadre provençal étrangement stylisé, le premier ne cesse de poursuivre un fantasme, délaissant sa douce fiancée, jusqu’à perdre la raison et se suicider. Roland Petit est un maître en matière de théâtralité et les Suites n°1 et 2 de Bizet nous plongent rapidement dans un univers à la fois naïf et maladif.
    Difficile de revoir ce ballet sans penser à l’English National Ballet, qui l’avait repris trois mois plus tôt, donnant l’occasion aux Friends d'assister aux répétition dans les studios et sur la scène du London Coliseum. Les deux compagnies abordent l’œuvre de manière assez différente, et il m’est curieusement difficile de les départager. Si les danseurs parisiens ont une meilleure technique, qui se traduit visuellement par des mouvements plus amples, leurs collègues londoniens ont pour eux l’interprétation. Les mains qui s’écarquillent devant le visage ne sont pas aussi charmantes, les paysans n’ont ni les larges sourires ni la même tendresse lorsqu’ils tendent les mains aux filles, elles n’ont pas la même sollicitude lorsqu’elles se pressent autour de Frederi (exception faite de Charlotte Ranson).
    Plus surprenant, l’ensemble manque de synchronisation et de précision, notamment lors des sauts, peut-être faute d’avoir eu assez de temps de répétition au milieu des programmes parisiens. Lorsque Frederi se fraie un chemin parmi le groupe d’hommes pour apparaître soudainement en avant-scène, j’ai l’impression d’entendre encore le maître de ballet : « Restez serrés ! Tu dois te glisser, là, au milieu, et apparaître tout d’un coup ! ». On n’en est plus à ces subtilités, et Alessio Carbone a droit à un véritable couloir. Malgré cela, et un léger manque de musicalité, il se révèle magistral dans la variation finale. Benjamin Pech offre une interprétation plus équilibrée et plus puissante sur la fin, Clairemarie Osta s’est depuis longtemps approprié la candeur de Vivette.

Clairemarie Osta et Alessio Carbone, L'Arlésienne

    L’intelligence de ce programme est de monter crescendo. Après le feu d’artifice de Suite en Blanc, on se demande comment enchaîner sur une Arlésienne beaucoup plus intimiste, et puis on se laisse happer par la puissance dramatique de Roland Petit. Le Boléro de Ravel version Béjart surprend en changeant à nouveau de perspective, réussissant à capter dès les premières secondes toute l’attention du spectateur, obligé de se concentrer sur un mince faisceau lumineux pour déceler ce qui se passe sur scène.
    J’avais déjà vu ce ballet trois fois avec Nicolas Le Riche (qui dansait le soir), et les trois fois il m’avait été impossible de détacher mes yeux de lui, tant il est hypnotisant. Marie-Agnès Gillot (en matinée) a beau être convaincante, elle m’aura surtout donné l’occasion de voir que les figurants ne chôment pas autour de la table, enchaînant les poses sculpturales façon dieux grecs dans la semi-pénombre (dommage de n’avoir pas eu un bloc de marbre et un stylet sous la main, j’aurais pu être plus explicite). Ce ballet, c’est surtout une question d’hormones (d’ailleurs je ne saisis pas comment on peut le comparer à un numéro de cirque) or une femme moi ça ne me fait pas trop vibrer, surtout quand il y a Yann Saïz, Bruno Bouché, Julien Meyzindi ET Audric Bézart à côté ♥♥♥♥♥ (double pensée pour Mimy).
    Évidemment, tout ça se termine par une standing ovation et des applaudissements nourris longtemps après le baisser de rideau.


Fin de la représentation de l’après-midi : j’ai tout juste le temps de retourner sur mes pas pour déposer mes affaires avant de refaire le chemin inverse assister au programme complet cette fois. L’auberge de jeunesse étant située à proximité de la gare TGV, soit à 2 km du centre-ville, je n’ai pas choisi le plus pratique, mais à 20€ la nuit-petit-déjeuner-compris, il n’y a pas à se plaindre. Je partage ma chambrée avec une Espagnole : deux lits à étages pour 10 m², après Londres c'est le grand luxe. Les bâtiments en bois et la salle à manger vitrée sont plutôt agréables à vivre, et les photos et consignes affichées sur les murs laissent penser que l’endroit sert de repère aux surfeurs durant l’été.

Le dimanche, c’est vacances, et avec l’heure d’hiver j’ai même une heure de plus pour en profiter. Après un détour par la réception pour remettre les draps, j’évite stratégiquement le jus d’orange concentré et les chocapics pour aller plutôt déguster un gâteau basque sur la plage, où toute la population manquante en centre-ville semble s’être donné rendez-vous. Un match y est organisé entre des petits hauts comme trois pommes, encouragés par leurs parents surexcités. Les enfants qui ne jouent pas au rugby ont une planche de surf entre les mains.

Une fois les pieds gommés et le pantalon trempé jusqu’aux genoux, un petit tour sur la promenade pour acheter des cartes postales, une visite chez Adam qui vend macarons et ballons de rugby en chocolat (c’est un peu obsessionnel tout de même), un passage par les halles, un dernier coup d’œil à la mer, et c’est déjà l’heure de reprendre le train. Fatalité ? Celui-ci percute une voiture à un passage à niveau 15 minutes après le départ. Bilan : 2h de retard, billets non remboursés, et mon voyage se termine avec un autre de ces charmants messages métalliques, comme il a commencé.


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