25/06/2012

La Paul Taylor Dance Company à Paris

19, 23 et 24/06, Théâtre Chaillot

Lancé il y a sept ans, le festival Les Étés de la Danse est aujourd’hui un évènement majeur de la saison artistique parisienne. Tous les ans, une compagnie de renommée internationale est invitée à se produire sur la scène du Théâtre Chaillot ou du Châtelet, pour le plus grand bonheur des balletomanes. Après le vent de fraîcheur apporté par le Miami City Ballet l’été dernier, la Paul Taylor Dance Company et l’Alvin Ailey American Ballet nous font ces jours-ci les honneurs de leur répertoire vivant et inventif, avec une joie de danser et un esprit de liberté communicatifs.

Figure historique de la modern dance américaine, Paul Taylor (né en 1930) fut d’abord le danseur de Merce Cunningham, George Balanchine et Martha Graham avant de fonder sa propre compagnie en 1954. Il créera pour elle plus de 130 chorégraphies dans un style très personnel, tantôt joyeux, tantôt sombre, de l’élégie à la farce, proposant sa vision teintée d’humour de thèmes de société pourtant graves, de la violence familiale à celle de la guerre. Chaque soirée présentant un programme composé de 3 ou 4 œuvres courtes, je vous propose un classement des 9 ballets que j’ai eu le plaisir de découvrir cette semaine.
Paul Taylor Dance Company, Cloven Kingdom © Tom Caravaglia

  • Les incontournables


Company B (Andrews Sisters)
J’avais découvert Paul Taylor avec cette pièce interprétée par l’American Ballet Theater au Sadler’s Wells en février 2011. Sur une bande-son crachotante des années 40, de jeunes GI lutinent les filles : une insouciance affichée sur fond de Seconde Guerre mondiale, dont on entrevoit les combats derrière eux. La jolie Heather McGinley et l’attachante Eran Bugge font fureur sur les rythmes entraînants des chansons des Andrews Sisters. Les ardeurs des garçons qui les courtisent semblent vouloir leur faire oublier le drame qui se joue derrière ces jeux de l’amour.

Esplanade (Bach)
Donné en guise de final lors de la première représentation, ce ballet vif et coloré se veut « une transposition acrobatique des problèmes qui perturbent la vie de famille ». Les filles en robes multicolores et les garçons en maillots moulants s’y poursuivent à une vitesse effrénée, avec une telle vivacité qu’on perçoit à peine l’interface entre le moment ils sautent en l’air et celui où ils se réceptionnent en roulant au sol un instant plus tard. Michelle Fleet attire tous les regards, un sourire rayonnant aux lèvres, comme si le l’œuvre lui avait été faite sur mesure.

Brandenburgs (Bach)
Paul Taylor a dansé dans la compagnie du grand Mister B., George Balanchine, et l’on serait tenté de croire qu’il a voulu lui rendre hommage avec cette pièce à la géométrie virtuose et aux ensembles qui rappellent la composition des ballets néoclassiques. Six danseurs en collants académiques émeraude et trois danseuses en tuniques longues enchaînent les figures asymétriques, fentes et attitudes, sur le classicisme parfaitement approprié des Concertos Brandebourgeois de Bach. Le découpage incisif de l’espace et l’humour discret qui s’en dégage m’évoque Joyaux, tandis que le pas-de-quatre me rappelle Apollon. Eran Bugge s’y montre à nouveau captivante.

Paul Taylor Dance Company, Company B © Paul B. Goode



  • Les classiques


Beloved Renegade (Poulenc)
À l’écoute du Gloria de Poulenc, j’ai l’impression confuse d’avoir déjà entendu cette œuvre quelque part. Gagné, le Gloria très noir de Kenneth MacMillan a bien été donné par le Royal Ballet en début de saison. Paul Taylor construit lui aussi son ballet autour de la guerre : dans un cadre idyllique porté par un chant religieux qui me fait imaginer un Jardin d’Eden, filles et garçons batifolent avec une innocence infantile. Les tuniques démodées ajoutent un charme suranné à ce ballet, dont la plus belle image reste celle où deux rangées de danseurs en diagonale s’allongent en crescendo, laissant s’échapper un couple dans leur sillage.

Mercuric Tidings (Schubert)
Si je ne parviens à trouver ce qui différencie cette pièce typiquement taylorienne de celles vues précédemment, c’est peut-être parce qu’elle rassemble à la fois les qualités et les points faibles de la compagnie. Des danseurs montés sur ressorts qui démontrent dans chaque ballet une endurance remarquable, une joie de danser manifeste et des filles au style très personnel, qui attirent chacune l’œil pour une raison différente (ici Parisa Khobdeh pour sa beauté) alors que leurs partenaires ne se distinguent pas vraiment les uns des autres. Un style parfois répétitif, mais jamais ennuyeux, toujours très inspiré.

Aureole (Haendel)
Ce ballet abstrait est un mythe dont on célèbre cette année le 50ème anniversaire. Les plus grands l’ont dansé, à commencer par Paul Taylor lui-même, qui lui doit sa renommée internationale. Deux hommes et trois femmes en blanc s’y croisent, légers et bondissants tandis qu’ils traversent la scène avec ces sauts en ciseaux devenu emblématiques. Le solo de Michael Trisnovec sur le Larghetto du Concerto grosso en fa majeur de Haendel en est sans doute le moment fort par sa sensualité et sa retenue. On peine cependant à percevoir aujourd’hui tout ce que cette pièce avait de précurseur lorsqu’elle a été donnée pour la première fois en 1962.


  • Les inclassables


Cloven Kingdom (Corelli / Cowell / Miller)
« L’homme est un animal social. » Partant de ce lieu commun de Spinoza, Paul Taylor déploie son sens de la bizarrerie et de l’étrangeté dans ce qui semble être un véritable patchwork de ballets rafistolés les uns aux autres, sans lien ni logique apparente. Les filles en robes de bal aux couleurs vives volettent comme des poules, les hommes en costumes de pingouin se roulent au sol et se rassemblent en meute, révélant leur nature sauvage derrière la sophistication de leurs tenues de grand soir. Loufoque et déjanté, ce ballet me laisse perplexe, sans pour autant que l’amusement ne le cède à l’ennui.

The Uncommitted (Pärt)
Après les relations sociales que l’on vient de dépeindre, cette œuvre renvoie une impression de solitude. Alors que le groupe de danseurs vêtus de combinaisons simili-militaires semblait homogène, un individu s’en détache, puis un autre, et des couples se forment avant de se déchirer lors de combats mimés. L’agressivité est latente, jusqu’à ce que tous se séparent, laissant le sentiment d’une paix manquée tandis que chacun retourne à sa solitude dans l’obscurité des coulisses. Confirmation auprès du programme : Paul Taylor a voulu montrer « Un monde de brutes » où les relations virtuelles auraient proscrit la chaleur humaine.

Big Bertha (Orgues de Barbarie)
Ce ballet non prévu initialement est sans doute le plus violent que j’aie jamais vu, sur un thème très dur : celui de l’inceste. Drôle d’idée de le programmer en matinée et sans avertissement aux enfants potentiellement présents dans la salle (il pourrait aisément être interdit aux moins de 16 ans). Une famille se rend à la fête foraine et met une pièce dans la main d’une poupée automate, Big Bertha, inquiétante super-héroïne androgyne en talons hauts interprétée par un homme. Avec sa baguette, cette fée maléfique va jeter un sort au père de famille et le rendre fou jusqu’à le forcer à violer sa fille, tandis que la mère se dévergonde pour devenir une Carmen aguicheuse en bustier pourpre. Une fois ces trois vies ruinées, l’immense poupée sort de son piédestal et s’empare du père qu’elle déguise grossièrement en super-héros avant de le porter à ses côtés pour l’embrasser. Une pièce marquante et dérangeante qui pousse à se demander quel atroce fait-divers ou évènement traumatisant de sa vie personnelle a bien pu amener le chorégraphe à la mettre en scène.
Paul Taylor Dance Company, Big Bertha © Paul B. Goode

La Paul Taylor Dance Company est en résidence au Théâtre Chaillot jusqu’au 28 juin. Prix unique : 45€ (30€ pour les abonnés). Malgré le prestige de la compagnie, je regrette que le coût élevé des places cumulé à l’absence de tarifs dégressifs ou de réductions de dernière minute soit quelque peu dissuasif, d’autant que la variété des programmes proposés chaque soir aurait pu donner lieu à une formule forfaitaire pour les spectateurs intéressés par plusieurs représentations.

L’Alvin Ailey Dance Theater sera au Théâtre du Châtelet du 25 juin au 21 juillet. Prix : de 15 à 80€.

Mille mercis aux Étés de la Danse et à Aymeric pour m’avoir permis d’assister à ces représentations.

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