Les spectateurs qui l’avaient vue
il y a deux ans en avaient gardé un souvenir enchanté. L’étoile du Mariinsky Ouliana Lopatkina était de retour hier
soir au Théâtre Montansier pour un
hommage aux trois grandes ballerines russes du XXe siècle que furent Anna
Pavlova, Galina Oulanova et Maïa Plissetskaïa. Le spectacle, déjà présenté en
juin 2010, s’articule autour de « miniatures chorégraphiques », entrecoupées par des
images d’archives sur un texte récité par Jean-Daniel Laval, comédien et
directeur du théâtre. L’occasion d’une leçon d’histoire de la danse et d’une
ode à la beauté éthérée de la danse russe.
À l’apparition de l’étoile en
scène pour le premier pas-de-deux, « Anna
Pavlova et Cecchetti » chorégraphié par John Neumeier sur un extrait
de La Belle au Bois Dormant de
Tchaïkovski, on se demande si le cadre miniature du théâtre saura contenir son
immense sens du mouvement. Les lignes interminables d’Ouliana Lopatkina, et
celles de son partenaire Marat Shemiunov,
premier danseur au Mikhailovsky, s’accordent pour un prologue plein de grâce
évoquant l’admiration du maître de ballet italien à la fin de sa vie pur sa
brillante élève russe. Autour d’une barre, Cecchetti guide Anna d’attitudes
placées à la perfection en amples développés.
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| Lopatkina et Shemiunov, Pavlova et Cecchetti © Dansomanie |
Un montage de films et
photographies d'époque retrace ensuite la carrière de la fragile Anna Pavlova (1881-1931), jugée trop chétive pour danser et d’abord critiquée
pour sa faiblesse technique avant de remporter l’adhésion du public russe tout
entier grâce à la personnalité de son style dans le rôle-titre de La Bayadère, Nikiya (« Niki »
ici, pour les intimes). La « Danse
russe » de Mikhaïl Fokine, solo dansé en robe longue traditionnelle avec
une lourde coiffe dorée, lui permit de briller aussi dans le registre
folklorique. Ouliana Lopatkina nous en fait la démonstration avec de la
vivacité et du caractère.
Galina Oulanova (1910-1998), moins connue en Occident, fit sa carrière à l’époque
soviétique et devint l’emblème du socialisme : on cherchait alors des
modèles dans tous les corps de métier, et par un étrange hasard, cette
ballerine individuelle et élégiaque s’imposa à l’heure du collectivisme et de
la force brute. Rendue célèbre par la version filmée du Roméo et Juliette de Leonid Lavrovski, elle marqua les mémoires
avec « La Mélodie » d’Assaf
Messerer, sur un air de Glück. La danseuse flotte dans les airs, portée par son
partenaire à bout de bras, déployant autour d’elle un long voile transparent
dont elle semble défier la légèreté. Un lambeau tiré d'un rêve, incarné ici avec une grâce
infinie.
La dernière grande ballerine russe évoquée lors de cet hommage est Maïa Plissetskaïa (née en 1925), dépeinte comme avant-gardiste et révoltée depuis son enfance dans un orphelinat suite à l’arrestation de ses parents considérés comme « ennemis du peuple ». La puissance de ses sauts et son intensité dans le contemporain la rendirent incontournable. « La Rose malade », pas-de-deux de Roland Petit sur une musique de Gustav Mahler, curieusement éclairé ici par des lumières vertes à reflets roses, exprime tour à tour la résistance et l’abandon de la belle dans les bras de son partenaire, qui finit par la briser à force de la contraindre.
Quelle autre pièce pour conclure
cette soirée que le célébrissime solo créé par Mikhaïl Fokine sur la partition
du Cygne de Saint-Saëns ? Alors qu’Anna Pavlova devait se rendre à un gala
de bienfaisance, elle demanda conseil à son ami danseur, qui s’essayait tout
juste à la chorégraphie. Celui-ci improvisa pour elle et avec elle La Mort du Cygne, un ballet de quelques
minutes devenu l’apanage de toutes les étoiles russes. On raconte que
la Pavlova demanda à sa mort qu’on lui apporte le tutu dans lequel elle l’avait
dansé, et sur lequel elle avait agrafé une broche rubis. Ouliana Lopatkina
porte elle aussi cette goutte de sang sur son cœur lorsqu’elle danse avec rage et
désespoir ce solo dont elle est certainement aujourd’hui la plus grande héritière.



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