23/06/2012

Ouliana Lopatkina à Versailles

22/06, Théâtre Montansier de Versailles

Les spectateurs qui l’avaient vue il y a deux ans en avaient gardé un souvenir enchanté. L’étoile du Mariinsky Ouliana Lopatkina était de retour hier soir au Théâtre Montansier pour un hommage aux trois grandes ballerines russes du XXe siècle que furent Anna Pavlova, Galina Oulanova et Maïa Plissetskaïa. Le spectacle, déjà présenté en juin 2010, s’articule autour de « miniatures chorégraphiques », entrecoupées par des images d’archives sur un texte récité par Jean-Daniel Laval, comédien et directeur du théâtre. L’occasion d’une leçon d’histoire de la danse et d’une ode à la beauté éthérée de la danse russe.
Anna Pavlova, La Mort du Cygne

À l’apparition de l’étoile en scène pour le premier pas-de-deux, « Anna Pavlova et Cecchetti » chorégraphié par John Neumeier sur un extrait de La Belle au Bois Dormant de Tchaïkovski, on se demande si le cadre miniature du théâtre saura contenir son immense sens du mouvement. Les lignes interminables d’Ouliana Lopatkina, et celles de son partenaire Marat Shemiunov, premier danseur au Mikhailovsky, s’accordent pour un prologue plein de grâce évoquant l’admiration du maître de ballet italien à la fin de sa vie pur sa brillante élève russe. Autour d’une barre, Cecchetti guide Anna d’attitudes placées à la perfection en amples développés.

Lopatkina et Shemiunov, Pavlova et Cecchetti © Dansomanie

Un montage de films et photographies d'époque retrace ensuite la carrière de la fragile Anna Pavlova (1881-1931), jugée trop chétive pour danser et d’abord critiquée pour sa faiblesse technique avant de remporter l’adhésion du public russe tout entier grâce à la personnalité de son style dans le rôle-titre de La Bayadère, Nikiya (« Niki » ici, pour les intimes). La « Danse russe » de Mikhaïl Fokine, solo dansé en robe longue traditionnelle avec une lourde coiffe dorée, lui permit de briller aussi dans le registre folklorique. Ouliana Lopatkina nous en fait la démonstration avec de la vivacité et du caractère.

Galina Oulanova (1910-1998), moins connue en Occident, fit sa carrière à l’époque soviétique et devint l’emblème du socialisme : on cherchait alors des modèles dans tous les corps de métier, et par un étrange hasard, cette ballerine individuelle et élégiaque s’imposa à l’heure du collectivisme et de la force brute. Rendue célèbre par la version filmée du Roméo et Juliette de Leonid Lavrovski, elle marqua les mémoires avec « La Mélodie » d’Assaf Messerer, sur un air de Glück. La danseuse flotte dans les airs, portée par son partenaire à bout de bras, déployant autour d’elle un long voile transparent dont elle semble défier la légèreté. Un lambeau tiré d'un rêve, incarné ici avec une grâce infinie.

Ouliana Lopatkina, La Mélodie © Dansomanie

La dernière grande ballerine russe évoquée lors de cet hommage est Maïa Plissetskaïa (née en 1925), dépeinte comme avant-gardiste et révoltée depuis son enfance dans un orphelinat suite à l’arrestation de ses parents considérés comme « ennemis du peuple ». La puissance de ses sauts et son intensité dans le contemporain la rendirent incontournable. « La Rose malade », pas-de-deux de Roland Petit sur une musique de Gustav Mahler, curieusement éclairé ici par des lumières vertes à reflets roses, exprime tour à tour la résistance et l’abandon de la belle dans les bras de son partenaire, qui finit par la briser à force de la contraindre.

Quelle autre pièce pour conclure cette soirée que le célébrissime solo créé par Mikhaïl Fokine sur la partition du Cygne de Saint-Saëns ? Alors qu’Anna Pavlova devait se rendre à un gala de bienfaisance, elle demanda conseil à son ami danseur, qui s’essayait tout juste à la chorégraphie. Celui-ci improvisa pour elle et avec elle La Mort du Cygne, un ballet de quelques minutes devenu l’apanage de toutes les étoiles russes. On raconte que la Pavlova demanda à sa mort qu’on lui apporte le tutu dans lequel elle l’avait dansé, et sur lequel elle avait agrafé une broche rubis. Ouliana Lopatkina porte elle aussi cette goutte de sang sur son cœur lorsqu’elle danse avec rage et désespoir ce solo dont elle est certainement aujourd’hui la plus grande héritière.


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