19/05/2012

Le Tokyo Ballet au Palais Garnier

18/05, Opéra Garnier

Chaque année, l’Opéra de Paris invite deux compagnies internationales de prestige à se produire sur la scène du Palais Garnier. Après le Béjart Ballet Lausanne et le Bolchoï l’an dernier, le Ballet Royal du Danemark nous a transportés à Napoli en janvier, et c’est depuis hier soir au tour du Tokyo Ballet de nous faire voyager au travers de la culture nippone avec le Kabuki de Maurice Béjart. Tirant son nom d’une forme de théâtre japonais épique, le ballet raconte l’histoire légendaire des 47 rônins (samouraïs) qui se suicidèrent après avoir vengé la mort de leur chef, lui-même condamné au seppuku pour avoir osé porter la main sur un puissant shogun.
© Kiyonori Hasegawa

De Béjart, je retiens la tension émotionnelle suscitée par le Boléro et la sensualité des Sept Danses Grecques présentées par l’École de Danse de l’Opéra il y a quelques années. Le chorégraphe sait insuffler de la force dans ses courtes pièces abstraites et choisir des musiques qui les portent avec justesse. Je suis moins convaincue par son discours empreint d’une sorte de spiritualité bon marché et ses ballets longs saturés de références sans grande subtilité. Les articles publiés avant le spectacle, qu’ils distinguent des thèmes nietzschéen dans son œuvre ou évoquent le rôle providentiel du chorégraphe au Japon (nul doute qu’un égo surdimensionné puisse se complaire dans l’extrême courtoisie de ce pays), m’avaient un peu inquiétée quant à sa complexité. Bonne surprise au final, le ballet se laisse suivre beaucoup plus facilement que prévu.

La trame narrative est très claire, chaque personnage facilement identifiable, à condition d’en avoir une idée préalable. Lors d’une cérémonie, un shogun (seigneur) fait des avances à la femme d’un samouraï. Lorsque celui-ci l’apprend, il le défie, ce qui lui vaut d’être condamné au seppuku (ou hara-kiri, suicide rituel). Au moment de mourir, il demande aux 47 guerriers sous ses ordres de le venger. Ceux-ci pourchassent le shogun jusqu’à le tuer puis se suicident collectivement, connaissant la sentence qui leur est réservée. Ajoutez à cela une touche de modernisation, une amourette entre un jeune rônin et une femme de chambre, quelques geishas, un brigand et un espion, vous en avez pour 3 pages de synopsis que je vous conseille vivement d’aller lire avant la représentation.
© Kiyonori Hasegawa

À mi-chemin entre kabuki traditionnel et danse néoclassique occidentale, le ballet renvoie une image lisse de la culture japonaise où l’on retrouve toutes les images d’Épinal véhiculées par Hollywood. Les magnifiques kimonos des courtisanes tout droit sortis des Mémoires d’une Geisha, les chasseurs et sangliers de Princesse Mononoké, les derniers samouraïs rencontrés par... hum, tout le monde a compris, Béjart rend un bel hommage à la culture japonaise sans qu’on puisse être certain de son authenticité. La musique enregistrée et Fumitake Ishikawa est loin des sonorités exotiques du Kaguyahime de Jiří Kylián, les décors et costumes de Nuno Corte-Real eux aussi conformes à ce qu’on attend, mention spéciale aux montagnes oniriques à la Princes et Princesses (promis, j’arrête).

Les danseurs japonais ont ceci de particulier qu’ils sont très attachants. Élégants et engagés, ils ont visiblement à cœur de nous faire partager leur répertoire. On ne retrouve pas toujours la propreté parfaite de l’école française, ni l’amplitude souhaitée chez le soliste principal (Naoki Takagishi), mais une forte présence scénique et une belle énergie de groupe. Béjart met la mort en scène comme personne, et l’entrée des 46 guerriers dans la dernière scène rappelle l’harmonie des actes blancs du ballet classique. Les danseuses sont sur pointes, un luxe souvent inutile ici. La scène où les danseuses se partagent des kimonos est assez ingénieuse, moins celle où elles figurent des fougères. Mizuka Ueno dans le rôle de l’épouse du défunt chef des rônins impressionne par son cou-de-pied et la qualité de ses développés.

Au dernier salut, les danseurs lancent des tenugui au public, petites écharpes de coton imprimées en japonais. Une initiative sympathique et inhabituelle ici, qui ne peut que renforcer le plaisir des balletomanes parisiens à accueillir la compagnie d’une nation qui porte tant d’estime à la danse, et où se déroulent régulièrement les plus beaux galas du monde.
© Sébastien Mathé

Kabuki, à voir jusqu’au 22 mai à l’Opéra Garnier. (Si la plupart des dates sont complètes sur internet, les retours sont fréquents et il reste pour tous les soirs des places à visibilité réduite, à partir de 9€ au guichet.)

Pour aller loin : une discussion très intéressante sur Dansomanie et un extrait du documentaire «Vous avez dit Béjart ? »

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