24/05/2012

Sasha Waltz fait danser Berlioz

20/04, Opéra Bastille

Vous êtes-vous déjà demandé si la musique précédait la danse, ou la danse, la musique ? Avec un musicien à la maison, je n’ai pas échappé au débat, et pourtant, difficile d’y apporter une réponse définitive. Bien que j’aille avant tout voir des ballets pour la danse, contrairement à bon nombre de spectateurs plutôt intéressés par le corps qui peuple la fosse d’orchestre que celui qui évolue en collants sur scène, la musique est ce qu’il y a de plus important à mes yeux, après ou avant même la danse et les danseurs. Je pourrai apprécier un ballet dont la chorégraphie est pauvre si la musique est sublime, mais je ne pourrai pas aimer tout à fait un ballet dont la chorégraphie est riche si la musique m’ennuie.

Paradoxalement, il m’arrive littéralement de ne pas entendre la musique d’un spectacle si l’ensemble de l’œuvre est assez cohérent (ainsi de l’acte II de Napoli), et je peux au contraire adorer une composition banale si elle colle parfaitement à la chorégraphie, au point de choquer les puristes par excès d’enthousiasme (pour Manon ou La Fille mal gardée par exemple). La musique de ballet me touche particulièrement parce qu’elle raconte des histoires, à tel point qu’on pourrait la visualiser en fermant les yeux ("It’s very obvious whats’s going on, I can basically hear the dialogues!" s’exclamait une spectatrice à côté de moi durant une représentation de Giselle). Que dire alors d’un spectacle qui échappe à toutes ces définitions ?

© Opéra de Paris
Roméo et Juliette de Sasha Waltz est un opéra dansé, là où Orphée et Eurydice de Pina Bausch était un ballet apposé à un opéra. La danse est ici très secondaire. Dès les premières minutes, je comprends pourquoi certaines personnes n’aiment pas la musique de ballet, simple et sans autre prétention que celle d’accompagner la danse, de dire au lieu de discourir. La Symphonie Dramatique, op. 17 d’Hector Berlioz est un autre genre de composition, plus subtile, avec d’autres ambitions. Pour que l’inversion soit parfaite, la danse abandonne ses prétentions d'art à part entière pour servir cette fois d’accompagnement : ce n’est pas de la danse mise en musique, c’est de la musique mise en scène, du mouvement illustré.

Le spectacle commence très fort avec la bataille de rue et les altercations des danseurs, lancés dans une course effrénée sur le plan incliné. Les évènements s’enchaînent rapidement : Roméo et ses compagnons, le bal en tutus kitchs, la rencontre paumes contre paumes, la scène du balcon sur fond d’invités qui repartent fin ivres, le mariage ; je n’ai pas encore distingué Tybalt que Juliette a déjà avalé le poison, dans les bras de son père/prêtre/Prince et de Pâris, puis que la foule l’enterre. Roméo seul se lance dans un assaut silencieux de la plateforme et découvre Juliette ; ici comme dans la pièce elle se réveille juste à temps pour leur dernier pas-de-deux, avant qu’il ne tombe brusquement mort à ses pieds. Elle se tue, la parole revient au chœur pour un long final.



Sasha Waltz signe une très belle mise en scène d’opéra. Les tableaux épurés sont éloquents, même s’ils ne tiennent pas leurs promesses en termes chorégraphiques. La danse en tant que telle est relativement pauvre, répétitive et simpliste, sans qu’à aucun moment on ne se trouve saisi par l’harmonie et la beauté qui donnent son sens au mot "ballet". La participation des danseurs de l’Opéra est ici plus un luxe qu’une nécessité, la technique étant assez minimale pour que des choristes aient pu la reproduire – d’ailleurs à la fin les deux corps se confondent. Leur sens du mouvement et leur présence scénique ennoblissent cependant l’œuvre d’art à laquelle ils prennent part.

Berlioz a le bon goût d’utiliser les chanteurs avec parcimonie. Le français sonne moins bien que l’italien ou l’allemand et a le terrible défaut d’être compréhensible, surtout chez la soliste : malgré sa voix délicate et juste, que la harpe souligne à merveille, les paroles assez niaises me donnent une impression de vulgarité. Je plaisantais l’autre jour sur un blog au sujet de la bataille que se livrent cerveau droit et cerveau gauche pendant les représentations, le droit étant le centre des émotions, le gauche celui de la rationalité. Lors d’un ballet, seul le droit doit fonctionner, les soirées au cours desquelles le cerveau gauche prend le dessus étant très frustrantes car celui-ci donne conscience du beau sans vous y laisser prendre. Eh bien, ce chant en français me titille le cerveau gauche, et c’est très désagréable...

En conclusion, un spectacle hybride, avec une mise en scène trop lacunaire pour un ballet, luxuriante pour un opéra, mais satisfaisante au final. La chorégraphe vient saluer avec ses interprètes, naturelle et excitée comme une petite fille, aux côtés de la belle Aurélie Dupont et du magnifique Hervé Moreau, dont tout le monde fêtait le retour sur cette série.

Pour l’analyse du ballet c’est par ici, des photos par . A lire aussi chez La loge d'Aymeric.

Distribution :  Aurélie Dupont (Juliette), Hervé Moreau (Roméo), Nicolas Paul (Père Laurence) ;
Stéphanie d'Oustrac (Mezzo-soprano), Yann Beuron (Ténor), Nicolas Cavallier (Basse)
Direction musicale : Vello Pähn. Orchestre et Chœur de l'Opéra National de Paris.

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