14/05/2012

Manon Londres-Paris

24/04, 26/04, 08/05 & 11/05, Palais Garnier

Les points positifs en ouverture, la comparaison à la fin, une déconvenue en guise d’intermède...

Mardi 24 avril : Clairemarie Osta / Nicolas LeRiche / Stéphane Bullion / Alice Renavand

Sur le papier, la distribution la plus attrayante. Celle de la générale et de la première, auxquelles j’avais dû renoncer quelques jours plus tôt. Sur place, je déchante rapidement, malgré une belle place en baignoire obtenue en toute dernière minute grâce à une pincée de gentillesse. Clairemarie Osta, que j’imaginais tout à fait dans ce rôle de femme-enfant légère et insouciante, se révèle glaciale. Techniquement, elle manque de souplesse du dos et ne semble jamais s’abandonner dans les portés, d’où l’impression que la chorégraphie est inutilement acrobatique. Les petits pas avec les pieds sont en revanche très sensuels.
Son choix d’interprétation également me surprend : réservée et réticente, elle semble désapprouver l’attitude de son frère même au milieu du pas-de-trois avec M. de G.M. Lorsqu’elle observe son Chevalier lui faire sa déclaration, c’est avec un intérêt poli, le sourire en coin. Ses talents de comédienne sont indiscutables mais ils me paraissent aller à contre-sens de la chorégraphie.
Nicolas Le Riche s’avère lui aussi moins convaincant que prévu, pas aussi romantique et juvénile que le héros de Prévost, ni aussi passionné – je comprends mieux désormais pourquoi il n’a guère dansé avec Clairemarie Osta, et que les meilleurs partenariats à la ville ne fonctionnent pas toujours aussi bien en scène. Aux côtés d’un Stéphane Bullion très spirituel qui semble vraiment s’amuser dans le rôle de Lescaut, Alice Renavand dans celui de la Maîtresse manque de musicalité mais son habitude du contemporain lui permet d'être la plus à l'aise dans le style néoclassique de MacMillan.

S. Phavorin (G.M.), Clairemarie Osta (Manon) et S. Bullion (Lescaut)

Jeudi 26 avril : Isabelle Ciaravola / Mathieu Ganio / Yann Saïz () / Nolwenn Daniel

Il a fallu que j’aie une place au second rang du balcon le soir où Saïiiiiz décroche enfin un rôle à la mesure de son talent. Comique en Lescaut, je dois admettre qu’il force un peu le trait parfois (pour le plus grand plaisir de la salle), alors que je préfère ce personnage un peu plus tendre envers sa sœur. Nolwenn Daniel est plus naturelle qu’Alice Renavand, et je n’ai rien d’autre à lui reprocher que d’avoir tenu le rôle trop souvent. Trois Manons et trois Maîtresses pour la série entière, c’est tout de même un peu frustrant quand on pense au nombre de danseuses qui auraient pu aborder ces rôles.

Après Osta / Le Riche, la distribution Ciaravola / Ganio semblait la plus attrayante sur le papier. Pari réussi cette fois, et au-delà de toutes mes espérances. Isabelle Ciaravola est pour moi la seule étoile de l’Opéra à avoir complètement saisi le caractère de Manon, tant du point de vue du jeu que de la technique. Passionnée dans les pas-de-deux, fascinante à chaque instant quand elle est seule, souveraine lorsqu’elle est entourée, elle en fait toujours plus, rajoutant ça et là les détails qui font la magie du spectacle, les petits gestes que la chorégraphie n’indique pas mais grâce auxquels elle se l’approprie totalement. Elle respire avec les bras, s’extasie avec ses mains, envoûte avec ses jambes, anticipe sur la musique tant son amour pour Des Grieux semble impatient d’aller plus loin.


Mathieu Ganio n’a pas encore la profondeur de sa partenaire mais il se laisse guider par elle avec succès (comme dans le roman) et son assurance technique compense largement l’insuffisance du jeu. Elle est joyeuse, badine ; lui l’adore et ne peut s’empêcher de lui demander pardon même après lui avoir fait des reproches. Le partenariat est sublime, les deux danseurs se comprenant d’instinct : musicaux, vifs, leur premier acte m’émeut aux larmes tandis que le dernier est bouleversant de beauté. Elle n’est plus qu’une petite chose brisée lorsqu’elle se jette dans ses bras et sa façon à lui de tenter de remettre sa tête sur son épaule comme aux débuts de leurs amours est poignante.
Le couple nous offre une magistrale interprétation du ballet, à la hauteur des meilleures représentations que j’ai pu voir à Londres, nous prouvant que MacMillan ce n’est pas une affaire de technique mais bien d’engagement. (De physique aussi : quel balletomane saurait rester impassible devant le porté où Des Grieux renverse Manon sur le dos en avant-scène à la vue de ces jambes magnifiques et de ce regard tendre ?)


Mardi 8 mai : les mêmes

Compte-rendu à venir incessamment-sous-peu. (Spoiler : j’ai essayé d’être drôle.)


Vendredi 11 : Isabelle Ciaravola / Florian Magnenet / Alessio Carbone / Nolwenn Daniel

Sans doute la soirée de trop. J’étais déçue que Florian Magnenet ne danse plus Des Grieux suite au retrait d’Agnès Letestu, contente qu’il retrouve des dates, désenchantée que ce soit au détriment de Christophe Duquenne qui semblait tant correspondre au rôle, curieuse de voir ce que donnerait le partenariat avec Isabelle Ciaravola, inquiète quant à la comparaison avec Mathieu Ganio.
La représentation a malheureusement confirmé mes appréhensions. Malgré une excellente place obtenue via Fab, un Alessio Carbone virtuose à la tête de truand, je ne crois pas un instant à l’histoire d’amour qui se déroule sous mes yeux. Les pas-de-deux sont brouillons, apparemment pas assez répétés, de nombreux portés tout bonnement ratés. Isabelle Ciaravola ne semble pas en confiance dans les bras de son partenaire, elle n’ose plus prendre de risques ni s’abandonner complètement et doit même à quelques reprises lutter pour tracer ses propres mouvements. Il ne la rejoint jamais sans la heurter et la rattrape brutalement à la fin des pas-de-deux, qui sont plus maladroits que passionnés.

Dommage, parce que les deux danseurs séparément ne manquent pas d’intérêt. Après un premier très hollywoodien, Clark Des Grieux se montre un peu plus convainquant lorsqu’il est désespéré. Ses longues lignes servent le lyrisme de ses solos et la technique n’est pas en reste. Isabelle Ciaravola est un spectacle complet à elle seule, et le changement de partenaire permet d’apprécier les nuances de son jeu. La Manon amoureuse de mardi dernier a disparu, à la place on découvre une Manon frivole, un brin méprisante à l’égard de son amant, qu’elle rejette avec beaucoup plus de crédibilité qu’elle ne l’aime. A la fin, on ne peut s’empêcher de penser que cette Manon n’a pas été très heureuse.

Isabelle Ciaravola, Manon

Dimanche 13 mai : les adieux de Clairemarie Osta

12h50. Point final : ouf, épreuve terminée. Une relecture peut-être ? Si j’étais raisonnable, mais là non, j’ai plus urgent. Vite, je saute dans le premier RER en direction de Pyramides. Même pas le temps d’acheter un sandwich. Je file retrouver ma brochette de balletomanes au Pain Quotidien, avec une seule idée en tête, celle qui me fait sourire rien que d'y penser depuis 3 semaines. Et en entrant, la claque. (...) Une jolie affiche et une pluie d’or ne suffiront pas à me rendre le moral.
Clairemarie Osta © Elendae

Critique déconstructive (âmes sensibles s’abstenir)

Après l’émerveillement de l’an dernier lorsque j’avais découvert ce ballet à Londres, inutile de préciser que j’attendais de revoir Manon à l’Opéra de Paris avec la dernière impatience. Non sans quelques appréhensions d’ailleurs : j’avais déjà pu vérifier avec Onéguine en décembre, vu au début de ma saison londonienne, qu’on peut rester froid(e) devant un ballet qu’on a adoré si l’interprétation peine à nous convaincre. Ce fut malheureusement encore le cas ici, et si une règle implicite de la critique de danse est de ne jamais comparer (du moins explicitement), ces lignes n’ont d’autre but que d’y déroger.

D’abord il y a la musique. J’ai bien du mal à retrouver les sonorités délicates et intenses entendues à Londres. L’ensemble manque cruellement d’engagement : les crescendos passionnés sont inaudibles, les solos écornés par des trémolos caricaturaux et les pauses improvisées entre chaque scène donnent une impression de longueur. Plus problématique, on a souvent l’impression que l’orchestre joue sans avoir une traître idée de ce qui se passe sur scène (c’est flagrant pendant le pas-de-deux de Lescaut et sa Maîtresse à l’acte II). J’ai le souvenir d’avoir entendu une flûtiste au ROH dire qu’elle allait souvent voir la scène, du moins les décors, pour s’imprégner de l’ambiance. Les deux corps semblent ici complètement déconnectés, les danseurs manquant aussi de musicalité.

Les décors et les costumes sont à la fois identiques et différents. Au lever de rideau, le plateau me paraît 2 fois plus grand qu’à Londres : on perd l’impression de promiscuité et on peine à concentrer l’action sur les personnages principaux, avec trop de monde parasite en fond. Les paravents immenses de la chambre déshumanisent le décor, les blocs du décor du salon apparemment conçus pour une scène plate sont bancals, les éclairages mal accordés donnent une overdose de tons jaunes et oranges, les lumières de l’Amérique moins écrasantes qu’à Londres ne renvoient pas l’impression d’avoir changé de continent.
Les costumes sont plus dorés et moins riches à la fois, les robes plus bouffantes et moins lourdes. On n'a pas lésiné sur les paillettes mais on n’a pas autant travaillé les textures, qui donnent parfois un aspect assez cheap. Des Grieux a perdu son chapeau, Lescaut les boucles de ses chaussons à l’acte II (mais il gagne un collant en velours), les prostituées ont des manches à l’acte III. Manon troque sa coiffe en tissu noir pour un serre-tête doré. Sa robe dans le pas-de-deux de la chambre se déchirera à deux reprises, la première fois avec Osta qui doit en déchirer un morceau sur le lit (ce qui rend plus crédible sa gêne à se montrer devant M. de G.M.), la seconde avec Ciaravola : c’est alors G.M. qui l’aide à l’arracher en posant son pied dessus, ce qui fera croire à une spectatrice que c’était à dessein. À la mort de Manon, Mathieu Ganio est le seul à lui remettre tendrement sa jupe en place.

Quant au jeu et à la technique, c’est plus un problème de style. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que chez MacMillan, chaque pas est un mouvement du cœur : un développé est un « je t’aime », un battement sur le cou-de-pied un soupir d’impatience, une arabesque une résistance, les portés autant d’abandons languissants. Or ici, chaque solo est prétexte à démonstration virtuose : les danseurs donnent à voir chaque pas séparément et cultivent l’art de la pose aux dépens de la fluidité de la chorégraphie. Au moment où vous vous laissez emporter par l’histoire d’amour, on vous inflige une superbe triple pirouette ou encore un porté suspendu quelques secondes pour la beauté de l’instant (je sais, je ne suis jamais contente).

Stéphane Bullion (Lescaut) et Stéphane Phavorin (G.M.)

Lors de ma première représentation, le pas-de-trois et celui où Manon est adulée par tous les gentilhommes semblaient laborieux, ce qui s’est arrangé au fil des représentations. D’autres détails n’ont pas suivi cette évolution. Au Royal Opera House, les gens sursautent au premier choc d’épées dans le salon car vous ne savez pas d’où elles sortent. De même, on entend souvent des cris de surprise à la mort de Lescaut. Manon tente ensuite de se jeter sur son frère mais G.M. l’en empêche jusqu’au moment où le rideau tombe, la scène est beaucoup plus vive. De nombreuses pantomimes sont légèrement différentes (le vol du mendiant, le choix des courtisanes au deuxième acte, les déportées au troisième....).
Certains personnages n’ont pas su me faire oublier les interprétations londoniennes, en particulier Lescaut. Le pas-de-deux avec la Maîtresse a souvent été assez brouillon, un peu trop précipité, comme si à défaut de le maîtriser tout à fait il tentait de jouer sur le gros comique, au lieu d’exploiter la finesse de la chorégraphie. Le vieux courtisan du premier acte n’a de vieux que le dos courbé, sans avoir travaillé la gestuelle gâteuse. M. de G.M. manque d’autorité, le Geôlier de brutalité.

J’ai été étonnée de voir le terme « malsain » revenir dans la plupart des critiques françaises, alors qu’il n’apparaît pas en Angleterre. J’y vois personnellement un rapport avec la capacité d’une société à se regarder en face : sans doute les anglo-saxons, prompts à justifier les inégalités par le modèle du self made man, mettent-ils moins d’hypocrisie à se montrer effarouchés par un comportement au fond assez commun encore aujourd’hui. Comme toujours, ce sont ceux s’en défendent le plus qui s’en privent le moins.
En tous cas, je déconseille formellement à ces personnes d’aller voir le ballet à Londres, car si les passages crus sont à peine esquissés à Paris, on ne se prive pas là-bas de remuer le couteau dans la plaie. À la fin du pas-de-trois, après avoir essayé de retenir le pied de Manon, G.M. laisse glisser sa main tout le long de son corps et la pose finalement sur sa cuisse de manière beaucoup plus explicite. Le geste vers le bas que les prostituées exécutent lors de leur dernier passage à l’acte II fait sursauter par son impudeur, alors qu'il est ici désinvolte et affecté. Le geôlier lui-même y est beaucoup plus violent et suggestif. Si l’acte III semble si long, c’est qu’il y a un vrai malaise.

Maintenant, on ne s'habitue pas sans difficulté à la diversité des styles, et j’aurais sans doute eu la réaction inverse si j’avais d’abord vu le ballet à Paris (ou pas). Je n’ai encore guère l’habitude de passer d’une compagnie à une autre (en revanche, certains critiques français feraient bien de la prendre avant de systématiquement porter aux nues les danseurs de l’Opéra de Paris). Cette série aura également été l’occasion de jolies rencontres, d’une étrange scène le premier soir lorsque je me suis retrouvée au centre de l’attention de ma baignoire après avoir commencé à raconter l’histoire à un couple qui n’avait rien compris, et d’un émouvant final avec les adieux de Clairemarie Osta, qui si elle ne m’a guère émue lors de cette série m’a souvent fascinée dans les rôles que j’ai eu la chance de la voir danser.

Clairemarie Osta dans Caligula © Laurent Philippe

Le compte-rendu d'Amélie, celui d'Aymeric, et de nombreux autres à suivre sur les blogs de la colonne de droite. Pour des photos de la dernière, suivez @elendae et @gaerielle sur Twitter.

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