27/05/2012

Une journée à l’Opéra de Paris

08/05, Opéra Garnier

16h46 M****, qu’est-ce qui m’a pris d’arriver si tôt ! Il faut toujours que le RER soit à l’heure lorsque j’ai besoin d’être en retard.

16h48 Bon, apparemment je suis deuxième, il y a déjà un type planté devant la grille. Évidemment c’est jour férié, la billetterie n’ouvrira que le soir. Heureusement qu’il fait beau.

17h02 Il pleut. Pas de parapluie, et mon livre qui prend l’eau. Tout va bien.

17h05 The sun is back. Maintenant on est trois : lui, moi, et une jolie asiatique.

17h20 Le type du marché noir vient faire sa tournée. Tout d’un coup il sursaute, il n’avait pas vu la voiture de police stationnée juste à côté. Pas de panique, elle est vide. Il commence à démarcher le type devant moi. Je fais "Non !" dans son dos, il repart bredouille.

17h28 "You speak English? " Premier touriste. Il veut savoir à quelle heure ça ouvre. C’est vrai que les horaires affichés n’aident pas. J’improvise : "Around 6 or 6.30" (normalement c’est bien 1h30 avant ?)

17h42 "Is it National Theater here?" "Opera" "What?" Il se moque de mon accent ? Je désigne la pancarte. "Ah OK. Is there a museum inside?"Err, no." Enfin, tout dépend de votre conception d’un musée. Il insiste: "Are there music instruments inside?" Ma foi, yes, il y a des instruments de musique dedans, mais aussi des gens qui s’acharnent jouent dessus...

17h47 Un couple de touristes arabes. "Where is the shopping center?" "The Galeries Lafayette?" "What?" Heureusement, l’enseigne pointe par-dessus la façade de l’Opéra ; je leur montre, ils sautent de joie. "Thank you!"

17h53 "Is it closed today?" Pour la énième fois de l’après-midi, j’explique patiemment : "Closed for visits, but it will open before the performance tonight." "Can I buy tickets?"Just for tonight." Mon interlocutrice (une jeune allemande) s’éloigne, je vois le type du marché noir lui sauter dessus et lui proposer des places de 7e catégorie à 50€ (normalement vendues à 9€). "Regardez, ce sont des Premières Loges !"
Heureusement pour elle, elle n’a pas 50€ et revient vers moi. Je lui déconseille fortement d’acheter des places à ce type et lui indique qu’elle pourra en avoir à meilleur prix à l’intérieur. Elle paraît soudain inquiète : "Can I enter with blue jeans?" "Of course!" Si l’Opéra fait attendre les gens dehors tout l’après-midi, ce n’est tout de même pas pour leur refuser l’entrée parce qu’ils sont en jean !

17h58 "Anybody waiting for tickets?" Mister Black Market revient faire sa ronde. Comme je ne sais pas pour combien de temps j’en ai à rester sur place, je me retiens de lui sauter dessus : ils deviennent très vite agressifs lorsqu’on tente de les empêcher d’escroquer les touristes. Pour me consoler, je le prends en photo sous toutes les coutures afin de participer au combat mené par l’Opéra de Paris contre le marché noir (no comment).

18h03 Re: "At what time does it open?" "6.30". La voyageuse espagnole, me regarde, regarde le panneau, et me fait remarquer que c’est censé ouvrir à 14h30, alors pourquoi est-ce que ce n’est pas encore ouvert ? Évidemment, l’Opéra étant aussi engagé dans la lutte écologique, aucune affiche ne l’indique, mais... "Because it’s a bank holiday today." "Why ?" "End of World War Two." Soudain catastrophée : "So everything is closed?!" Je la rassure, elle pourra quand même visiter des musées et faire du shopping.


18h15 "J’ai deux places d’abonnement en deuxième catégorie à revendre, ça intéresse quelqu’un ?" Trop cher pour moi, mais j’espère que cette dame a trouvé un repreneur dans la file, et surtout qu’elle n’a pas cédé aux instances de Mister Black Market, qui les rachète volontiers à moitié-prix pour les revendre le triple. (Surtout si vous voyez un type avec un panneau "Cherche 1 place" sur le parvis de l’Opéra – il est là tous les soirs – ne l’approchez pas, c’est juste notre homme qui a écoulé son stock.)

18h16 "J’ai une place à revendre... " Une habituée ! Tiens, justement la place que j’avais en vain essayé d’acheter il y a 2 semaines, perfect ! Et je ne sais pas encore à quel point elle me sauve la mise... "Ah, pas de monnaie, attends-moi je reviens."

18h32 Enfin, ça ouvre ! Pas de chance, c’est le garde qui avait déjà essayé de me refouler hier (comme si quelqu’un croyait pouvoir m’empêcher d’entrer à l’Opéra...) et qui m’avait ensuite regardée d’un air narquois en me voyant ressortir les mains vides (par choix, forcément). "N’ENTREZ PAS !" "ATTENDEZ !" nous lance-t-il sur un ton un brin méprisant, sans prendre la peine de le dire en anglais. Les gens sont pourtant très calmes. Grand seigneur, il nous fait encore attendre quelques instants avant de nous laisser pénétrer dans l’arène.

18h33 Nous voilà enfin dans la place. Une seconde barrière se dresse devant nous. Oh non, pas lui ! "QU’EST-CE QUE VOUS VOULEZ ?". Bonjour l’accueil, après avoir attendu 2h... "Des places pour ce soir." (Et encore heureux, parce que je ne vous raconte pas comment on traite les touristes qui ont le malheur de ne pas être là pour les bons billets au bon moment.) "Il ne reste QUE 4 places. Vous, vous, vous et vous, entrez. Les autres, attendez ici." Le jeune homme qui attendait avant moi ayant disparu, j’ai l’insigne honneur d’entrer la première.

18h35 Ma sauveuse du jour est de retour avec la monnaie et la place, on en profite pour échanger les derniers potins sous l’œil méfiant du garde, qui ne peut plus rien contre moi maintenant : j’ai franchi la barrière ET j’ai un billet. Soudain, une armée de jeunes débarque pour la queue des Pass, très synchros – je m’empresse d’aller sauver ma position en tête.

18h40 7 jeunes pour 4 pauvres retour, ça s’annonce mal. Quoique. L’ouvreur et le garde semblent bien s’entendre pour retenir tous les non-initiés à l’entrée avec une sympathie de Cerbère. Tant qu’on est dans les références mythologiques, l’Opéra c’est un peu le supplie de Tantale : après avoir attendu tout l’après-midi, même pas le droit de jeter un coup d’œil à l’intérieur de la billetterie ; juste celui de se faire houspiller, tassé en troupeau, comme un groupe de malpropres qu’on ne laisse pas prendre place sur les banquettes vides en attendant leur tour, ça risquerait de les salir...

18h52 Comme c’est plutôt calme de notre côté, j’en profite pour faire connaissance avec ma charmante voisine. Elle reçoit un sms de son ami : "Il y a des gens qui vendent des billets sur le parvis. J’en prends ?" "Noooon !" Décidément en nombre de sauvetages, la journée aura été productive. Et c’est parti pour la visite guidée de la salle, maquette à l’appui.

19h08 Un ouvreur me serre la patte avec un grand sourire. WTF. Ah non, ce n’est pas un ouvreur, c’est l’accompagnateur de ma voisine, tout aussi charmant qu’elle. Costume de pingouin, nœud papillon, quelle élégance ! Première fois ? "Oui, on en profite, c’est dommage que les gens ne s’habillent plus correctement pour aller à l’Opéra." Histoire de détourner l’attention de ma propre tenue vestimentaire, je lui demande s’il a acheté les places qu’on lui proposait. "Non, ils n’ont pas voulu me les montrer, ils ont cru que je travaillais ici... "

19h20 "Ce n’est pas la peine d’attendre, il n’y aura plus de retours." La sentence est tombée. Je convaincs mes camarades de réquisitionner un fond de loge (s’il y a un ballet / une distribution à ne pas manquer, c’est bien celle-là) et il ne nous reste plus qu’à rejoindre nos places... ah non, il faut courir faire le tour du bâtiment, le garde ouvreur interdisant l’entrée par l’intérieur, même aux dames d’un certain âge qui viennent d’arriver.

19h25 "Bonsoir !" Un critique qui vient revendre ses places en trop au moment où nous sortons de la billetterie, bad timing...

19h27 Sur le parvis, la Black Market team fait son trafic en toute impunité, sous le regard passif des vigiles habitués. Les touristes qu’on a chassé de la billetterie en leur disant que le spectacle était complet sans leur proposer d’acheter les places "sans visibilité" à 9€ sont leur cible favorite : ils leur refourguent ces mêmes places 3 à 10 fois plus cher...

19h29 Zut, la jeune fille devant moi a décalé son siège en le tirant tout au fond, ce qui fait que je ne peux plus rien voir du mien. "Excusez-moi... est-ce que ça vous dérangerait d’avancer un tout petit peu votre fauteuil ?" "Oui, car ensuite je n’ai plus la place d’étendre mes jambes." Je réprime une envie de meurtre et je m’apprête à passer le spectacle debout.

19h39 Je ne regrette pas d’être re-venue. La grâce avec laquelle Isabelle Ciaravola saute de son carrosse pour se précipiter en avant-scène vaut bien toutes les billetteries du monde.

© Rêves impromptus

20h13 Premier entracte. Tweet de Joël : RDV dans le foyer. On discute couleur de l’orchestre, virtuosité des mendiants, libido de G.M. ...

20h25 Je retrouve mes camarades de Pass, qui ont manqué les ¾ du premier acte, la faute à un placement catastrophique. Je fais une bien piètre hôtesse ! Ils ont essayé de se replacer mais on leur a ri au nez. Bien sûr, être ici pour la première fois c’est quasiment un laissez-passer pour se faire maltraiter par toute la gente monochrome. Un peu d’humanité et tout va bien pourtant ; à force de plaidoyers larmoyants on réussit à leur assurer une meilleure vue pour la suite.

20h30 Retour à mon propre siège. Tiens, j’ai de la compagnie. Deux vieilles se sont incrustées dans ma loge pendant l’entracte. Vu leurs places, elles ne vont RIEN voir du tout, et étant donné la courtoisie des personnes de leur âge par ici, ça m’inquiète un peu pour la suite. Aucune n’a essayé de me piquer mon fauteuil, c’est déjà ça... (du vécu : un jour que j’avais une place au 1er rang d’orchestre, j’y ai trouvé une sexagénaire au retour de l’entracte ; eh bien il a fallu insister pour qu’elle s’en aille, et elle a fait la tête encore !)

20h38 Acte II, le salon de Madame. Qui a renversé le pot de paillettes sur les costumes ?

20h40 Visiblement, Yann Saïz a abusé du Champagne servi à l’entracte... #MonDieuQuilEstSexy

20h42 (Ma voisine de fauteuil s’étire dans tous les sens pour voir quelque chose. Je vais lui refiler mon torticolis si elle continue. Assis, debout. Assis, debout. Assise...)

20h45 Isabelle Ciaravola est superbe dans sa variation du salon.

20h45 (Ma parole, elle compte faire sa gym ici ?)

20h46 Solo éploré de Des Grieux #QuilEstBeauLuiAussi. Manon Ciaravola n'a pas de cœur.

20h47 (C’EST PAS FINI UN PEU DE GIGOTER ? Quel cirque !)

20h52 Mathieu Ganio triche très mal au poker. Ah bah voilà, même G.M. s’en finit par s’en rendre compte, il n’est pas aveugle. Ça va mal finir...

20h58 (La vieille :
a/ je l’attache
b/ je l’étrangle
c/ je la balance dans la fosse d’orchestre
d/ je lui lance un regard noir-qui-fait-peur en espérant qu’elle comprenne qu’elle dérange ??
Réponse d/ bien sûr, j’ai le sens des convenances, qu’est-ce-que vous croyez...)

20h09 Les chemises de Mathieu Des Grieux sont déjà pliées et rangées en ordre sur le lit. Je me demande qui les lui a préparées ainsi.

21h19 En deuil #RIPLescaut

21h25 Deuxième entracte. J’ai perdu Joël. Je retrouve mes camarades de Pass, qui voient beaucoup mieux, ouf, même si debout ce n’est pas le grand luxe pour une première fois.

20h37 J’ai retrouvé Joël. Pas aperçu Cams, par contre. Cette fois la discussion dérive vers les adieux de Clairemarie Osta, prévus dimanche.

22h01 La fumée qui aveugle l’harmonie, ça fait bien rire les cordes.

22h10 Le dernier pas-de-deux est sublime, comme à l’ordinaire. Ma soirée s’achève sur ces belles images.


24/05/2012

Sasha Waltz fait danser Berlioz

20/04, Opéra Bastille

Vous êtes-vous déjà demandé si la musique précédait la danse, ou la danse, la musique ? Avec un musicien à la maison, je n’ai pas échappé au débat, et pourtant, difficile d’y apporter une réponse définitive. Bien que j’aille avant tout voir des ballets pour la danse, contrairement à bon nombre de spectateurs plutôt intéressés par le corps qui peuple la fosse d’orchestre que celui qui évolue en collants sur scène, la musique est ce qu’il y a de plus important à mes yeux, après ou avant même la danse et les danseurs. Je pourrai apprécier un ballet dont la chorégraphie est pauvre si la musique est sublime, mais je ne pourrai pas aimer tout à fait un ballet dont la chorégraphie est riche si la musique m’ennuie.

Paradoxalement, il m’arrive littéralement de ne pas entendre la musique d’un spectacle si l’ensemble de l’œuvre est assez cohérent (ainsi de l’acte II de Napoli), et je peux au contraire adorer une composition banale si elle colle parfaitement à la chorégraphie, au point de choquer les puristes par excès d’enthousiasme (pour Manon ou La Fille mal gardée par exemple). La musique de ballet me touche particulièrement parce qu’elle raconte des histoires, à tel point qu’on pourrait la visualiser en fermant les yeux ("It’s very obvious whats’s going on, I can basically hear the dialogues!" s’exclamait une spectatrice à côté de moi durant une représentation de Giselle). Que dire alors d’un spectacle qui échappe à toutes ces définitions ?

© Opéra de Paris
Roméo et Juliette de Sasha Waltz est un opéra dansé, là où Orphée et Eurydice de Pina Bausch était un ballet apposé à un opéra. La danse est ici très secondaire. Dès les premières minutes, je comprends pourquoi certaines personnes n’aiment pas la musique de ballet, simple et sans autre prétention que celle d’accompagner la danse, de dire au lieu de discourir. La Symphonie Dramatique, op. 17 d’Hector Berlioz est un autre genre de composition, plus subtile, avec d’autres ambitions. Pour que l’inversion soit parfaite, la danse abandonne ses prétentions d'art à part entière pour servir cette fois d’accompagnement : ce n’est pas de la danse mise en musique, c’est de la musique mise en scène, du mouvement illustré.

Le spectacle commence très fort avec la bataille de rue et les altercations des danseurs, lancés dans une course effrénée sur le plan incliné. Les évènements s’enchaînent rapidement : Roméo et ses compagnons, le bal en tutus kitchs, la rencontre paumes contre paumes, la scène du balcon sur fond d’invités qui repartent fin ivres, le mariage ; je n’ai pas encore distingué Tybalt que Juliette a déjà avalé le poison, dans les bras de son père/prêtre/Prince et de Pâris, puis que la foule l’enterre. Roméo seul se lance dans un assaut silencieux de la plateforme et découvre Juliette ; ici comme dans la pièce elle se réveille juste à temps pour leur dernier pas-de-deux, avant qu’il ne tombe brusquement mort à ses pieds. Elle se tue, la parole revient au chœur pour un long final.



Sasha Waltz signe une très belle mise en scène d’opéra. Les tableaux épurés sont éloquents, même s’ils ne tiennent pas leurs promesses en termes chorégraphiques. La danse en tant que telle est relativement pauvre, répétitive et simpliste, sans qu’à aucun moment on ne se trouve saisi par l’harmonie et la beauté qui donnent son sens au mot "ballet". La participation des danseurs de l’Opéra est ici plus un luxe qu’une nécessité, la technique étant assez minimale pour que des choristes aient pu la reproduire – d’ailleurs à la fin les deux corps se confondent. Leur sens du mouvement et leur présence scénique ennoblissent cependant l’œuvre d’art à laquelle ils prennent part.

Berlioz a le bon goût d’utiliser les chanteurs avec parcimonie. Le français sonne moins bien que l’italien ou l’allemand et a le terrible défaut d’être compréhensible, surtout chez la soliste : malgré sa voix délicate et juste, que la harpe souligne à merveille, les paroles assez niaises me donnent une impression de vulgarité. Je plaisantais l’autre jour sur un blog au sujet de la bataille que se livrent cerveau droit et cerveau gauche pendant les représentations, le droit étant le centre des émotions, le gauche celui de la rationalité. Lors d’un ballet, seul le droit doit fonctionner, les soirées au cours desquelles le cerveau gauche prend le dessus étant très frustrantes car celui-ci donne conscience du beau sans vous y laisser prendre. Eh bien, ce chant en français me titille le cerveau gauche, et c’est très désagréable...

En conclusion, un spectacle hybride, avec une mise en scène trop lacunaire pour un ballet, luxuriante pour un opéra, mais satisfaisante au final. La chorégraphe vient saluer avec ses interprètes, naturelle et excitée comme une petite fille, aux côtés de la belle Aurélie Dupont et du magnifique Hervé Moreau, dont tout le monde fêtait le retour sur cette série.

Pour l’analyse du ballet c’est par ici, des photos par . A lire aussi chez La loge d'Aymeric.

Distribution :  Aurélie Dupont (Juliette), Hervé Moreau (Roméo), Nicolas Paul (Père Laurence) ;
Stéphanie d'Oustrac (Mezzo-soprano), Yann Beuron (Ténor), Nicolas Cavallier (Basse)
Direction musicale : Vello Pähn. Orchestre et Chœur de l'Opéra National de Paris.

22/05/2012

Le Certificat d’interprétation Classique au CNSMDP

21/05, CNSMDP

Les jeunes danseurs du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris passent au terme de leur dernière année de formation (en 5 ans) un examen leur permettant d’obtenir le Certificat d’interprétation classique ou contemporain, selon leur section. Si l’on peut douter de l’utilité d’un tel diplôme, l’engagement dans une compagnie dépendant uniquement de la réussite à une audition, c’est une occasion de plus pour ces élèves pré-professionnels de se confronter à la scène et au regard du public, l’épreuve étant publique.

Après avoir échoué deux années de suite à avoir une place pour le Certificat Classique, les réservations (gratuites) étant très vite complètes, j’ai enfin réussi à y assister cette année, et je n’ai pas été déçue. L’examen se déroule en deux temps : des variations individuelles de 1 à 4 minutes puis des pas-de-deux, tous tirés du répertoires. Applaudissements interdits malgré les mains qui vous démangent pour ne pas troubler le jury (composé d’éminents inconnus, le seul que j’aie été en mesure de reconnaître étant Kader Belarbi), tutus et académiques blancs de rigueur pour la première partie tandis que les costumes originaux des ballets égaient un peu plus la deuxième.

© CNSMDP

Difficile de commenter les prestations de danseurs pas encore tout à fait sortis de l’école, d’autant plus que les solos très différents rendent l’exercice de comparaison délicat. Si la totale liberté de choix qui leur est laissée dans le choix des variations m’a étonnée au départ, je l’ai finalement trouvée intéressante dans la mesure où elle permet vraiment aux élèves de se faire plaisir, sachant très bien que le but final de l’examen est de se montrer à son avantage devant de potentiels futurs employeurs, non d’avoir une bonne note. Je regrette d’ailleurs de n’avoir aperçu aucun représentant de la direction de l’Opéra, alors que j’avais le souvenir à Londres d’avoir vu le futur directeur du Royal Ballet assister à des spectacles de fin d’année, ne serait-ce que par courtoisie.

De Don Quichotte à Arepo, en passant par La Bayadère et Paquita, force est de constater que les élèves n’ont pas froid aux yeux. On a ainsi pu voir les sautillés sur pointe de Giselle, la claque de Raymonda, la longue Sérénade de Suite en Blanc, l’acte II de Solor, le moins attendu étant sans doute un manège de double-assemblées noureeven, auquel même des Étoiles de l’Opéra ne se risquent pas ! Certains manquent de propreté, d’autres de cou-de-pied ou de souplesse dans les bras, mais tous ont à cœur de nous montrer qu’ils en veulent, comme me le souffle Amélie. En tous cas, pour le spectateur le plaisir est là, ne serait-ce que par l’excellent choix des chorégraphies qui nous sont présentées.

Si les solos restent dans la démonstration technique, parfois un peu poussive, les duos nous transportent vraiment dans le monde du spectacle et de l’interprétation. J’avoue avoir été agréablement surprise par la fluidité des partenariats, à laquelle je ne m’attendais pas chez de si jeunes danseurs. Pierre Devaux et Alexia Giordano, qui a les traits d’une gravure de mode, ouvrent le bal avec un extrait de Delibes Suite de José Martinez, sa vivacité et son humour. Adrien Delépine et Alice Petit, déjà une belle présence, enchaînent avec un extrait de Lieder de Jiri Kylian : douceur et intensité, chaque nouvelle découverte de ce chorégraphe est un pur bonheur. S’ensuit un pas-de-deux amoureux de la Sylvia de John Neumeier, piquant à souhait, mettant en valeur le joli partenariat entre Juliette Fehrenbach et Alexandre Delamare, qui a un petit quelque chose de François Alu dans le genre blond-athlétique-monté-sur-ressorts.


Charlotte Lejeune et le bel Andreas Giesen nous font découvrir 3 préludes de Ben Stevenson, exercice plus classique autour d’une barre sur un air de Rachmaninov, mais qui ne requière pas moins de sûreté dans le couple et de force individuellement, ce dont les deux danseurs ne manquent pas. Eleonora Enas et Guillaume Lillo ont sans doute le choix le plus ambitieux avec le pas-de-deux du balcon du Roméo et Juliette... de Rudolf Noureev, excusez du peu, endurance une nouvelle fois requise pour tenir les 9 minutes de la chorégraphie, grands sauts et portés alambiqués inclus. Je suis bluffée de les voir danser l’intégralité sans faute et avec une apparente facilité, mention spéciale à Roméo que j’avais déjà remarqué aux Portes Ouvertes, bon partenaire, belles lignes et regard souriant qui vous engage à le suivre.

Le spectacle se termine avec le pas-de-deux de la porte d’Appartement de Mats Ek, où l’on s’aperçoit avec plaisir que les élèves suivent l’actualité de la danse. Julia Rauch et Guilhem Rouillé semblent très à l’aise dans ce registre plus contemporain. Marge Hendrick et Pierre Devaux (qui ne passait pas l’examen) achèvent de nous emmener faire le tour des plus grands chorégraphes classiques et néoclassiques avec la Chauve Souris de Roland Petit, déjà vu en gala l’an dernier. La jeune fille a les superbes lignes des femmes choisies par le chorégraphe pour interpréter ses ballets mais pas encore toute leur cruauté.

On ne peut que souhaiter le meilleur à ces jeunes danseurs, que chacun soit engagé dans une compagnie qui lui corresponde en France ou à l’étranger et puisse s’y épanouir artistiquement. Si leur technique semble les mener à un répertoire plus contemporain que purement classique, l’année de Junior Ballet qu’ils ont déjà derrière eux constitue une excellente préparation à la vie professionnelle.

19/05/2012

Le Tokyo Ballet au Palais Garnier

18/05, Opéra Garnier

Chaque année, l’Opéra de Paris invite deux compagnies internationales de prestige à se produire sur la scène du Palais Garnier. Après le Béjart Ballet Lausanne et le Bolchoï l’an dernier, le Ballet Royal du Danemark nous a transportés à Napoli en janvier, et c’est depuis hier soir au tour du Tokyo Ballet de nous faire voyager au travers de la culture nippone avec le Kabuki de Maurice Béjart. Tirant son nom d’une forme de théâtre japonais épique, le ballet raconte l’histoire légendaire des 47 rônins (samouraïs) qui se suicidèrent après avoir vengé la mort de leur chef, lui-même condamné au seppuku pour avoir osé porter la main sur un puissant shogun.
© Kiyonori Hasegawa

De Béjart, je retiens la tension émotionnelle suscitée par le Boléro et la sensualité des Sept Danses Grecques présentées par l’École de Danse de l’Opéra il y a quelques années. Le chorégraphe sait insuffler de la force dans ses courtes pièces abstraites et choisir des musiques qui les portent avec justesse. Je suis moins convaincue par son discours empreint d’une sorte de spiritualité bon marché et ses ballets longs saturés de références sans grande subtilité. Les articles publiés avant le spectacle, qu’ils distinguent des thèmes nietzschéen dans son œuvre ou évoquent le rôle providentiel du chorégraphe au Japon (nul doute qu’un égo surdimensionné puisse se complaire dans l’extrême courtoisie de ce pays), m’avaient un peu inquiétée quant à sa complexité. Bonne surprise au final, le ballet se laisse suivre beaucoup plus facilement que prévu.

La trame narrative est très claire, chaque personnage facilement identifiable, à condition d’en avoir une idée préalable. Lors d’une cérémonie, un shogun (seigneur) fait des avances à la femme d’un samouraï. Lorsque celui-ci l’apprend, il le défie, ce qui lui vaut d’être condamné au seppuku (ou hara-kiri, suicide rituel). Au moment de mourir, il demande aux 47 guerriers sous ses ordres de le venger. Ceux-ci pourchassent le shogun jusqu’à le tuer puis se suicident collectivement, connaissant la sentence qui leur est réservée. Ajoutez à cela une touche de modernisation, une amourette entre un jeune rônin et une femme de chambre, quelques geishas, un brigand et un espion, vous en avez pour 3 pages de synopsis que je vous conseille vivement d’aller lire avant la représentation.
© Kiyonori Hasegawa

À mi-chemin entre kabuki traditionnel et danse néoclassique occidentale, le ballet renvoie une image lisse de la culture japonaise où l’on retrouve toutes les images d’Épinal véhiculées par Hollywood. Les magnifiques kimonos des courtisanes tout droit sortis des Mémoires d’une Geisha, les chasseurs et sangliers de Princesse Mononoké, les derniers samouraïs rencontrés par... hum, tout le monde a compris, Béjart rend un bel hommage à la culture japonaise sans qu’on puisse être certain de son authenticité. La musique enregistrée et Fumitake Ishikawa est loin des sonorités exotiques du Kaguyahime de Jiří Kylián, les décors et costumes de Nuno Corte-Real eux aussi conformes à ce qu’on attend, mention spéciale aux montagnes oniriques à la Princes et Princesses (promis, j’arrête).

Les danseurs japonais ont ceci de particulier qu’ils sont très attachants. Élégants et engagés, ils ont visiblement à cœur de nous faire partager leur répertoire. On ne retrouve pas toujours la propreté parfaite de l’école française, ni l’amplitude souhaitée chez le soliste principal (Naoki Takagishi), mais une forte présence scénique et une belle énergie de groupe. Béjart met la mort en scène comme personne, et l’entrée des 46 guerriers dans la dernière scène rappelle l’harmonie des actes blancs du ballet classique. Les danseuses sont sur pointes, un luxe souvent inutile ici. La scène où les danseuses se partagent des kimonos est assez ingénieuse, moins celle où elles figurent des fougères. Mizuka Ueno dans le rôle de l’épouse du défunt chef des rônins impressionne par son cou-de-pied et la qualité de ses développés.

Au dernier salut, les danseurs lancent des tenugui au public, petites écharpes de coton imprimées en japonais. Une initiative sympathique et inhabituelle ici, qui ne peut que renforcer le plaisir des balletomanes parisiens à accueillir la compagnie d’une nation qui porte tant d’estime à la danse, et où se déroulent régulièrement les plus beaux galas du monde.
© Sébastien Mathé

Kabuki, à voir jusqu’au 22 mai à l’Opéra Garnier. (Si la plupart des dates sont complètes sur internet, les retours sont fréquents et il reste pour tous les soirs des places à visibilité réduite, à partir de 9€ au guichet.)

Pour aller loin : une discussion très intéressante sur Dansomanie et un extrait du documentaire «Vous avez dit Béjart ? »

17/05/2012

Le Cannes Jeune Ballet au CNSMDP

10/05, CNSMDP

On nous avait d’abord annoncé l’Académie Vaganova mais c’eût été trop beau. À la place, le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris a accueilli le Cannes Jeune Ballet de la fameuse École supérieure de danse de Cannes Rosella Hightower. L’excellente réputation de l’école a piqué ma curiosité et je me suis une nouvelle fois aventurée Porte de Pantin pour assister au spectacle (gratuit) intitulé Danse de Mai.
Petite Symphonie

Quatre œuvres contemporaines assez inégales et 17 jeunes danseurs aux physiques moins formatés que leurs camarades de l’Opéra pour 1h30 de représentation un peu longuette. Les élèves sont très bons mais guère servis par les chorégraphies sélectionnées par leur directrice Paola Cantalupo. Les 3 premières pièces sont assez simplistes, leur musiques ennuyeuses. Petite Symphonie de Davide Bombana semble s’étirer bien au-delà des 30 minutes indiquées : les 12 danseurs vêtus de maillots colorés enchaînent les moulinets de bras et les traversées de scène en courant sans qu’on comprenne vraiment quel est leur but, peut-être manquait-il un mode d’emploi avec le programme distribué par le CNSMDP.

Foudre de Claude Brumachon et Benjamin Lamarche n’est pas non plus aussi instantané que le suggère le titre. Sur des bruits d’eau puis un morceau électro de Moby, les 6 danseurs démontrent en binôme puis en groupe leur vivacité et leur art du ralenti. Leur endurance aussi, lorsque le chorégraphe les contraint à sauter sur place. L’extrait d’Opus 40 de Jean-Christophe Maillot qui s’ensuit m'évoque le jeu 1-2-3 Soleil après toute cette pluie : une jeune fille en tunique jaune est courtisée par 3 garçons. Au début léger et drôle – l’investissement des artistes fait plaisir à voir – le ballet perd de son intérêt à cause des gémissements de la bande son, à la limite du supportable.
1-2-3 Soleil Opus 40

Agréable surprise avec le dernier ballet de la soirée, qui me donne exactement l’impression inverse des précédents. Julien Ficely signe avec Beatwin une œuvre complète en seulement 15 minutes, qu’on aimerait bien voir figurer au répertoire de compagnies professionnelles. Les élèves du CJB, bien qu’à la hauteur techniquement, sont à mon goût un peu jeunes pour interpréter une œuvre qui réclame autant de séduction chez les filles, d’assurance chez les garçons. Ils sont en tous cas bluffants jusqu’au moment du strip-tease. La scénographie est très réussie : les rectangles lumineux allumés un par un, les jets de sable et les lignes qui forment les danseurs me rappellent l’ingéniosité d’un Jiří Kylián ou d’un Russell Maliphant. À moins que je ne me sois simplement laissée emporter par le superbe second mouvement de la septième symphonie de Beethoven....

(Ci-dessous le dernier ballet tronqué et différemment mis en scène pour vous donner une idée ; j'avoue l'avoir à peine reconnu...)


À lire : le compte-rendu d'Amélie

14/05/2012

Manon Londres-Paris

24/04, 26/04, 08/05 & 11/05, Palais Garnier

Les points positifs en ouverture, la comparaison à la fin, une déconvenue en guise d’intermède...

Mardi 24 avril : Clairemarie Osta / Nicolas LeRiche / Stéphane Bullion / Alice Renavand

Sur le papier, la distribution la plus attrayante. Celle de la générale et de la première, auxquelles j’avais dû renoncer quelques jours plus tôt. Sur place, je déchante rapidement, malgré une belle place en baignoire obtenue en toute dernière minute grâce à une pincée de gentillesse. Clairemarie Osta, que j’imaginais tout à fait dans ce rôle de femme-enfant légère et insouciante, se révèle glaciale. Techniquement, elle manque de souplesse du dos et ne semble jamais s’abandonner dans les portés, d’où l’impression que la chorégraphie est inutilement acrobatique. Les petits pas avec les pieds sont en revanche très sensuels.
Son choix d’interprétation également me surprend : réservée et réticente, elle semble désapprouver l’attitude de son frère même au milieu du pas-de-trois avec M. de G.M. Lorsqu’elle observe son Chevalier lui faire sa déclaration, c’est avec un intérêt poli, le sourire en coin. Ses talents de comédienne sont indiscutables mais ils me paraissent aller à contre-sens de la chorégraphie.
Nicolas Le Riche s’avère lui aussi moins convaincant que prévu, pas aussi romantique et juvénile que le héros de Prévost, ni aussi passionné – je comprends mieux désormais pourquoi il n’a guère dansé avec Clairemarie Osta, et que les meilleurs partenariats à la ville ne fonctionnent pas toujours aussi bien en scène. Aux côtés d’un Stéphane Bullion très spirituel qui semble vraiment s’amuser dans le rôle de Lescaut, Alice Renavand dans celui de la Maîtresse manque de musicalité mais son habitude du contemporain lui permet d'être la plus à l'aise dans le style néoclassique de MacMillan.

S. Phavorin (G.M.), Clairemarie Osta (Manon) et S. Bullion (Lescaut)

Jeudi 26 avril : Isabelle Ciaravola / Mathieu Ganio / Yann Saïz () / Nolwenn Daniel

Il a fallu que j’aie une place au second rang du balcon le soir où Saïiiiiz décroche enfin un rôle à la mesure de son talent. Comique en Lescaut, je dois admettre qu’il force un peu le trait parfois (pour le plus grand plaisir de la salle), alors que je préfère ce personnage un peu plus tendre envers sa sœur. Nolwenn Daniel est plus naturelle qu’Alice Renavand, et je n’ai rien d’autre à lui reprocher que d’avoir tenu le rôle trop souvent. Trois Manons et trois Maîtresses pour la série entière, c’est tout de même un peu frustrant quand on pense au nombre de danseuses qui auraient pu aborder ces rôles.

Après Osta / Le Riche, la distribution Ciaravola / Ganio semblait la plus attrayante sur le papier. Pari réussi cette fois, et au-delà de toutes mes espérances. Isabelle Ciaravola est pour moi la seule étoile de l’Opéra à avoir complètement saisi le caractère de Manon, tant du point de vue du jeu que de la technique. Passionnée dans les pas-de-deux, fascinante à chaque instant quand elle est seule, souveraine lorsqu’elle est entourée, elle en fait toujours plus, rajoutant ça et là les détails qui font la magie du spectacle, les petits gestes que la chorégraphie n’indique pas mais grâce auxquels elle se l’approprie totalement. Elle respire avec les bras, s’extasie avec ses mains, envoûte avec ses jambes, anticipe sur la musique tant son amour pour Des Grieux semble impatient d’aller plus loin.


Mathieu Ganio n’a pas encore la profondeur de sa partenaire mais il se laisse guider par elle avec succès (comme dans le roman) et son assurance technique compense largement l’insuffisance du jeu. Elle est joyeuse, badine ; lui l’adore et ne peut s’empêcher de lui demander pardon même après lui avoir fait des reproches. Le partenariat est sublime, les deux danseurs se comprenant d’instinct : musicaux, vifs, leur premier acte m’émeut aux larmes tandis que le dernier est bouleversant de beauté. Elle n’est plus qu’une petite chose brisée lorsqu’elle se jette dans ses bras et sa façon à lui de tenter de remettre sa tête sur son épaule comme aux débuts de leurs amours est poignante.
Le couple nous offre une magistrale interprétation du ballet, à la hauteur des meilleures représentations que j’ai pu voir à Londres, nous prouvant que MacMillan ce n’est pas une affaire de technique mais bien d’engagement. (De physique aussi : quel balletomane saurait rester impassible devant le porté où Des Grieux renverse Manon sur le dos en avant-scène à la vue de ces jambes magnifiques et de ce regard tendre ?)


Mardi 8 mai : les mêmes

Compte-rendu à venir incessamment-sous-peu. (Spoiler : j’ai essayé d’être drôle.)


Vendredi 11 : Isabelle Ciaravola / Florian Magnenet / Alessio Carbone / Nolwenn Daniel

Sans doute la soirée de trop. J’étais déçue que Florian Magnenet ne danse plus Des Grieux suite au retrait d’Agnès Letestu, contente qu’il retrouve des dates, désenchantée que ce soit au détriment de Christophe Duquenne qui semblait tant correspondre au rôle, curieuse de voir ce que donnerait le partenariat avec Isabelle Ciaravola, inquiète quant à la comparaison avec Mathieu Ganio.
La représentation a malheureusement confirmé mes appréhensions. Malgré une excellente place obtenue via Fab, un Alessio Carbone virtuose à la tête de truand, je ne crois pas un instant à l’histoire d’amour qui se déroule sous mes yeux. Les pas-de-deux sont brouillons, apparemment pas assez répétés, de nombreux portés tout bonnement ratés. Isabelle Ciaravola ne semble pas en confiance dans les bras de son partenaire, elle n’ose plus prendre de risques ni s’abandonner complètement et doit même à quelques reprises lutter pour tracer ses propres mouvements. Il ne la rejoint jamais sans la heurter et la rattrape brutalement à la fin des pas-de-deux, qui sont plus maladroits que passionnés.

Dommage, parce que les deux danseurs séparément ne manquent pas d’intérêt. Après un premier très hollywoodien, Clark Des Grieux se montre un peu plus convainquant lorsqu’il est désespéré. Ses longues lignes servent le lyrisme de ses solos et la technique n’est pas en reste. Isabelle Ciaravola est un spectacle complet à elle seule, et le changement de partenaire permet d’apprécier les nuances de son jeu. La Manon amoureuse de mardi dernier a disparu, à la place on découvre une Manon frivole, un brin méprisante à l’égard de son amant, qu’elle rejette avec beaucoup plus de crédibilité qu’elle ne l’aime. A la fin, on ne peut s’empêcher de penser que cette Manon n’a pas été très heureuse.

Isabelle Ciaravola, Manon

Dimanche 13 mai : les adieux de Clairemarie Osta

12h50. Point final : ouf, épreuve terminée. Une relecture peut-être ? Si j’étais raisonnable, mais là non, j’ai plus urgent. Vite, je saute dans le premier RER en direction de Pyramides. Même pas le temps d’acheter un sandwich. Je file retrouver ma brochette de balletomanes au Pain Quotidien, avec une seule idée en tête, celle qui me fait sourire rien que d'y penser depuis 3 semaines. Et en entrant, la claque. (...) Une jolie affiche et une pluie d’or ne suffiront pas à me rendre le moral.
Clairemarie Osta © Elendae

Critique déconstructive (âmes sensibles s’abstenir)

Après l’émerveillement de l’an dernier lorsque j’avais découvert ce ballet à Londres, inutile de préciser que j’attendais de revoir Manon à l’Opéra de Paris avec la dernière impatience. Non sans quelques appréhensions d’ailleurs : j’avais déjà pu vérifier avec Onéguine en décembre, vu au début de ma saison londonienne, qu’on peut rester froid(e) devant un ballet qu’on a adoré si l’interprétation peine à nous convaincre. Ce fut malheureusement encore le cas ici, et si une règle implicite de la critique de danse est de ne jamais comparer (du moins explicitement), ces lignes n’ont d’autre but que d’y déroger.

D’abord il y a la musique. J’ai bien du mal à retrouver les sonorités délicates et intenses entendues à Londres. L’ensemble manque cruellement d’engagement : les crescendos passionnés sont inaudibles, les solos écornés par des trémolos caricaturaux et les pauses improvisées entre chaque scène donnent une impression de longueur. Plus problématique, on a souvent l’impression que l’orchestre joue sans avoir une traître idée de ce qui se passe sur scène (c’est flagrant pendant le pas-de-deux de Lescaut et sa Maîtresse à l’acte II). J’ai le souvenir d’avoir entendu une flûtiste au ROH dire qu’elle allait souvent voir la scène, du moins les décors, pour s’imprégner de l’ambiance. Les deux corps semblent ici complètement déconnectés, les danseurs manquant aussi de musicalité.

Les décors et les costumes sont à la fois identiques et différents. Au lever de rideau, le plateau me paraît 2 fois plus grand qu’à Londres : on perd l’impression de promiscuité et on peine à concentrer l’action sur les personnages principaux, avec trop de monde parasite en fond. Les paravents immenses de la chambre déshumanisent le décor, les blocs du décor du salon apparemment conçus pour une scène plate sont bancals, les éclairages mal accordés donnent une overdose de tons jaunes et oranges, les lumières de l’Amérique moins écrasantes qu’à Londres ne renvoient pas l’impression d’avoir changé de continent.
Les costumes sont plus dorés et moins riches à la fois, les robes plus bouffantes et moins lourdes. On n'a pas lésiné sur les paillettes mais on n’a pas autant travaillé les textures, qui donnent parfois un aspect assez cheap. Des Grieux a perdu son chapeau, Lescaut les boucles de ses chaussons à l’acte II (mais il gagne un collant en velours), les prostituées ont des manches à l’acte III. Manon troque sa coiffe en tissu noir pour un serre-tête doré. Sa robe dans le pas-de-deux de la chambre se déchirera à deux reprises, la première fois avec Osta qui doit en déchirer un morceau sur le lit (ce qui rend plus crédible sa gêne à se montrer devant M. de G.M.), la seconde avec Ciaravola : c’est alors G.M. qui l’aide à l’arracher en posant son pied dessus, ce qui fera croire à une spectatrice que c’était à dessein. À la mort de Manon, Mathieu Ganio est le seul à lui remettre tendrement sa jupe en place.

Quant au jeu et à la technique, c’est plus un problème de style. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que chez MacMillan, chaque pas est un mouvement du cœur : un développé est un « je t’aime », un battement sur le cou-de-pied un soupir d’impatience, une arabesque une résistance, les portés autant d’abandons languissants. Or ici, chaque solo est prétexte à démonstration virtuose : les danseurs donnent à voir chaque pas séparément et cultivent l’art de la pose aux dépens de la fluidité de la chorégraphie. Au moment où vous vous laissez emporter par l’histoire d’amour, on vous inflige une superbe triple pirouette ou encore un porté suspendu quelques secondes pour la beauté de l’instant (je sais, je ne suis jamais contente).

Stéphane Bullion (Lescaut) et Stéphane Phavorin (G.M.)

Lors de ma première représentation, le pas-de-trois et celui où Manon est adulée par tous les gentilhommes semblaient laborieux, ce qui s’est arrangé au fil des représentations. D’autres détails n’ont pas suivi cette évolution. Au Royal Opera House, les gens sursautent au premier choc d’épées dans le salon car vous ne savez pas d’où elles sortent. De même, on entend souvent des cris de surprise à la mort de Lescaut. Manon tente ensuite de se jeter sur son frère mais G.M. l’en empêche jusqu’au moment où le rideau tombe, la scène est beaucoup plus vive. De nombreuses pantomimes sont légèrement différentes (le vol du mendiant, le choix des courtisanes au deuxième acte, les déportées au troisième....).
Certains personnages n’ont pas su me faire oublier les interprétations londoniennes, en particulier Lescaut. Le pas-de-deux avec la Maîtresse a souvent été assez brouillon, un peu trop précipité, comme si à défaut de le maîtriser tout à fait il tentait de jouer sur le gros comique, au lieu d’exploiter la finesse de la chorégraphie. Le vieux courtisan du premier acte n’a de vieux que le dos courbé, sans avoir travaillé la gestuelle gâteuse. M. de G.M. manque d’autorité, le Geôlier de brutalité.

J’ai été étonnée de voir le terme « malsain » revenir dans la plupart des critiques françaises, alors qu’il n’apparaît pas en Angleterre. J’y vois personnellement un rapport avec la capacité d’une société à se regarder en face : sans doute les anglo-saxons, prompts à justifier les inégalités par le modèle du self made man, mettent-ils moins d’hypocrisie à se montrer effarouchés par un comportement au fond assez commun encore aujourd’hui. Comme toujours, ce sont ceux s’en défendent le plus qui s’en privent le moins.
En tous cas, je déconseille formellement à ces personnes d’aller voir le ballet à Londres, car si les passages crus sont à peine esquissés à Paris, on ne se prive pas là-bas de remuer le couteau dans la plaie. À la fin du pas-de-trois, après avoir essayé de retenir le pied de Manon, G.M. laisse glisser sa main tout le long de son corps et la pose finalement sur sa cuisse de manière beaucoup plus explicite. Le geste vers le bas que les prostituées exécutent lors de leur dernier passage à l’acte II fait sursauter par son impudeur, alors qu'il est ici désinvolte et affecté. Le geôlier lui-même y est beaucoup plus violent et suggestif. Si l’acte III semble si long, c’est qu’il y a un vrai malaise.

Maintenant, on ne s'habitue pas sans difficulté à la diversité des styles, et j’aurais sans doute eu la réaction inverse si j’avais d’abord vu le ballet à Paris (ou pas). Je n’ai encore guère l’habitude de passer d’une compagnie à une autre (en revanche, certains critiques français feraient bien de la prendre avant de systématiquement porter aux nues les danseurs de l’Opéra de Paris). Cette série aura également été l’occasion de jolies rencontres, d’une étrange scène le premier soir lorsque je me suis retrouvée au centre de l’attention de ma baignoire après avoir commencé à raconter l’histoire à un couple qui n’avait rien compris, et d’un émouvant final avec les adieux de Clairemarie Osta, qui si elle ne m’a guère émue lors de cette série m’a souvent fascinée dans les rôles que j’ai eu la chance de la voir danser.

Clairemarie Osta dans Caligula © Laurent Philippe

Le compte-rendu d'Amélie, celui d'Aymeric, et de nombreux autres à suivre sur les blogs de la colonne de droite. Pour des photos de la dernière, suivez @elendae et @gaerielle sur Twitter.

Les coulisses de l'Opéra Bastille en photos

À l'occasion des journées "Tous à l'Opéra" de samedi dernier, l'Opéra de Paris proposait des visites gratuites de l'Opéra Bastille, sur réservation toutefois. J'en ai profité avec JoPrincesse, et à défaut d'un compte-rendu, en voici quelques photos souvenir (vous pouvez cliquer dessus pour les agrandir)...

L'ascenseur de la scène en action

Les décors sont désormais sous la scène !

La salle vue de la scène

Le sol de la scène sans revêtement

Au travers du sol de la scène (mieux vaut ne pas avoir le vertige)

La scène vue du fond de la scène

La salle vue du fond de la scène

Décor de Roméo et Juliette de Sasha Waltz

Décor d'Arabella

Décor du Barbier de Séville

Graphitis

L'atelier décors (les costumes attendent de partir au pressing)

Le 6ème dessous (sous la scène)

... où l'on retrouve le décor de Cavalleria rusticana (et une twitteuse en action)

Décor de L'Amour des trois oranges (en construction)

Containers pour les décors (il en faut environ 15 par production)

Sous la scène

La scène et la fosse d'orchestre vues d'en dessous

03/05/2012

Soirée Robbins / Ek à l'Opéra de Paris

23/03, Opéra Garnier

Il y a des années où les Pass marchent mieux que d’autres. En ce moment je suis plutôt sur une bonne série. Après un superbe rang 15 à Bastille pour La Bayadère, je sauve un siège au 1er rang de l’orchestre à Garnier le vendredi suivant. Des conditions de rêve pour assister à mon unique soirée Robbins / Ek, apprécier la pureté de la danse du premier et la force théâtrale du second.

Dances at a gathering, Jerome Robbins © Sébastien Mathé

De près, la danse épurée et romantique de Jerome Robbins passe en effet très bien, alors que Dances at a Gathering est sans doute un peu trop monotone vu de loin. Chercher l’essence de la danse dans son classicisme, voilà qui me convient bien mieux que les velléités de la danse contemporaine à la trouver en son absence. Je serais curieuse de découvrir le New York City Ballet dans ce registre, ou encore le Royal Ballet, qui sait toujours aligner des distributions à faire pâlir d’envie les compagnies du monde entier.

Pour l’instant, c’est l’élégance et la perfection du style français qui est de mise. D’aussi près, Mathieu Ganio en jeune homme en brun est juste sublime. Le rôle requiert peu d’interprétation, le danseur est donc particulièrement servi par ses superbes lignes. Je ne peux m’empêcher de penser que Mathias Heymann y aurait fait merveille également, souhaitons de le revoir prochainement en scène.



Les autres solistes, car on a droit à un défilé de solistes plutôt que d’interprètes ou de groupe, sont tous excellents individuellement. Aurélie Dupont, très distante, presque absente, brille dans ses solos. Mélanie Hurel, que je n’ai pas reconnue les cheveux détachés, est plus joueuse, tandis que Muriel Zusperreguy affiche un sourire éclatant tout du long et instaure une réelle connexion quel que soit son partenaire. C’est avec Alessio Carbone qu’elle me séduit le plus, tant le couple semble bien s’accorder.

Eve Grinsztajn, romantique et rêveuse, nous entraîne dans son monde. Elle allie un joli jeu de pieds à des qualités d’actrice qui me font imaginer quelle belle Maîtresse de Lescaut elle incarnerait, dans la lignée de celles qu’on peu admirer au Royal Ballet. Agnès Letestu au contraire est une déception : de près le spectacle fait peine à voir, tant elle semble minauder dans une variation qui la dessert complètement. Dommage, alors qu’elle irradiait la scène étant plus jeune, que cette grande étoile ne sache pas choisir ses rôles avec plus de pertinence.

Benjamin Pech dans son hideux costume vert me fait penser à un elfe. Christophe Duquenne, qui n’apparaît presque pas, a le physique doux du personnage de Des Grieux qu’il interprétera bientôt dans Manon. Comme à l’accoutumée, Karl Paquette met de belles intentions dans sa danse, et même si tout n’est pas parfait techniquement (notamment des pieds pas assez tendus), l’essentiel y est.

Le pas-de-six situé vers la fin du ballet est un beau moment, bien que les danseurs ne communiquent pas suffisamment entre eux. Robbins joue à décomposer la danse, ce qui donne d’intéressants portés en canon, chaque danseuse passant tour à tour dans les bras des hommes lors d’un même pas de plus en plus corsé. La musique de Chopin porte le ballet, mais le piano donne toujours à mon goût une impression de longueur. Le manque d’interprétation nous le fait ici paraître un peu décousu : si la danse est toujours très agréable à regarder du premier rang, j’aurais sans doute perdu le fil si j’y avais assisté debout derrière un pilier.

Appartement, Mats Ek © Opéra de Paris

Après l’entracte, Mats Ek et le Fleshquartet décapent avec Appartement, et à 1 m des danseurs (la scène couvrant la fosse d’orchestre), la distribution réunissant Marie-Agnès Gillot, José Martinez, Nicolas Le Riche et Alice Renavand, on en prend plein la figure. Je serais pourtant bien incapable de le commenter, et je préfère donc vous laisser en savourer un extrait dont on ne se lasse pas : la cultissime marche des aspirateurs.

La critique de Delphine Goater pour ResMusica ; l'interview de Mats Ek pour Le Figaro.