28/04/2012

Manon Lescaut ou les désordres de l’amour

Lecture croisée de l’œuvre de Prévost et du ballet de MacMillan


En guise d'introduction...

    Ma rencontre avec la Manon de MacMillan (L’Histoire de Manon en version française) a commencé par un fou-rire : celui de la guichetière du Royal Opera House qui m’a imprimé les billets, commandés sur internet, en en voyant surgir toute une guirlande. Dix places pour un ballet totalement inconnu, c’était sans doute un peu démesuré ; mais au vu des échos que j’en avais eu depuis le début de ma saison londonienne, et de la balletomania dont j’étais atteinte l’an dernier, ce n’était pas prendre un grand risque.
    Le 4 mai 2011, après deux semaines d’un Roméo et Juliette noureeven à Paris qui n’a pas réussi à me combler comme je l’espérais, me voici donc de retour à Londres, avec une curiosité un peu décontenancée par la distribution : la première ayant eu lieu quelques jours auparavant, j’assisterai à la prise de rôle de Marianela Nuñez aux côtés de Nemeniah Kish, or j’ai tendance à trouver ces deux danseurs un peu froids. Découvrir un ballet pour la première fois peut s’avérer un peu difficile ; pourtant, dès les premières notes de l’ouverture, quelque chose me dit que j’écouterai bientôt cette musique avec l'impatience que suscite la promesse de passer une excellente soirée.
    Le lever de rideau sur Lescaut, seul, immobile sous sa cape, a ce parfum mystérieux que l’on ressent lorsqu’on a la chance de saisir un jour à l’aube – bientôt dissipé par la nuée de mendiants et de courtisanes qui entrent en scène. Des couleurs chaudes, des textures riches, et une succession rapide de variations virtuoses sur une composition très française ; je sens déjà que je vais adorer. Et puis arrive le premier pas-de-deux, à la manière MacMillan-Massenet. La musique qui repart de plus belle au moment où le solo masculin s’achève et qu’on a déjà du lyrisme plein des yeux, la danseuse qui s’envole dans les bras de son partenaire comme s’ils ne formaient qu’un seul corps, la chorégraphie si fluide après Noureev...
    Ce n’est qu’à l’entracte, après un deuxième choc physico-esthétique (le pas-de-deux de la chambre) que je réalise ce qui m’arrive : c’est la première fois que je vois un pas-de-deux de MacMillan sur scène, même s'il m’est déjà arrivé de visionner des passages de son Roméo et Juliette sur YouTube. La subtilité des personnages, à la fois tendres et ambivalents ; la pantomime drôle et surprenante ; la sensualité de la musique ; le dernier acte sans concession, et soudain, ce magnifique pas-de-deux final... soudain, ce sentiment de n’avoir jamais rien vu d’aussi beau, d’être transportée, et de passer du rire aux larmes.
    Mais assez bavardé. Manon, c’est d’abord un roman, que je me suis empressée d’acquérir et de lire après avoir commencé à voir le ballet (c’est en effet l’apanage des balletomaniaques que de disposer d'un peu plus de temps que les spectateurs d'un soir pour enrichir leur connaissance de l’œuvre, entre le premier et le dernier acte auxquels ils assisteront). Je ne vais pas en faire une présentation exhaustive, pas plus que je ne prétends en maîtriser la lecture, mais voici cependant une comparaison rapide pour balletomanes pressés de l’ouvrage et du ballet (les 20 minutes d’entracte devraient suffire à en prendre connaissance...)

Alina Cojocaru et Johan Kobborg dans Manon © Bill Cooper

Les personnages

Ceux qui n’apparaissent pas dans le roman : l’histoire de Manon Lescaut est assez différente de la version retenue par MacMillan. Si vous avez comme moi commencé par le ballet, vous serez surpris d’apprendre qu’il n’y a pas l’ombre d’une prostituée dans le livre : ni Maîtresse de Lescaut, ni salon, ni Madame (rappelons qu’en Angleterre, où le ballet a été créé, le terme « Madame » orthographié avec un « e » à la fin désigne explicitement une tenancière de bordel). Pas de mendiants non plus au début, ni de chasseur de rats.

Des Grieux, le narrateur, est un jeune noble de 17 ans destiné à faire carrière dans l’Ordre militaire de Malte, d’où le titre de « Chevalier ». Homme de qualité, plein de bons sentiments, il tombe fou amoureux de Manon au premier regard et fera dès lors toutes les folies possibles pour la garder. Le roman tourne autour de ses agitations intérieures, sa passion, qu’il retrouve toujours intacte même après une longue période de conversion. Son « excellent fond de caractère » et sa noblesse d’âme frappent tous ceux qui font sa connaissance.

Manon Lescaut est une jeune fille d’origine bourgeoise, encore plus jeune que Des Grieux, qui la rencontre au moment où elle s’apprête à entrer au couvent pour suivre la volonté de ses parents. Que sait-on d’elle ? Bien qu’elle occupe toutes les pensées du narrateur, elle a rarement la parole, et on ne la voit qu’à travers lui, sans rien savoir de ce qu’elle pense vraiment. Alors, prostituée, fille de mauvaise vie ? Plutôt une femme entretenue, prête à se laisser conter fleurette par des hommes riches en échange de leurs libéralités (avant de juger ce comportement malsain, peut-être faudrait-il considérer qu’il n’a rien d’exceptionnel). La plupart n’obtiennent d’elle que le droit de lui baiser les mains, qu’ils paient d’ailleurs assez cher. Encline aux plaisirs, elle est tellement apeurée à l’idée de la pauvreté qu’elle lui préfère l’infidélité, bien qu’elle aime aussi Des Grieux et puisse se révéler travailleuse lors d’un passage en prison.

Lescaut apparaît soudain au détour d’une phrase, alors que les amours de Manon et Des Grieux sont déjà bien avancées. « Manon avait un frère, qui était garde du corps. (...) C’était un homme brutal, et sans principes d’honneurs. » Vous en pinciez pour ce personnage de bad boy drôle et attachant lorsque la boisson le rend idiot, capable de tendresse pour sa sœur et sa maîtresse, préoccupé par la fortune de sa famille, et pas mauvais bougre au fond ? Désolée de vous décevoir, mais dans le roman celui-ci n’est qu’une brute épaisse, un coquin qui apprend à Des Grieux comment tricher au jeu, et n’est même pas assez malin pour éviter de se faire assassiner au coin d’une ruelle sombre par un ami qu’il vient d’escroquer (rien à voir avec la scène où il est abattu par G.M. dans le ballet devant sa sœur éplorée). On ne lui connaît ni maîtresse, ni goût pour la beuverie (bien qu’on l’imagine aisément), et on sait peu de chose des relations qu’il entretient avec Manon, sauf lorsqu’il confie à Des Grieux qu’« Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle et moi. » Entremetteur à l’occasion, il ne songe qu’à tirer parti des charmes de sa sœur, et il disparaît au milieu de l’histoire sans laisser de regrets à personne.

Monsieur de G.M. recoupe en fait 3 ou 4 personnages. Le premier, M. de B..., un fermier général (financier) qui approche Manon au début de son amourette avec Des Grieux : elle lui raconte que « l’ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour elle ; qu’il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire en lui marquant dans une lettre que le paiement serait proportionné aux faveurs ; qu’elle avait capitulé d’abord, mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme considérable, qui pût servir à nous faire vivre commodément ; qu’il l’avait éblouie par de si magnifiques promesses, qu’elle s’était laissé ébranler par degrés (...) ; que malgré l’opulence dans laquelle il l’avait entretenue, elle n’avait jamais goûté de bonheur avec lui ». Manon restera deux ans en sa compagnie, et ce sera le seul à vraiment obtenir d’elle une tromperie.
Le second, « M. de G... M..., vieux voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs », n’obtient d’elle qu’une demi-journée, avant de se faire détrousser de son argent et de ses bijoux par le trio Manon-Lescaut-Des Grieux. Après un interlude comique avec un Prince « fort bien mis, mais d’assez mauvaise mine », qui n’obtiendra de Manon que des éclats de rire, le dernier prétendant est G... M... Junior, qui tente de l’arracher aux mains de son amant mais ne l’aura à elle que quelques heures avant de se faire rouler à son tour. Point d’autre homme dans la vie de Manon, du moins pas après le début du roman.

Le Geôlier est lui aussi un personnage à double-facette, assez dénaturé dans le ballet. Lorsque Des Grieux et Manon débarquent en Amérique, ils y font la rencontre du Gouverneur de la contrée, qui les prend aussitôt en estime. C’est un homme bon et civil qui n’a aucune vue sur Manon.
En revanche, « Le Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement cher. C’était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il n’était point marié. La beauté de Manon l’avait touché, dès le premier jour de notre arrivée ; et les occasions sans nombre qu’il avait eues de la voir, pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu’il se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé, avec son oncle et toute la ville, que j’étais réellement marié, il s’était rendu maître de son amour jusqu’au point de n’en rien laisser éclater ; et son zèle s’était même déclaré pour moi, dans plusieurs occasions de me rendre service. » Lorsque celui-ci apprend par hasard que Des Grieux et Manon ne sont pas mariés, il demande sa main à son oncle et l’obtient ; Des Grieux le provoque alors en duel et le laisse pour mort, sans savoir qu’il n’est que blessé. Synnelet finira par pardonner à Des Grieux et demandera même sa grâce ; on est donc loin du personnage esquissé par MacMillan.

Les personnages importants du roman qui n’apparaissent pas dans le ballet, enfin : le père de Des Grieux, figure grave et sage qui rappelle celui de Don Juan, et surtout son fidèle ami Tiberge, qui faisait ses études avec lui avant qu’il ne croise la route de Manon, et lui prodiguera secours financier et réconfort moral tout au long de ses aventures, allant même jusqu’à le rejoindre en Amérique.

L’intrigue

Le ballet débute dans une cour d’auberge, où mendiants et courtisanes se mêlent, tandis qu’on voit passer en fond de scène un chariot transportant des filles de mauvaise vie que l’on déporte en Amérique. Des Grieux y rencontre Manon, déjà entourée de M. de G.M. et Madame, et son frère Lescaut, en compagnie de sa maîtresse. Dans une seconde scène, on le retrouve dans une chambre de bonne à Paris, où il s’est enfui avec Manon, ce qui donne lieu à un pas-de-deux passionné. Des Grieux part poster une lettre à son père, et c’est le moment que Lescaut choisit pour intervenir et présenter M. de G.M. à Manon, aussitôt séduite par les parures qu’il lui offre. Lorsque Des Grieux revient, Lescaut le persuade par la violence de renoncer à Manon.
Acte II, le salon de Madame. Courtisanes et prostituées de moindre rang tentent de s’attirer les faveurs des gentilshommes. Entrée de Lescaut passablement ivre, accompagné de Des Grieux à la recherche de Manon. Celle-ci arrive enfin, somptueusement vêtue, au bras de G.M ; elle fait l’objet de toutes les attentions de ces messieurs. Persévérant, Des Grieux finit par convaincre Manon de revenir avec lui, mais celle-ci n’accepte qu’à condition d’emporter une partie de la bourse de G.M. en trichant au jeu. Malheureusement, celui-ci s’en rend compte et s’en prend à Lescaut, tandis que Manon et son Chevalier parviennent à s’échapper. Dans une deuxième scène, Des Grieux tente de convaincre sa maîtresse de renoncer au bracelet qui lui rappelle trop G.M., sans vraiment y parvenir, quand ils sont soudain interrompus par ce dernier, furieux, qui tue Lescaut sous leurs yeux et fait arrêter Manon.
On retrouve les deux amants en Amérique à l’acte III, où le Geôlier chargé du débarquement des filles de mauvaise vie trouve Manon très à son goût et se la fait amener chez lui, où il la force à assouvir ses désirs. Des Grieux survient et le tue, ce qui le contraint à s’enfuir avec Manon dans les marécages, où celle-ci cauchemarde avant de mourir d’épuisement dans ses bras.

L’intrigue du roman est bien sûr un peu plus chargée. L’histoire débute dans une cour d’auberge, où l’auteur des Mémoires d’un homme de qualité (dans lesquelles s’inscrit L’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut) rencontre pour la première fois Des Grieux et Manon à la fin de leur histoire, c'est-à-dire juste avant leur départ en Amérique. Ému par leur cause, il offre de l’argent à Des Grieux pour l’aider, puis perd leur trace. Un an plus tard, il revoit le jeune homme à Calais, qui rentre tout juste d’Amérique : Manon est morte, Des Grieux n’a plus rien à cacher, il lui raconte alors toute son histoire. Le récit est donc à la première personne, ce sont les propres mots du Chevalier.

Des Grieux finit ses études à Amiens avec son ami Tiberge et s’apprête à rejoindre sa famille lorsqu’il fait la connaissance de Manon dans une cour d’auberge. « J’avais marqué le temps de mon départ d’Amiens. Hélas ! que ne le marquai-je un jour plus tôt ! j’aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s’appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d’Arras, et nous le suivîmes jusqu’à l’hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n’avions d’autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s’arrêta seule dans la cour, pendant qu’un homme d’un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s’empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante, que moi, qui n’avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d’attention, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d’un coup jusqu’au transport. J’avais le défaut d’être excessivement timide et facile à déconcerter, mais loin d’être arrêté alors par cette faiblesse, je m’avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu’elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. »
C’est le coup de foudre : le Chevalier lui fait une déclaration enflammée, Manon y répond favorablement ; il trompe Tiberge et s’enfuit avec elle vers Paris. Ils y filent le parfait amour quelques semaines sur leurs économies, mais leurs réserves d’argent s’épuisent rapidement. Un soir que Des Grieux rentre chez eux, il trouve Manon triste ; quelques minutes après, des laquais de son père s’introduisent chez lui et le jettent dans un carrosse, où l’attend son frère aîné pour le ramener au bercail. A son arrivée, son père lui fait la leçon mais rit de ses amours d’adolescent (« Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier, mais tu ne sais pas conserver tes conquêtes »). Lorsque Des Grieux apprend que c’est Manon qui l’a trahi, en se liant avec un riche fermier général qui s’est débarrassé de lui en écrivant à son père où il se trouvait, il tombe malade de douleur, ce qui lui vaut d’être enfermé six mois dans sa chambre par son père pour le guérir de sa passion.
Avec l’aide de Tiberge, il finit par oublier peu à peu Manon et reprendre goût à l’étude, à tel point qu’il s’apprête à entrer dans l’état ecclésiastique. Il remonte avec son ami à Paris où il s’adonne à l’étude pendant un an, jusqu’au jour où il doit soutenir un exercice en public. Manon y assiste et demande à le voir en privé après. Au cours de l’entrevue, elle le convainc de lui pardonner, et contre toute attente, l’Abbé Des Grieux qui se croyait guéri retombe sous son charme et s’enfuit avec elle. Manon récupère tout l’argent qu’elle a reçu du fermier général depuis deux ans, et les jeunes gens vont se faire oublier dans un village proche de Paris (Chaillot).
Ils y vivent heureux quelques temps, sortant souvent à Paris, mais lorsqu’un incendie les ruine, Des Grieux demande conseil à Lescaut, le frère de Manon qu’il viennent de retrouver. Celui-ci lui apprend à tricher au jeu en association, ce à quoi le Chevalier doit se résoudre malgré ses réticences, après avoir emprunté de l’argent à Tiberge. « Manon était une créature d’un caractère extraordinaire. Jamais fille n’eut moins d’attachement qu’elle pour l’argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment avec la crainte d’en manquer. (...) Elle m’aurait préféré à toute la terre avec une fortune médiocre ; mais je ne doutais nullement qu’elle ne m’abandonnât pour quelle nouveau M. B... lorsqu’il ne me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. »
Son adresse à l’hôtel de Transylvanie devient bientôt leur principale source de revenus, lorsque, nouveau coup du sort, ils sont volés par leurs valets. Tandis que Des Grieux va porter plainte, Lescaut parle à Manon de M. de G... M..., et l’introduit auprès de lui avec succès. Des Grieux devient fou de chagrin en l’apprenant et manque de tuer Lescaut en le revoyant, mais celui-ci vient en fait lui proposer de faire de G... M... le dindon de la farce en se faisant passer pour le jeune frère de Manon, ce qui devrait leur permettre de vivre à ses dépens. Des Grieux a trop d’honneur pour accepter, et parvient à convaincre Manon de s’enfuir le soir même, après le dîner au cours duquel elle doit recevoir bijoux et argent comptant de son nouveau protecteur.
Tout se déroule comme prévu, mais le couple trop confiant dans la grandeur de Paris pour les cacher est arrêté dès le lendemain matin pour escroquerie. Des Grieux est envoyé à Saint Lazare, maison de correction pour jeunes de bonne famille, Manon à l’Hôpital de la Salpêtrière (prison destinée aux femmes « d’une débauche et prostitution publique et scandaleuse »). Le Chevalier passe trois mois à Saint Lazare, où il gagne l’estime du Père Supérieur en feignant de rentrer dans le droit chemin, alors qu’il brûle de retrouver Manon. Avec l’aide de Lescaut, il réussit à s’enfuir, en tuant un homme au passage, puis parvient à faire échapper Manon de l’Hôpital en gagnant l’amitié de M. de T..., fils de l’un des administrateurs, qu’il rallie à sa cause.
Lescaut est assassiné dans la foulée en croisant au coin d’une rue un ami garde du corps qu’il vient d’escroquer au jeu : « A peine avions-nous marché cinq ou six minutes qu’un homme, dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu’il exécuta. C’est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet ; il ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba, sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d’être arrêté par le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. » Les deux amants s'établissent cette fois à l’auberge de Chaillot. Fin de la première partie.

Les tourtereaux vivent heureux à Chaillot pendant quelques semaines, au cours desquelles se déroule l’épisode comique du malheureux Prince éconduit par Manon, qui lui explique lui préférer la beauté de son amant. Des Grieux rassuré sur la fidélité de sa maîtresse conserve l’amitié de M. de T... et écrit à son père pour lui demander de l’argent sous prétexte d’entrer à l’Académie, où il était d’usage qu’un jeune noble complète sa formation. Tout semble s’arranger, lorsqu’un soir, alors que les trois jeunes gens sont à dîner, ils font la connaissance du fils de G... M..., un ami de M. de T... . Celui-ci se montre très aimable et s’excuse pour le tort que leur a fait son père, mais manque de chance, il tombe également sous le charme de Manon, au point de décider de la séduire.
Il s’en ouvre à son ami, qui réprouvant sa conduite raconte tout à Des Grieux, qui avertit Manon. Celle-ci conçoit alors l’idée de se venger du père sur le fils en feignant d’accepter ses avances pour lui voler ensuite son argent. Malgré les réticences de Des Grieux, le plan est mis à exécution : Manon doit passer l’après-midi avec G... M..., et retrouver le Chevalier avec son butin à l’entracte de la Comédie le soir, où il l’attend avec un fiacre.
Lorsque Manon ne paraît pas, celui-ci s’inquiète, et à raison : sa bien-aimée s’est laissée séduire par les richesses dont G... M... Junior l’a comblée l’après-midi. Avec l’aide de M. de T..., il s’introduit chez elle. « Ce fut là que j’eus lieu d’admirer le caractère de cette étrange fille. Loin d’être effrayée et de paraître timide en m’apercevant, elle ne donna que ces marques légères de surprise dont on n’est pas le maître à la vue d’une personne qu’on croit éloignée. Ah ! c’est vous, mon amour, me dit-elle en venant m’embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu ! que vous êtes hardi ! Qui vous aurait attendu aujourd’hui en ce lieu ? (...) J’étais dans le fond si charmé de la revoir, qu’avec tant de justes sujets de colère, j’avais à peine la force d’ouvrir la bouche pour la quereller. »
Aux reproches qu’il lui fait, et en particulier celui de lui avoir fait porter sa lettre où elle lui expliquait sa décision par une jolie fille, elle lui répond avoir seulement voulu profiter des richesses de G... M... quelques temps, et que « la fidélité que je souhaite de vous est celle du cœur ». Peiné mais touché, Des Grieux la persuade de fuir le soir même sans rien emporter, mais Manon insiste pour emporter les cadeaux qu’elle a reçu : « Il me les a donnés. Ils sont à moi. »
Au moment de quitter les lieux, ils reçoivent une lettre de M. de T..., qui propose au Chevalier se venger en prenant la place de G... M... toute la nuit dans ses appartements aux côtés de Manon, en le faisant retenir par des gardes du corps. Manon applaudit, Des Grieux se laisse tenter, tout s’exécute ; mais c’était sans compter G... M... Senior, qui, prévenu de l’enlèvement de son fils, envoie des gardes partout, jusque dans la chambre de Manon. Nouvelle humiliation pour les amants, arrêtés au moment de se mettre au lit, et emmenés cette fois au Châtelet, où l’on juge les délits de droit commun.
Le dénouement approche. Des Grieux reçoit la visite de son père (qui avait reçu sa lettre) quelques jours après son arrestation, qui le sermonne mais lui pardonne. Il va alors s’entendre avec le vieux G... M... . « Je n’ai jamais su les particularités de leur conversation ; mais il ne m’a été que trop facile d’en juger par ses mortels effets. Ils allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général de Police, auquel ils demandèrent deux grâces : l’une, de me faire sortir sur-le-champ du Châtelet ; l’autre, d’enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de l’envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu, pour le Mississipi. »
Lorsque Des Grieux l’apprend, il supplie son père de revenir sur sa décision, mais celui-ci refuse. Il décide alors de suivre Manon en Amérique, après une tentative avortée de la délivrer en attaquant son convoi à la sortie de Paris, et croise l’auteur des Mémoires sur le chemin du Havre-de-Grâce.

La traversée dure deux mois. Le Chevalier se présente comme le mari de Manon, et le capitaine du vaisseau les prend sous sa protection. Arrivés sur place, ils gagnent l’estime du Gouverneur, et bientôt de toute la ville. La Nouvelle Orléans n’est alors « qu’un assemblage de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six cent personnes ». Malgré l’indigence, ils vivent enfin heureux dans ce pays, où l’inconstance et la jalousie n’existent pas. Manon se montre enfin entièrement aimante et fidèle.
Au bout de quelques mois, Des Grieux lui propose de rentrer dans le droit chemin de la religion en l’épousant, ce qui était inenvisageable en France à cause de leur rang, mais devient possible ici avec l’accord du Gouverneur. Celui-ci n’y voit pas d’inconvénient, mais son neveu Synnelet qui assiste à l’entretien, et qui avait pris soin de masquer ses sentiments pour Manon en les croyant mariés, se déclare alors. Le Gouverneur avertit en conséquence le Chevalier que Manon reviendra à Synnelet. Éperdu, Des Grieux provoque Synnelet en duel et le laisse pour mort.
Il s’enfuit alors avec Manon dans les vastes plaines désertes de l’Amérique dans le but de gagner la Caroline anglaise (précision : à 1300 km). « Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c'est-à-dire environ deux lieues (...). Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. » Les amants se préparent à passer la nuit, et Manon soigne son Chevalier, blessé au bras lors du duel.
« Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. (...) Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement ; et faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait ; c’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre, de ce fatal et déplorable évènement. »
Manon meurt d’épuisement. Des Grieux éploré trouve la force de l’enterrer, et préfère attendre la mort sur sa tombe. Mais les hommes partis à sa recherchent le trouvent et le soignent, avant de le jeter en prison. On l’accuse d’avoir tué Manon dans un mouvement de rage, mais Synnelet, à qui il raconte ce qui s'est réellement passé, obtient sa grâce. Après une longue période où il demeure prostré et souhaite en finir, le Chevalier finit par guérir. Il repart pour la France avec son ami Tiberge venu le rejoindre en Amérique, résolu à « y réparer, par une vie sage et réglée, le scandale de [sa] conduite ».
Rupert Pennefather et Sarah Lamb dans Manon © Tritram Kenton

Manon revue par MacMillan

L’histoire de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost est donc assez différente de la Manon de MacMillan. La rencontre entre Des Grieux et Manon correspond tout à fait au coup de foudre évoqué dans le roman : la chorégraphie semble reprendre mot à mot le passage cité plus haut, et le lyrisme des solos du Chevalier retranscrit parfaitement l’expression de ses sentiments et de sa passion, qui occupe une grande partie du livre. Tiberge n’est pas représenté, mais il fait partie du narrateur : c’est sa conscience, l’étudiant modèle et l’homme pieux que Des Grieux aurait dû devenir. Peu importe ses « désordres », il le soutient toujours, aussi immuable dans sa vertu que dans son amitié.

La construction dramaturgique de MacMillan est assez ingénieuse. La première scène du ballet réussit à recouper à la fois l’histoire du Chevalier lorsqu’il rencontre Manon pour la première fois, et celle de l’auteur des Mémoires, dans laquelle elle s’imbrique, lorsqu’il aperçoit les chariots des filles déportées en les croisant tous les deux sur le chemin du Havre-de-Grâce. Remarquez qu’il n’était absolument pas indispensable d’introduire le détail de la double-narration dans le ballet, mais qu’il permet ici d’introduire une sorte de flash-forward, car cette introduction semble déjà annoncer la tragédie finale.

La suite du ballet est très séduisante en scène, mais s’éloigne beaucoup plus du roman. La scène du salon est un fantasme complet, qui a l’avantage de permettre de réunir dans un même lieu différentes intrigues : l’effet de Manon sur les hommes, les reproches de Des Grieux, la tricherie au jeu et la colère de G... M... d’avoir été roulé par le trio. À noter que celui-ci est blessé au bras, comme le sera Des Grieux après son duel avec Synnelet. Lescaut, censé n’apparaître que beaucoup plus tard dans l’histoire, et mourir assassiné très succinctement aussi (il n’est d’ailleurs plus fait mention de lui dans le reste du livre), prend plus de facettes : plus ou moins tendre ou drôle, il offre au danseur différents choix d’interprétation.

La déportation arrive beaucoup plus vite, les trois protecteurs de Manon ayant été condensés en un seul, et le voyage déjà évoqué dans la scène d’ouverture. L’Amérique de MacMillan est un paysage écrasé par le soleil, ce que soulignent les couleurs pâles des costumes, auquel la musique lancinante donne l’idée d’une mode de vie bien différent de celui, vif et enjoué, qu’on a connu à Paris. La nette différence de tons lumineux et musical montre clairement qu’on a changé de continent. Ses habitants sont beaucoup plus riches que ne le laisse supposer la pauvreté évoquée par Prévost, et si les déportées suscitent également leur pitié, elles sont plus cruellement accueillies, par un geôlier brutal qui n’a pas son équivalent dans la fiction.

La crudité de la scène dans la chambre du geôlier et le cauchemar n’ont pas vraiment de sens si l’on se réfère au roman, mais donnent une fin logique au ballet avec un rappel des évènements précédents. Le décor des marécages se justifie dans la mesure où il était sans doute beaucoup plus aisé à figurer sur scène que ne l’aurait été une vaste plaine. Le pas-deux final représente plutôt la violence de la passion et du désespoir de Des Grieux que celui de Manon, très paisible au terme de sa vie. « Après ce que vous venez d’entendre, la conclusion de mon histoire est de si peu d’importance, qu’elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien prendre à l’écouter. » MacMillan semble accéder au souhait du narrateur en achevant ici son ballet.

Rupert Pennefather en Des Grieux © Royal Opera House

J’espère vous avoir donné envie d’aller plus loin en lisant le roman, si ce n’est pas déjà fait. (Pour l’anecdote, l’ayant lu après avoir vu une représentation de Rupert Pennefather et Sarah Lamb dans les rôles principaux, j’ai eu leur image devant les yeux tout du long, tant ils semblent correspondre au physique des personnages décrits par Prévost.) Mille autres détails devraient vous rappeler la chorégraphie, comme la façon de l’auteur de ne pas marquer la transition entre le dialogue direct et indirect, aussi fluide que l’expression des sentiments l’est dans les pas-de-deux de MacMillan. La rapidité avec laquelle les faits sont rapportés rappelle aussi le rapide enchaînement de scènes dans le ballet. Enfin, c’est un peu comme lire le livre qui a inspiré un film après l’avoir vu : on peut l’aimer alors qu’on y trouve une histoire bien différente ; le chemin inverse est plus difficile.

Pour compléter, la lecture de Joël Riou pour l'opéra, un historique et le décryptage d’un pas-de-deux chez Les Balletonautes.
[05/03] Addendum : l'article de Sylvie Jacq-Mioche sur le site de l'Opéra de Paris.