21/04/2012

La Bayadère, miroir de l'Opéra de Paris

19/03, matinées du 24/03 et du 15/04, Opéra Bastille

On nous l’avait annoncée il y a déjà 2 ans : La Bayadère serait de retour prochainement à l’Opéra Bastille, après une trop courte série à Garnier qui n’avait pas permis à tout ceux qui l’auraient voulu de découvrir ce joyau du répertoire de l’Opéra de Paris. Ultime œuvre de Noureev léguée à la compagnie en guise de testament, ce ballet grandiose devait en effet permettre d’apprécier les qualités de la troupe : un corps de ballet virtuose tant féminin que masculin, des demi-solistes pleins d’espoir et des danseurs étoiles à faire pâlir d’envie toutes les autres compagnies de ballet au monde, étant bien entendu que « le Ballet de l’Opéra est quand même la meilleure compagnie au monde » (© Brigitte Lefèvre).

20 ans ont passé. Les étoiles d’antan ont quitté la scène, comme n’ont de cesse de le rabâcher les vieux habitués de l’Opéra. Le corps de ballet s’est éteint, non qu’il manque de potentiel : les danseurs n’ont jamais été aussi beaux, ni aussi affûtés techniquement qu’aujourd’hui, et chaque année l’École de Danse fait éclore de nouveaux jeunes talents. Mais les recrues les plus prometteuses, quand elles ne sont pas mises au placard des années durant – et la carrière d’un danseur est si courte ! – sont cassées physiquement et mentalement par une direction qui alimente l’idée que la danse est un art élitiste, d’où un désintérêt national, et qu’on ne danse pas à l’attention du public, objet de méfiance, mais pour les coulisses, obscures antichambres de la politique maison.

En attendant le changement qui ne saurait plus tarder, on l’espère, retour sur cette série de représentations qui a vu se succéder blessures et promotions maladroites ; un « triomphe » malgré tout aux dires de l’Opéra de Paris sur Twitter, qui aura au moins eu l’avantage de remplir les caisses grâce à des salles pleines et une hausse substantielle du prix des places. J’avais eu la chance (ou la folie) de voir ce ballet une dizaine de fois lors de sa dernière reprise, j’ai cette fois privilégié la qualité à la quantité, une année à Londres ayant suffi à combler 20 ans de ballet en retard à Paris...

Ludmila Pagliero et Josua Hoffalt © Agathe Poupeney

Je ne m’étendrai pas sur les couples que tout le monde a vus, les comptes-rendus ayant déjà été nombreux sur la toile. La Convergence à l’amphithéâtre Bastille a permis d’apercevoir le travail de Karl Paquette et Émilie Cozette, qui ont également dansé lors de la séance de travail publique organisée par l’AROP. La danse généreuse et ample du premier m’a totalement convaincue (quel dommage qu’il se soit blessé), les hésitations de sa partenaire beaucoup moins, mais on peut difficilement juger d’une répétition. Si elle a le physique et la beauté de Nikiya, son maintien un peu rigide convenait beaucoup mieux au rôle de Gamzatti.

Je n’étais pas là le soir de la nomination de Josua Hoffalt, le nouveau golden boy de l’Opéra. J’étais là l’an dernier, lorsqu’il nous avait bluffés en Roméo, et encore le 31 décembre, quand tout le monde pensait qu’il serait nommé sur Cendrillon. Autant d’occasions manquées, d’attente inutile et stressante ; et si je suis heureuse qu’il ait finalement obtenu le titre qu’il méritait, je regrette que ces nominations soient désormais devenues un processus bureaucratique comme un autre, au lieu de survenir à l’impromptu à l’issue d’une représentation réussie.

Personne n’était là le soir de la nomination de Ludmila Pagliero et de la diffusion du ballet au cinéma. A-t-on voulu couper l’herbe sous le pied aux critiques, ou faire un coup d’éclat médiatique ? Si personne ne doutait plus depuis longtemps que la première danseuse argentine accéderait au titre suprême, ceux qui ne la connaissent que sur scène sont nombreux à lui dénier l'éclat qu’il est censé couronner. Il n’empêche qu’elle a réussi un beau parcours, et qu’il faudrait peut-être arrêter de rêver aux étoiles qu’on admirer à Londres ou à Moscou pour se rendre compte qu’en l’état actuel des choses, cette promotion n’a plus rien d’injustifié.

Rudolf Noureev avait fait de ces nominations une fête, sur scène, à laquelle on conviait le public. Elles sont aujourd’hui devenues si circonspectes et maladroites qu’elles ressemblent plus à ces cérémonies de convenance dont on est content qu’elles se soient déroulées sans accroc une fois qu’elles sont terminées. Qui se souviendra de la prise de rôle de Josua Hoffalt en Solor, ou de la Gamzatti de Ludmila Pagliero ? On gardera sans doute plutôt en mémoire son Roméo, qui mettait en valeur sa technique propre et naturelle (alors qu’il lui manque encore la puissance guerrière de son personnage de La Bayadère), et ses rôles contemporains à elle, ou même sa prochaine prise de rôle en Manon, que j’attends avec beaucoup de curiosité.


Passons maintenant aux deux représentations en matinée, moins conventionnelles mais qui ont réservé leur lot d’excellentes surprises...

Le 24 mars voyait les débuts d’Héloïse Bourdon en Nikiya, fraîchement promue première danseuse, aux côtés du très solide et très très beau Stéphane Bullion, que j’avais eu la chance (statistiquement, le contraire eût été vraiment infortuné) de voir nommé étoile sur ce rôle. Une place au 7ème rang de parterre décrochée dans la queue des dernières minutes, où Jigara me fait l’honneur de me parler de moi à la troisième personne (c’était la première fois, alors je vous raconte pas les chevilles...), des conditions donc vraiment idéales pour apprécier la finesse du jeu de l’une et la puissance de l’autre.


Une prise de rôle d’une telle importance, si jeune et avec si peu d’expérience, cela suscite forcément quelques appréhensions. Toutes les peurs s’envolent cependant à l’arrivée de Solor : le partenariat est superbe, tous les portés fonctionnent à merveille, même le passage avec l’esclave, parfois un peu difficile. Héloïse Bourdon a des proportions parfaites et met de l’intention dans toutes ses variations : comme certains l’ont remarqué, c’est la seule à avoir vraiment saisi le caractère sacré de son personnage. Sa scène de confrontation avec Gamzatti est poignante, Ludmila Pagliero y apportant elle aussi du caractère, plus violente que Dorothée Gilbert. Stéphane Bullion est meilleur que dans mon souvenir et nous offre de la prestance, une variation féline à l’acte II, avant de tout envoyer à l’acte III avec des sauts puissants et un beau manège de doubles assemblées.

Autre évènement de la matinée, l’Idole Dorée très attendue de François Alu, à peine 20 ans mais déjà l’un des plus grands espoirs de la compagnie. A la fois fort et précis, il nous offre une variation d’anthologie à laquelle le public répond par une ovation bien méritée. Il est amusant de constater qu’on considérait jusqu’à la dernière série qu’il ne s’agissait pas d’un rôle d’étoile, en s’étonnant que Mathias Heymann puisse l’aborder, et qu’on en dise aujourd’hui exactement le contraire...

Myriam Ould Braham et Florian Magnenet © blogapetitspas.fr

Dernière représentation de la série le 15 avril, avec Myriam Ould-Braham, Florian Magnenet et Charline Giezendanner (qui remplace Mathilde Froustey, blessée et laissée pour compte dans des circonstances proprement scandaleuses). Si ce casting n’était pas évident a priori, je suis contente de l’occasion qu’il représente pour ces trois danseurs que j’apprécie beaucoup, la politique de distribution laissant peu de place à la nouveauté.

Je goûte malheureusement mal au premier acte, où j’ai littéralement touché le fond question placement. Or les scènes n’ont pas du tout le même impact lorsqu’on est trop loin pour ressentir la physicalité du spectacle. Les bons conseils de Musicasola me permettent de mieux profiter de la suite, mais l’acte II semble avoir été conçu au rabais : danseurs mal alignés, seulement huit danseuses pour les Perroquets, et une confrontation Gamzatti vs. Nikiya qui manque de punch. Charline Giezendanner, toujours aussi légère, assure le côté gâté-petite princesse de son personnage, Allister Madin en Idole Dorée fait de beaux progrès et je me demande à nouveau pourquoi Camille de Bellefon n’est pas encore titularisée.

L’acte blanc est un régal qui cette fois m’emporte complètement, alors que j’ai tendance à le trouver longuet. Si Florian Magnenet manque de l’énergie d’un Bullion, il réussit ses doubles assemblées et se révèle être un excellent tourneur. Le corps de ballet est aussi tremblotant que d’habitude, mais les trois Ombres (Héloïse Bourdon, Valentine Colasante et Sabrina Mallem, que je verrais bien dans des rôles plus conséquents) sont parfaites, et Myriam Ould-Braham merveilleuse. Aérienne, souple, vive dans ses tours et très très belle, un moment de grâce...

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