17/12/2012

Soirée versaillaise : les Ballets de Noverre

Opéra royal de Versailles, 15/12

Qui n’a jamais rêvé d’une soirée sous les ors de Versailles ? En cette nuit trempée de décembre, le château étincèle, guidant ses visiteurs comme un phare depuis le bout de l’avenue de Paris. Une fois à l’intérieur, une enfilade de couloirs pavés de marbre mènent à l’Opéra royal, traversant une exposition de sculptures qui se dressent comme des fantômes dans la semi-obscurité. Des escaliers en colimaçon et des embrasures étroites donnent accès à la salle : velours bleu et plafond peint par Louis-Jacques Durameau. Une fois les portes des loges refermées, celles-ci se fondent dans le décor et l’illusion est complète.

Opéra royal de Versailles © Château de Versailles spectacles

La Compagnie de danse l’Eventail, formée par Marie-Geneviève Massé et Bernard Delattre en 1985, contribue au rayonnement de la culture chorégraphique française en reprenant ou en créant des ballets d’esthétique baroque. La « belle danse » comme on l’appelait aux XVIIe et XVIIIe siècles se produisait à la Cour et servait d’intermède aux opéras et aux pièces de théâtre. Détrônée par le ballet classique et romantique, elle a été remise au goût du jour par les travaux d’historiens, de chorégraphes et de musicologues désireux de lui rendre sa place d’art à part entière, cessant de la considérer comme une curiosité seulement digne d’un musée.

Jean-Georges Noverre (1727-1810) est pour beaucoup dans la déliquescence de cette forme de divertissement. En développant la pantomime, l’expressivité et la mise en scène, il crée le ballet moderne, qui servira de lien entre les danses de cour et les grands ballets classiques. Danseur, maître de ballet et théoricien de la danse, invité par les monarques de toute l’Europe à monter des spectacles de plus en plus ambitieux, il délaisse peu à peu le merveilleux et la forme courte pour des productions aux sujets sérieux – tragiques ou historiques – et des arguments renforcés reposant sur une structure narrative et des personnages aux psychologies complexes.

© Château de Versailles spectacles

En portant à la scène deux des plus grands succès de Noverre, Marie-Geneviève Massé (chorégraphe), Vincent Tavernier (metteur en scène) et Antoine Fontaine (scénographe) font le pari de faire redécouvrir un genre ignoré depuis l’avènement du ballet romantique ; non en restituant les œuvres telles quelles, dans une reconstitution formelle, mais en les retravaillant pour les rendre acceptables aux yeux du public d’aujourd’hui, influencé par quelques siècles d’évolution du spectacle vivant. L’expression des émotions en particulier a été affinée de façon à saisir les spectateurs de 2012 aussi puissamment que les courtisans transportés par les premières représentations des années 1760.

Force est de constater que le pari est réussi. En me rendant à Versailles samedi soir, plutôt guidée par un cas de conscience balletomaniaque – découvrir un nouveau style – que par un élan de passion, je m’attendais à découvrir une restitution historique fidèle de ce qu’avait pu être le ballet au temps de Louis XIV, un peu surannée, et certainement pas à un spectacle d’une telle modernité. Si la tenue des corps, coudes repliés et bas-de-jambe présenté avec ostentation, évoque une époque révolue, la clarté de la narration et l’efficacité des tableaux rendent le spectacle aussi facile à suivre par les habitués que par les nouveaux venus.

Renaud et Armide © Pierre Grosbois

Renaud & Armide, ballet héroï-pantomime créé à Lyon en 1760 marque la volonté de Noverre de se détacher des conventions du théâtre lyrique pour s’attacher aux passions et aux caractères. Le jeune et beau Renaud vient de délivrer un groupe de chevaliers croisés capturés par l’enchanteresse Armide ; pour se venger, celle-ci l’attire sur son île en envoyant trois naïades le séduire. Au moment de le tuer dans son sommeil, elle tombe amoureuse de lui ; le sentiment est réciproque, mais Renaud est rappelé à la raison par des amis venus le secourir et s’enfuit, laissant la magicienne en proie à sa déception.

Si les tuniques pailletées des danseurs sont légères, la façon et de se déplacer et de porter les bras par les coudes en gardant les épaules immobiles laisse deviner les corsets et les costumes encombrants d’époque. La mise en valeur du bas de jambe par la petite batterie et les décors aquatiques en toiles peintes – mus par une machinerie qui nous ramène quatre siècles en arrière – me rappelle étrangement le Napoli du Ballet du Danemark, la limpidité du style Bournonville n’étant finalement pas si lointaine de celle de Noverre. Les danseurs (Sabine Novel et Noah Hellwig) s’emparent avec beaucoup de naturel et d’expressivité des rôles principaux, pourtant peu évidents à interpréter sans tomber dans la fadeur ou la caricature.

Médée et Jason © Pierre Grosbois

Ballet tragique, Médée & Jason est l’œuvre emblématique de la réforme chorégraphique qui marquera l’évolution du merveilleux – encore très présent dans Renaud & Armide – vers une inspiration plus noble : la tragédie. Jason, Médée et leurs deux enfants sont accueillis fastueusement à la cour du roi Créon. Celui-ci prévoit de fiancer sa propre fille Créüse au détenteur de la Toison d’or ; Médée trahie laisse éclater sa fureur et déchaîne les furies sur le palais au cours d’un final grandiose et terrifiant. Chef d’œuvre de Noverre, cette production créa la surprise à Stuttgart en 1763 et marqua les sensibilités.

Inspirer la terreur et la pitié jusqu’à contraindre les courtisans du XVIIIe siècle à quitter leurs sièges est une chose, montrer la jalousie et le pathétisme en scène sans faire sourire le spectateur du XXIe siècle en est une autre. Tout le travail de la compagnie a donc été d’ajuster la narration tout en respectant l’esprit original, en allongeant certaines scènes et en travaillant la justesse du jeu. Après les paillettes, des toges beaucoup plus sobres, malgré une furie acrobate impromptue, des angles qui s’estompent un peu plus pour allonger les lignes et se rapprocher du ballet moderne. Émilie Brégougnon est vive et gracieuse en Créüse tandis que Sarah Berreby (Médée) et son double déploient une haine glaçante qui rend tout son sens à la tragédie.

Médée et Jason © Pierre Grosbois

Les tous petits rats de l’École de Danse de l’Opéra de Paris, élèves de Marie Blaise en danse folklorique, présentent actuellement sur la scène de l’Opéra Garnier une démonstration de danse baroque. Le style semble leur convenir à merveille (ils sont extraordinaires quel que soit le style, mais celui-là tout particulièrement, tous ceux qui y ont assisté l’ont remarqué), ce qui me conduit à m’interroger sur la possibilité de voir un jour des reconstitutions de Marie-Geneviève Massé au répertoire de l’École. Le charme presque enfantin du ballet d’action a certainement de quoi conquérir un nouveau public, la danse moderne y prendrait quant à elle une leçon d’harmonie.

PS : J’espère n’avoir pas raconté trop de bêtises sur l’histoire de la danse, je remercie en tous cas Benoît Dratwicki pour l’excellent programme qui gagnerait toutefois à prendre une taille de police en plus.

Le spectacle Renaud et Armide, Médée et Jason est également le fruit d’une collaboration entre le Palazzetto Bru Zane (centre de musique romantique française à Venise) et le Centre de musique baroque de  Versailles, dans la fosse Le Concert Spirituel.

À voir à partir du vendredi 21 décembre à l’Opéra Comique, si vous l’avez manqué à Versailles.

09/12/2012

Six places à gagner pour Antonio Gades (danse flamenco) au Palais des Congrès de Paris

Vous avez-peut-être déjà pu apercevoir les affiches dans le métro : la Compagnie Antonio Gades sera au Palais des Congrès de Paris du 26 décembre au 5 janvier avec trois programmes emblématiques : Carmen (les 26, 27, 31 décembre à 20h ; le 30 à 15h ; le 5 janvier à 15h et 20h), Noces de sang / Suite Flamenca (le 28 décembre à 20h ; le 29 décembre à 15h et 20h) et Fuenteovejuna (les 2, 3 et 4 janvier à 20h).


Fondateur du Ballet National d’Espagne, Antonio Gades (1936-2004) s’est inspiré de la littérature espagnole pour créer des ballets alliant danse, chant et théâtre. Grâce à son style épuré et passionné, son engagement et sa collaboration avec le cinéaste Carlos Saura, il a su diffuser le flamenco auprès d’un large public, des tables des tavernes aux scènes des théâtres et des cinémas. Une fondation continue aujourd’hui de faire vivre son œuvre chorégraphique.

Carmen raconte l’histoire de l’amour fou du soldat Don José pour la bohémienne Carmen : libre et provocante, celle-ci le mènera à la désertion puis au crime, allant jusqu’à défier la mort. L’adaptation de la nouvelle de Prosper Mérimée par Antonio Gades et Carlos Saura en 1983 transpose l’intrigue dans une salle de répétition, où le maître de ballet et l’interprète de Carmen se laissent peu à peu emporter par l’histoire, authentique et sensuelle. La musique s’inspire de l’opéra de Bizet en mêlant guitare et chant flamenco. Plus d'informations sur le site officiel.


Je vous propose cette semaine de gagner 3 x 2 places pour la générale du ballet Carmen, qui aura lieu le mercredi 26 décembre à 15h au Palais des Congrès de Paris. Deux places sont à gagner sur ce blog jusque mardi soir, deux autres seront mises en jeu sur Facebook mercredi et la dernière paire vendredi sur Twitter.

Pour jouer et gagner les deux premières places, il vous suffit de laisser un commentaire à la fin de cet article en expliquant pourquoi vous avez envie de découvrir ce spectacle. N’hésitez pas à partager votre expérience si vous avez déjà vu un spectacle de flamenco ! Vous pouvez participer jusque mardi 18 décembre à 20h. Une personne sera tirée au sort et remportera les deux places. Les résultats seront annoncés mardi soir.

Bonne chance à tous !

Résultats (edit 11/12) : le commentaire gagnant est celui de Melendili ! Pouvez-vous m'envoyer vos coordonnées par mail afin que les places soient mises à votre nom ?
Contact : impressionsdanse@yahoo.com

Merci à tous pour votre participation et vos jolis commentaires, vous pouvez encore tenter de gagner demain sur Facebook et vendredi sur Twitter !

30/11/2012

Le Ballett am Rhein de Martin Schläpfer

28/11, Théâtre de la Ville

« Je n’ai rien compris à l’histoire. » Moi non plus, ai-je envie de répondre à mon voisin du dessus, mais ce n’est pas grave, je me suis bien amusée quand même. Les danseurs ont déjà pris possession de l’espace scénique lorsque les spectateurs prennent place. Des petites, des grands, des métis ; des visages dévorés par des yeux radieux, des bouches écarlates, des bouclettes foisonnantes. À 20h30 la troupe s’éparpille en coulisses, cédant la place à une brunette vindicative. Don’t be shy s’époumonent The Libertines en bande son tandis que les danseurs se tordent dans des cris très expressifs. Le mouvement est vif, ondulant, surprenant sans cesse ; les académiques à fines rayures grises épousent les courbes et atténuent l’indécence des pas trop expansifs.

Forellenquintett © Agathe Poupeney

Changement de fond visuel et sonore avec le Quintette pour piano, violon, alto, violoncelle et contrebasse en la majeur D 667 dit « La Truite » de Schubert. Des couples se forment, s’accrochent et s’échangent ; la chorégraphie très musicale joue avec les morphologies, puissantes ou princières, n’hésitant pas à invertir le féminin et le masculin lorsque l’androgynéité s’y prête. Un danseur au physique de faune bondit tandis que d’autres se glissent silencieusement en arrière-scène. Un poète entre déclamer des textes en allemand (un conte, nous glisse Amélie à l’entracte), s’y perd, laisse tomber sa partition et retourne à la danse.

Seul un grand noir semble passer à côté : le dos voûté, il arpente tristement l’avant-scène, le regard rivé au sol, agrippant au passage une paire de bottes en caoutchouc dont je n’ai pas saisi la signification (jusqu’à ce que re-Amélie ne fasse remarquer la correspondance avec le titre du morceau). Un petit oiseau va cependant le sortir de sa solitude : c’est une Odette tout feu tout flamme qui s’élance apeurée pour tournoyer autour de lui, sans qu’on sache à aucun moment si elle tente de l’éviter ou de l’hypnotiser. Comme aimantée, elle se laisse fondre dans sa masse musculaire avant de s’en échapper à nouveau puis de revenir s’y frotter avec volupté : je n’avais jamais vu montée et descente de pointe si sensuelle. La parodie du Lac des Cygnes s’estompe, laissant chacun retourner à sa maladresse.

Forellenquintett © Agathe Poupeney

À l’entracte, les abonnés autour de moi sont assez sceptiques, et j’avoue que je les comprends. Voyez-vous c’est qu’à Paris chaque scène a sa spécificité : on va à Chaillot pour découvrir des saveurs exotiques, au Châtelet pour les mondanités, à l’Opéra pour s’émerveiller, au Théâtre des Champs-Elysées pour jouer à cache-cache avec les ouvreuses sous-payées, et on se rend au Théâtre de la Ville comme au purgatoire, pour expier un peu du sentiment de beauté et de plénitude ressenti dans les autres salles et se gorger de mal-être. Or cette première pièce, Forellenquintett, nous inflige un concentré d’énergie vitale alors qu’on s’attendait grosso-modo au baiser du Détraqueur. Erreur gracieusement réparée par le deuxième ballet de la soirée, aussi vide que son nom : Neither.


S’arrêter de regarder la scène pour regarder les autres spectateurs regarder le spectacle

Neither © Gert Weigelt

« Aïe aïe aïe se prendre le rideau dans la figure ne doit pas être très agréable, merci la régie. Oh on est dans un asile psychiatrique apparemment. Tiens j’ai l’impression d’avoir déjà vu ça quelque part. Nutcracker! de Matthew Bourne ? Non c’était un orphelinat. Ah mais oui c’était la Giselle de Mats Ek. Que je vais revoir à Lyon cette année d’ailleurs. Au fait il faut que je pense à changer la date, il y a déjà le National Ballet of Canada à Londres et le programme Ecstasy & Death de l’English National Ballet le soir-là. Sans parler de la première de Mayerling au Royal Opera House Quelle idée de programmer tous les spectacles en même temps, comme s’il n’y avait que le 19 avril dans l’année. Mmm c’est gai cette musique. C’est de qui déjà ? Et puis ces tenues alors. Il y a quand même plus sympa comme pyjama. Qu’ils arrêtent d’ouvrir la bouche comme ça, c’est contagieux les bâillements. J’ai mal aux pieds maintenant. J’ose ? C’est quand même fou tous ces gens qui sont là pour regarder de la danse. Tout n’est peut-être pas perdu. Tiens une dame qui s’en va. Une autre. Attention dans les escaliers. Au prochain abonnement je demande à être placée côté couloir. La mention de Beckett dans le livret aurait dû m'alarmer. Bon 1h comme ça, ça va être dur, si je pouvais au moins étendre mes jambes... hi hi, si je coince mes pieds entre le siège de ma voisine de devant et la marche de dénivelé je peux travailler mon cou-de-pied. Feldman ! C’est Morton Feldman la musique ! Mais oui, Marie-Agnès Gillot en avait aussi mis dans son ballet en début d’année. Que je suis cultivée... aïeuh ! Mauvaise idée les pieds. Bon ça s’éternise, quand je pense que je me suis abonnée quasi-exclusivement pour ce spectacle... place centrale, place royale, mon œil, si je n’avais pas dix vieux de chaque côté j’aurais déjà filé. Revoilà la fille à crête. Finalement c’est pas mal quand ils sont tous synchro, il y a un vrai souffle d’ensemble chez cette compagnie. Dommage que ça ne dure pas... zzz. Hein ? Ah, c’est fini ! »

Le Ballett am Rhein est à découvrir au Théâtre de la Ville jusqu'au 5 décembre.

À lire : la critique du Financial Times / à voir : des extraits de Forellenquintett et de Neither sur la chaîne YouTube du Ballett am Rhein.

09/11/2012

Concours annuel du Ballet de l’Opéra de Paris

Les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris apparaissent peu dans les concours de danse internationaux mais trouvent chaque année l’occasion de briller au cours d’un évènement unique : le concours de promotion au Palais Garnier. Dans la plupart des compagnies de danse, la décision de faire monter en grade un danseur revient à la direction en fin de saison, mais à Paris, elle est prise par un jury composé de membres de la compagnie élus et de directeurs artistiques invités lors d’un concours annuel. 


Chaque danseur présente à cette occasion deux solos : une variation imposée commune à chaque « classe » de la hiérarchie, afin de juger le niveau technique, et une variation libre, pour permettre à chacun de dévoiler une facette de sa personnalité artistique. Le nombre de postes est donné à l’avance, ce qui laisse libre cours aux pronostics, sachant que ce concours tient au fond du rituel : l’Opéra de Paris n’a pas vocation à produire des « bêtes à concours » mais des danseurs capables d’assurer des rôles tout au long de la saison. La prestation des artistes au cours de l’année a donc autant d’importance que celle du jour J.

Étrangeté culturelle amusante ou agaçante, ce concours est aussi une chance incroyable pour les amateurs de danse parisiens d’assister à une démonstration du plus pur style de l’École de danse française donnée par les meilleurs danseurs du monde (c’est l’occasion ou jamais d’être un peu chauvin). L’enjeu est tel que les variations sont très peaufinées, sans compter que les libres nous offrent souvent l’opportunité de découvrir des ballets du répertoire qui nous étaient inconnus.

Comment assister au concours de promotion ? L’évènement est public mais uniquement sur invitation. Celles-ci sont distribuées aux danseurs, aux écoles de danse parisiennes et un contingent est attribué à l’AROP (mais à moins d’être mécène, vous avez peu de chance d’en avoir, le nombre de places étant très limité). Reste la possibilité d’en trouver une sur place, certaines personnes se retrouvant avec des places en trop le jour-même. Une seule certitude : c’est un évènement à voir au moins une fois dans sa vie de balletomane.

Jeudi 8 et vendredi 9 novembre 2012, Palais Garnier

Le jour du concours, une atmosphère très particulière règne à l’Opéra, mélange de stress pour les danseurs et leurs familles venues les encourager, d’attente pour les habitués pressés de voir triompher leurs favoris, et de curiosité pour tous ceux venus simplement profiter de l’évènement pour découvrir de nouvelles têtes. A 9h30, le jury présidé par Brigitte Lefèvre prend place à l’orchestre laissé vide. Seul le balcon, l’amphithéâtre et les premiers rangs de loge sont occupés. Le silence se fait sans qu’on ne le demande et la directrice de la Danse agite une clochette pour signaler le début des épreuves. Une jeune femme annonce au fur et à mesure le nom des candidates et les variations choisies (je tombe pour sa voix superbement posée et son élégance).

Composition du jury en 2012 : Laurent Hilaire et Clothilde Vayer (maîtres de ballet), Karen Kain (directrice artistique du Ballet national du Canada), Christian Spuck (directeur du Ballet de Zurich) et les danseurs Dorothée Gilbert, Ludmila Pagliero, Nolwenn Daniel, Céline Palacio et Ghyslaine Reichert (plus Karl Paquette pour le plaisir des yeux, en tant que suppléant).

L'Opéra Garnier le jour du concours de promotion (09/11/12)

La classe des quadrilles, niveau d’entrée dans le corps de ballet, ouvre le concours. La variation imposée est la Première Ombre de La Bayadère, très technique et peu avantageuse : des développés à gogo, des demi-tours sur place où l’on ne remarque que les bras trop raides, une dernière diagonale de piétinés peu féminine suivie d’un grand jeté assez piège. La classe des coryphées semble plus à l’aise dans un extrait de Don Quichotte (l’apparition de Dulcinée), ce qui rend du même coup difficile de les distinguer. Les sujets présentent quant à elles le solo du Cygne Blanc : à ce niveau c’est la sensibilité artistique, plus que la technique, qui fait la différence, et chacune fait ainsi ressortir des passages différents de la chorégraphie.

Le lendemain c’est au tour des hommes, globalement mieux mis en valeur par les choix de variations imposées. On commence en douceur avec un solo de James dans La Sylphide pour les quadrilles,  un délice d’entrechats et de petits sauts que tous les danseurs possèdent à merveille. La Mazurka d’Études de Harald Lander, à la fois courte et exaltante, nous offre le plus beau moment du concours avec la classe des coryphées menés par l’ébouriffant trio Vigliotti/Alu/Bertaud(premiers à passer). Les sujets ont fort à faire avec l’acte 2 de La Belle au Bois Dormant, finalement peu princier. Chapeau au pianiste, capable de refaire quinze fois les mêmes passages sans s’emmêler les doigts.

Jérémy-Loup Quer, Marco Spada © Sébastien Mathé

Je n’aurai malheureusement pas le temps de revenir en détail sur les variations libres (sur lesquelles tout a été dit par ailleurs). Certains choix m’ont paru plus judicieux que d’autres, et je n’ai pas toujours compris l’intérêt pour des danseurs excellents en contemporain de s’escrimer avec du classique, ou celui pour des sujets de présenter des variations peu techniques déjà proposées par leurs collègues des classes inférieures. J’ai également parfois de regretté de voir des œuvres fortes dansées trop légèrement, en ne donnant à voir que la technique sans réussir à habiter vraiment les personnages, ou encore que des costumes magnifiques mais trop lourds ne viennent entraver certaines variations.

Du côté des résultats, la bonne surprise aura été la promotion d’Éléonore Guérineau (comme quoi il faut toujours y croire), la mauvaise le non-classement de Mathilde Froustey chez les sujets, de Sébastien Bertaud et Hugo Vigliotti chez les coryphées. Je n’ai pas l’expertise technique du jury mais je regrette à titre de spectatrice que ces danseurs rayonnants en scène voient leur carrière ralentie par des considérations apparemment déconnectées de leur potentiel artistique, a fortiori lorsqu’ils ont déjà acquis un rang de par les rôles qui leur sont confiés tout au long de la saison.

Sae Eun Park s’est imposée en tête des quadrilles sur une variation imposée digne d’un concours de danse international : dès l’instant où sa silhouette se détache sur le fond jaune pâle, elle semble disposer de plus de temps que les autres pour développer plus haut, tenir une seconde de plus en équilibre, marquer les intonations de la musique avec ses bras, les retenir là où beaucoup n’avaient que le temps de les jeter en avant, et être encore assez en avance pour nous gratifier d’un superbe saut à la fin. J’ai été surprise de ne pas voir classée Amélie Joannidès, gracile mais très solide techniquement.

Éléonore Guérineau est la seule coryphée à exister avec le haut du corps pendant les petits sauts sur pointe de sa variation imposée (la seule dont je ne regarde pas les pieds en m’inquiétant de la voir trébucher). Si elle n’a pas la maigreur des danseuses habituellement choisies par Roland Petit pour incarner ses rôles-titres, sa Carmen sensuelle et précise vous prend au corps. Marine Ganio est superbe dans l’Ombre des Mirages de Lifar : dans un costume très onirique, les cheveux lissés et plaqués comme Giselle, sa variation est précise, intense et longue. Amandine Albisson, que je voyais première danseuse, reprendra la même sans réussir à la dépasser.
Marine Ganio, Les Mirages © Sébastien Mathé

Du côté des hommes, Jérémy-Loup Quer nous donne à découvrir une très jolie variation de Marco Spada de Pierre Lacotte (à quand le ballet en entier ?), Mathieu Contat est au dessus dans l’imposée, ample, précis et léger. Hugo Marchand ne manque pas d’enthousiasme dans la Mazurka de Suite en Blanc et bat les entrechats de James avec une énergie qui doit lui laisser des traces. Hugo Vigliotti est explosif dans sa Mazurka, drôle et léger dans Push come to shove ; on se retiendra de crier devant son non-classement. Même réflexion pour Sébastien Bertaud, toujours magnétique en scène : la façon dont il se présente, ouvre les mains, offre sa danse au public me donne l’impression de revoir Laurent Hilaire, et la technique n’est heureusement pas en reste.

Pour finir sur une note plus consensuelle, il y avait bien sûr l’évidence François Alu : « je saute, je m’arrête à 2 mètres du sol, je tourne la tête vers le public, je souris jusqu’aux oreilles, puis je redescends ».  Les pirouettes multiples arrêtées avec douceur, les sauts nets et fixés en l’air, les doubles assemblées passés haut-la-main de retour de blessure... « ça, c’est fait » comme dirait Amélie. Audric Bézart est le seul sujet à maîtriser la variation imposée : sa facilité dans les tours et sa danse fluide le placent au dessus de sa classe. Pierre-Arthur Raveau arrive deuxième, un peu plus imprécis dans l’imposée mais aérien et agile en Oiseau de feu.

François Alu dans Études © Sébastien Mathé

Résultats du concours de promotion 2012

Jeudi 8 novembre (dames)

Quadrilles
Sae Eun Park*
Émilie Hasboun
Marion Barbeau
Léonore Baulac
Gwennaelle Vauthier
Jennifer Visocchi

Coryphées
Marine Ganio
Éléonore Guérineau
Pauline Verdusen
Laurène Lévy
Charlotte Ranson
Letizia Galloni

Sujets
Valentine Colasante
Amandine Albisson
Aurélia Bellet
Héloïse Bourdon
Laura Hecquet
Sarah Kora Dayanova

Vendredi 9 novembre (messieurs)

Quadrilles
Jérémie-Loup Quer
Mathieu Contat
Germain Louvet
Hugo Marchand
Alexandre Labrot
Florent Melac

Coryphées
François Alu
Yann Chailloux
Maxime Thomas
Axel Ibot
Alexandre Gasse
Mathieu Botto

Sujets
Audric Bezard
Pierre-Arthur Raveau
Fabien Révillion
Allister Madin
Yannick Bittencourt
Marc Moreau

*La liste des noms représente le classement complet (les cinq premiers), les noms des promu(e)s sont indiqués en gras. 

Le live-tweet du concours est accessible sur Twitter : #POBcompetition. D'autres photos et vidéos sont à retrouver sur Facebook.

01/11/2012

Cinquante nuances de Cunningham

31/10, Opéra Garnier

C’est parfois quand on s’attend au moins qu’on a le plus. L’an dernier, la Merce Cunningham Dance Company achevait son Legacy Tour et c’était presque un cas de conscience de ne pas manquer son dernier passage au Théâtre de la Ville. Perchée à des kilomètres de la scène, je m’étais ennuyée, décontenancée par autant de froideur. Ce soir avec Un jour ou deux la chorégraphie s’est imposée comme une évidence, lumineuse, et j’en ai été la première étonnée. L’heure que j’avais pensé devoir s’éterniser s’est écoulée sans heurt et j’aurais presque eu envie de la voir se prolonger, si ce n’est pour soulager mes voisins. Sans rien avoir lu ni vu à ce sujet, avec seulement en tête le principe d’une musique détachée de la danse, voici comment je l’ai ressentie.

H. Moreau, E. Cozette, Un jour ou deux © Laurent Philippe

L’œuvre joue sur les contrastes, le gris qui nimbe les collants académiques n’est qu’un prétexte, le rideau qui estompe les frontières, devant puis en fond de scène, un voile sur la réalité. La « musique originale » de John Cage, indépendante de la scène, se substitue au silence. Autour de moi certains l’ont trouvée dérangeante, déprimante ; elle m’a seulement parue apaisante. Nous sommes au bord d’un étang à la campagne, me disent les premières « notes », des couinements de canards. Pas du tout, ici c’est une usine, clame le décor d’échelles métalliques et de planches, très austère. Pourtant, d’après les sauts de grenouille et la chaleur aurorale qui vient baigner la scène à la fin, je demeure persuadée qu’on se situe dans un paysage naturel.

La danse n’est pas sensuelle. Elle n’est pas spécialement féline. Ni virtuose. Alors pourquoi me séduit-elle d’emblée ? Aucune difficulté n’apparaît, tout est lissé. Et pourtant rien n’est lisse, tout s’impose, avec force. Ce n’est pas tellement beau mais harmonieux. La facilité et la qualité de la danse frappent dès le départ, avec le sentiment qu’on touche à quelque chose d’essentiel. Une sensation de structure, l’impression que chaque chose est exactement à sa place, sans avoir besoin de réfléchir. Les positions s’enchaînent avec fluidité, on se laisse surprendre sans toutefois être jamais pris de court : une formation apparaît puis se dissout, le mouvement se construit subrepticement sans qu’on s’en aperçoive.

H. Moreau, E. Cozette, F. Révillion © Laurent Philippe

Une silhouette derrière le rideau de fond, qui disparaît brièvement pour réapparaître en avant-scène ; on se rend compte qu’on l’y attendait. Une diagonale de danseurs statiques occupe la scène et le champ de vision mais on suit déjà du regard l’étoile qui évolue au travers d’une autre ligne plus loin : l’œil sait toujours où se poser d’instinct, on ne risque pas de manquer un détail. A l’inverse, lorsque tous les artistes sont en scène, chacun occupé à son propre mouvement, impossible de rester concentré sur l’un d’eux en particulier ou de déceler une répétition, c’est un ensemble, forcément cohérent. Au moment où tous sont en train de planer en arabesque, un moteur d’avion s’élève, sans qu’on puisse déterminer si c’était voulu.

La bande-son ne permet guère de se repérer, pourtant les danseurs sont toujours là où il faut, parfaitement synchronisés. Émilie Cozette se laisse tomber en tournoyant dans les bras de Hervé Moreau sans qu’on doute à un seul moment qu’il sera là pour la rattraper. Elle s’envole avec facilité au dessus de lui sans nous autoriser une inquiétude. Il n’y a pas d’appréhension, pas de matière grise possible dans cette simplicité qui semble couler de source. Le style convient aux danseurs et les danseurs aux style, juste et feutré, qui se suffit à lui-même sans demander d’expression particulière. Chacun lui suggère sa nuance de gris : on se laisse porter par les bonds puissants de Fabien Révillion. Les collants académiques sombres sous la taille flattent les silhouettes parfaites et atténuent l’absence de pointes, conférant aux pas douceur et élasticité.

Sous apparence © Julien Benhamou / Opéra national de Paris

On apprécie plus facilement ce que l’on s’apprête à détester. Autre biais de jugement, la comparaison, dont le deuxième ballet de la soirée souffre un peu. C’est devenu une tradition à l’Opéra de Paris de confier des créations à ses Étoiles, bien que le corps-de-ballet ne manque pas de chorégraphes en herbe, et c’était cette fois le tour de Marie-Agnès Gillot, grande interprète de danse contemporaine. Les nombreuses interviews, conférences et répétitions publiques qui ont précédé la première lui ont permis de s’exprimer abondamment sur ses objectifs et ses méthodes de travail, détails toujours passionnants à connaître ; restait à découvrir l’œuvre dans sa globalité. Dans la fosse, toujours l'ensemble Ars Nova, et le chœur Accentus dirigé par Laurence Equilbey.

Sous apparence se conçoit comme une variation autour de la pointe, emblème de la ballerine classique, objet fantasmé tantôt comme rêve de petite fille, tantôt comme instrument de torture, ici redevenu outil de travail dans le but d’en exploiter les possibilités. Demande est faite aux hommes d’emprunter ces chaussons traditionnellement réservés aux femmes et à tous les danseurs de s’exercer aux dérapages contrôlés sur un lino glissant. Si le résultat a son effet comique, à en juger par les rires de la salle devant une longue série de glissades sur fond de musique électronique, l’innovation est peu probante, les slides et l’appropriation des pointes par les hommes datant déjà d’il y a quelques années, même si elles étaient jusque là utilisées comme moyens et non comme une fin en soi.

L.Pujol, V.Chaillet, A.Renavand © Agathe Poupeney

Le laps de temps imparti à ces expérimentations ayant été naturellement limité, la prise de risque est minime, les sauts et dérapages circonspects. Vincent Chaillet, en tête d’affiche de l’unique distribution de ce ballet, se lance seul dans un solo de quelques instants, laissant transparaître une certaine féminité : la chorégraphe a visiblement axé ses recherches sur l’androgynéité plus que sur la création d’une expression masculine sur pointes. Celle-ci se ressent également dans le choix des costumes, que le novice prendra pour une célébration de la maigreur : hommes et femmes sont vêtus de manière identique, ongles vernis, pantalons noirs ou fushias et torses nus corsetés dans des cordelettes colorées. Lorsque la façade coulissante se referme sur les danseurs à la fin, on a le sentiment d’avoir parcouru un pan de l’histoire personnelle de la chorégraphe.

La première entrée des danseurs fait penser à une masse grouillante d’insectes qui traversent la scène en rampant pour aller s’agglutiner sur une sorte de rocher, derrière lequel ils se laissent ensuite glisser pour disparaître sous le plateau. Le deuxième tableau tourne au défilé de mode façon jungle urbaine : lichens, pins et bananes roses géantes signés Walter Van Beirendonck. L’animalité est le deuxième thème retenu par la chorégraphe qui prétendait elle-même « pêcher la grâce dans les studios ». Le pas-de-trois réunissant Alice Renavand, Laëtitia Pujol et Vincent Chaillet ou encore le groupe de femmes décrivant des mouvements de vagues peuvent en témoigner. Marie-Agnès Gillot vient saluer dans une pompeuse robe bleu roi et des stilettos pailletés. L’artifice du show-biz et la grâce intemporelle, réunis le temps d’un soir dans ce drôle d’écrin qu’est Garnier...

27/10/2012

Soirée George Balanchine à Garnier

19/09 (séance de travail), 24/09 (première, précédée du Défilé du Ballet), 18/10 (dernière)

Georgy Melitonovich Balanchivadze (Saint-Pétersbourg 1904, New York 1983) était un chorégraphe qui aimait les femmes, paraît-il, il m'a donc semblé approprié de lui en présenter une dizaine. Avec à peine deux mois d’expérience de la vie parisienne, je n’ai pas perdu de temps pour faire du prosélytisme. Mes tentatives de réserver auprès du service « Groupes » s’étant révélées infructueuses (le personnel ne manque pas d’amabilité mais a le défaut de vous refuser tout net de choisir votre placement pour vous refiler d’office les plus mauvaises places de chaque catégorie, ou encore de vous presser de réserver au plus vite tout en ne répondant aux mails que tous les trois jours...) je m’en remets au guichet qui a vite fait de me proposer un excellent rapport qualité-prix.

Myriam Ould-Braham © Cams

Le Défilé du Ballet, qui n’a lieu qu’une fois par an à l’ouverture de la saison (en dehors de quelques occasions très spéciales) est toujours un moment plein d’émotion, dès l’entrée en scène des touts petits rats de l’École de Danse. S’il n’est pas aussi excitant que le Défilé de la Royal Ballet School, dont une vidéo a récemment circulé sur Facebook, et ne suscite pas la même réaction de la salle, il est empreint de majesté et d’une longue tradition aristocratique. Quel bonheur de voir Myriam Ould-Braham enfin au rang qui lui revient ; la nouvelle étoile a d’ailleurs droit aux applaudissements les plus nourris de la soirée. Je cherche Clairemarie Osta du regard avant de me souvenir qu’elle a fait ses adieux la saison dernière. La Marche des Troyens de Berlioz, aux accents martiaux moins marqués qu’à l’ordinateur, est toujours aussi grisante.


Lorsque j’avais 13 ans, une prof de danse m’avait fait danser des pas bizarres en tutu bleu romantique sur la Rhapsodie in Blue de Gershwin. Je détestais au moins autant la musique que la chorégraphie. Étrangement, les costumes de Sérénade m’évoquent aussitôt ce souvenir. Le ballet, qui mériterait d’être vu de face plutôt qu’en manquant toujours au moins un quart de la scène, renvoie une impression de langueur et de légèreté, parfois teintée d’humour. Les nouvelles engagées dans le corps de ballet, très souriantes, ont l’air de se faire plaisir sur la musique brodée par Tchaïkovski. Du côté des solistes, Mathilde Froustey s’impose avec naturel et enchaîne pirouettes multiples et descentes de saut moelleuses avec une aisance inégalée. Ludmila Pagliero est méconnaissable, voluptueuse dans les bras d’un Florian Magnenet que le pyjama bleu réservé aux hommes sied à merveille (« il a l’air d’un schtroumpf » dixit Amélie). Eleonora Abbagnato qui fait son grand retour est rayonnante, son éloignement n’ayant visiblement pas affecté sa technique. Autre revenant, Hervé Moreau, dont il aurait été bien dommage de ne plus revoir les belles lignes à l’Opéra.

Agon © Sébastien Mathé

Là où Sérénade nous accueille à bras ouverts, nous emporte, nous perd en chemin, vient nous récupérer, nous fait vibrer à nouveau, sans qu’on sache vraiment à la fin quel était le fil conducteur, Agon s’appréhende comme un bloc architectural, froid comme le marbre, tellement travaillé qu’il rend inutile de chercher à rentrer dedans d’instinct : il faut cette fois trouver la clé dans l’intellect. Sur les sonorités de Stravinsky qui lui inspireront Rubis dix ans plus tard, Balanchine cisèle des rôles de solistes pour une pléiade d’étoiles : Myriam Ould-Braham, souple et malicieuse aux côtés de Christophe Duquenne, un Karl Paquette très jazzy et une Aurélie Dupont impériale, qui savoure un triomphe acquis d’avance avec Nicolas Le Riche. Derrière eux, la fine silhouette de Marion Bardeau, plaisir trop rare, et le port altier d’Héloïse Bourdon, que sa danse pleine de caractère démarque du groupe.

Fayçal Karoui
Le Fils Prodigue clôt la soirée en changeant de registre : Boris Kochno, collaborateur de Roland Petit sur Le Jeune Homme et la Mort et Les Forains, imprime son esthétique au récit biblique. La danse se fait rare, se résumant à un pas-de-deux central hypnotique entre le fils et la tentatrice. Emmanuel Thibault, l’air égaré et tendre, presque enfantin lorsqu’il se débat avec son père, est poignant dans le rôle titre. Le bad boy Jérémie Bélingard, constamment dans la révolte, ne fait pas autant dans la nuance. Marie-Agnès Gillot se montre moins cruelle qu’Agnès Letestu, qui se délecte en jouant avec sa proie. L’œuvre vaut surtout pour la partition de Prokofiev, riche et profonde, qui porte le mythe tantôt sur des roulements de vagues tantôt sur une brise apaisée et flûtée. La soirée entière doit beaucoup aux musiciens, dirigés avec une finesse inhabituelle en ces lieux par Fayçal Karoui, en qui les balletomanes parisiens ont trouvé un allié.

20/10/2012

1789, Les Amants de la Bastille

14/10, Palais des Sports de Paris

Un dimanche pluvieux, quoi de mieux à faire que de se réfugier dans une salle de spectacle ? Porte de Versailles, il y a foule pour la dernière journée d’exposition du salon de l’automobile. Un peu en contrebas, des familles font la queue devant la salle de spectacle, serrées sous leurs parapluies. Comme d’habitude, j’ai acheté une place de dernière catégorie, et comme toujours, les premières catégories n’ayant pas été vendues, on me replace d’office : plein centre, sous les combles du Palais des Sports, il règne une chaleur appréciable. À côté de moi, une mère ouvre une bouteille de soda pour son fils qui lui explose sur les genoux. Des écrans télé diffusent des spots Häagen-Dazs (INFO GOURMANDES : ils viennent de sortir un nouveau parfum, caramel au beurre salé) et Coca-Cola. Des chiffres s’inscrivent en lettres de sang sur le rideau de scène pour former la date 1789.

© Gautier Pallancher pour Metrofrance.com

15h30 pile, le spectacle commence. C’est parti pour 3h de clichés sonores sous des effets lumières pyrotechniques. Dans un Paris qui gronde, Olympe, gouvernante des enfants de Marie-Antoinette et Ronan, jeune paysan monté à la ville pour fuir la famine, tombent éperdument amoureux malgré leurs conditions respectives. La narration alterne les scènes de Cour luxuriantes et les bordels où s’égosillent des révolutionnaires apparemment plus préoccupés par la chair que par leurs utopies. On croise pêle-mêle Danton, Robespierre, Camille Desmoulin (le seul ici qui paraisse en mesure d’inspirer une idée de romantisme), un roi faible au ridicule consommé, et Ramard, le mouchard, qui accuse une furieuse ressemblance avec le Rosenberg de Mozart l’opéra rock, du même producteur. On prend les mêmes et on recommence.

À mi-chemin entre Les Misérables (à l"affiche londonienne depuis 27 ans, bientôt au cinéma) et Le Roi Soleil, sans les tubes ni le soin apporté au livret, le spectacle fait la part belle à la scénographie, au détriment d’une musique banale et de jeunes premiers trop soucieux de se mettre à leur avantage pour incarner avec la passion qu’il faudrait leurs personnages exaltés. En guise de décors, de grands panneaux pivotants sur lesquels on projette l’image des lieux : tantôt la ville et sa misère, tantôt la Cour et ses fastes, plus tard le mur infranchissable de la Bastille. Quelques entorses à l’histoire, comme Marie-Antoinette qui n’attend pas la prise de la Bastille pour se faire guillotiner, parfois de jolies allusion comme ces voiles qui s’envolent lorsque Bailly prononce le serment du jeu de paume pour évoquer le célèbre tableau de David.

Le serment du jeu de Paume, David

Giuliano Peparini, ancien danseur du Ballet de Marseille, a réglé la mise en scène et la chorégraphie, plus léchées qu’à l’ordinaire. Dès le premier tableau de Cour, les colonnes de courtisans qui s’avancent et se croisent évoquent un corps de ballet, tandis qu’un saut battu très classique en avant-scène retient l’œil. La reine apparaît engoncée dans une robe sur roulettes qui rappelle les simili-costumes des ballets de Wheeldon ou Kylian. Les membres du clergé glissent sur le sol à la façon des Partisans de la compagnie Moïsseiev et les pointes font leur retour en grâce, maîtrisées et utilisées avec inventivité, alors qu’elles n’étaient présentes qu’à titre purement accessoire dans les productions précédentes. Acrobaties et pas-de-deux langoureux achèvent de racheter un spectacle qui semble avoir investi plus de moyens dans sa promotion que dans la réalisation de ses promesses.

À voir au Palais des Sports de Paris jusqu'au 30 décembre puis en tournée dans toute la France.

Prochain rendez-vous avec la Révolution en janvier avec La Mort de Danton au Théâtre de la Ville.

14/10/2012

Panorama de la danse en Grande Bretagne

Dimanche dernier, l'actuel directeur de l'Opéra de Paris renonçait à se porter candidat à sa propre succession en s'insurgeant dans le JDD contre les baisses de subventions de 2,5% prévues pour la période 2013-2015. Lundi matin, la Ministre de la Culture annonçait la nomination de Stéphane Lissner, actuel surintendant de la Scala de Milan, au poste de maître du monde de la grande maison - auquel je suis d'ores et déjà candidate pour le mandat de 2050 - en égratignant au passage l'orgueil de son prédécesseur. Que Nicolas Joel ait eu le choix ou non de maintenir sa candidature, donner comme prétexte des économies de 2,5% frise l’indécence quand la plupart des institutions culturelles européennes doivent faire face à des coupes budgétaires bien supérieures.

À titre de comparaison, je vous propose donc un panorama de l'actualité britannique, où les principales compagnies de danse (Royal Ballet, English National Ballet, Birmingham Royal Ballet) subissent  actuellement des coupes de 15 à 100%, certaines ayant été totalement privées de subventions pour la période 2012-2015, et mettent tout en œuvre pour les surmonter sans augmenter le prix des places (contrairement à ce qui se passe en France). On souhaite la même faculté de résilience à notre Opéra-bien-aimé...



La danse représente en Angleterre un secteur d’activité dynamique et en expansion. Il n'a cessé de se développer depuis quarante ans et emploie aujourd’hui plus de 40 000 personnes : danseurs, professeurs, chorégraphes, techniciens, personnels administratifs, designers, publicitaires, médecins, thérapeutes, écrivains et universitaires, la plupart sur la base du bénévolat. On compte 200 compagnies de danse en Grande Bretagne, très diversifiées, certaines bénéficiant d'une renommée internationale. Le Royal Ballet, basé à Londres, est ainsi la l'une des meilleures compagnies classiques au monde et donne chaque année près de 150 représentations.

Le nombre de spectateurs a augmenté de 13,7% au cours des six dernières années et continue de s'accroître. 13% de la population assiste à des spectacles de danse et les diffusions à la télévision touchent des centaines de milliers de téléspectateurs : l’émission Strictly Come Dancing sur la BBC est suivie par 10,5 millions de téléspectateurs.  Les comédies musicales du West End (quartier Ouest de la capitale qui regroupe la majorité des théâtres londoniens et fait travailler environ 450 danseurs), l’opéra, la musique, les films, les boîtes de nuits et les autres industries dérivées lui permettent de toucher différents publics.

Candoco

Le secteur artistique est renommé pour son travail de pionnier dans le domaine de l’éducation. Le nombre d’étudiants en danse a augmenté de 97% en cinq ans et le récent regain d'intérêt pour les bénéfices de la pratique de la danse sur la santé et le bien-être ont conduit à l’associer à de nombreux projets innovants : des compagnies de danse comme Candoco (qui embauche des danseurs handicapés) ont remis en question certains stéréotypes. Les traditionnelles saisons de Noël permettent de toucher un public familial et populaire et chaque compagnie dispose d'un département Learning dédié aux projets éducatifs.


Le rôle de l'Arts Council England


L’Arts Council England est une organisation non-ministérielle créée en 1994 lors de la séparation en trois branches de l’Art Council of Great Britain, fondé en 1945. Il est rattaché au Ministère de la Culture, des Médias et du Sport et chargé de répartir les subventions du gouvernement et de la National Lottery dans le but de développer les projets culturels en Angleterre. L’organisation est dirigée par un Conseil National de seize membres représentant les communautés artistiques et les conseils régionaux. Il est divisé en plusieurs  domaines : les Festivals, la Danse, l’Éducation, la Littérature, la Musique, la Recherche, le Théâtre, les Tournées et les Arts Visuels.

Les principales compagnies de danse anglaises reçoivent des fonds de l’Arts Council England depuis sa création mais le développement du secteur a amené une diversification du financement. En 1969-1970, sept organisations de danse recevaient des subventions ; elles sont aujourd'hui plus de soixante-dix à en bénéficier. Ce nombre comprend aussi bien des compagnies locales, des compagnies qui se produisent régulièrement en tournée, des établissements spécialisés, des festivals et des agences de développement qui fournissent des services aux autres institutions.


Le rôle de l’Arts Council England est de nourrir les talents afin de faire éclore des danseurs et des chorégraphes de niveau international, ainsi que d’encourager la participation du public pour prendre en compte l’évolution du secteur. Les organisations subventionnées jouent toutes un rôle d’avant-garde et de modèle pour la communauté de danse professionnelle et amateure. C’est le cas par exemple du Centre Trinity Laban de Deptford, qui a fait l’objet d’investissements significatifs pour encourager la création contemporaine. Les subventions octroyées ont également permis le développement d’un important réseau de scènes secondaires.

L’Arts Council England travaille en partenariat avec les administrations locales, les agences de développement régionales, des trusts et des fondations. Cette collaboration a pour but d’encourager les théâtres régionaux à enrichir leur programmation de danse, avec des initiatives comme le Dance Consortium qui accueille des compagnies internationales. Il s’est également engagé avec le Ministère des Enfants, des Écoles et des Familles dans le cadre du projet Youth Dance England qui vise à développer une stratégie nationale à l’égard des jeunes : élargir l’accès à la danse, améliorer la qualité et l’accessibilité de la formation professionnelle.

Le Dance mapping publié par l’Arts Council England en 2009 dresse un panorama du secteur sur la période 2004-2008 et donne une idée des défis et des opportunités à venir. Il met ainsi en évidence l’existence de "leaders", comme le Sadler’s Wells, plaque tournante londonienne des compagnies de danse du monde entier, dont le nombre de spectateurs a augmenté de moitié au cours des quatre dernières années. Si le manque d’espace et de temps accordé aux programmes de danse demeure un obstacle, la tendance des chorégraphes et des danseurs à se produire devant des publics variés au-delà de l’enceinte du théâtre est porteuse d'espoir pour l'avenir.

L'actualité du secteur : les coupes budgétaires


Number of groups cut, The Guardian (2011)
L’annonce des subventions accordées par l’Arts Council England pour la période 2012-2015 a eu lieu le 30 mars 2011, et faisait suite à l’annonce un an plus tôt par le gouvernement de David Cameron d’un plan de restrictions budgétaires de 7,2 milliards d’euros. Les fonds de l’Arts Council England ayant été diminués de 29,6% pour les quatre ans à venir, l’agence devait répercuter les coupes sur les compagnies subventionnées tout en réduisant de moitié ses propres coûts de fonctionnement. Il avait été décidé que les 10 organisations les plus importantes seraient toutes lésées de 15%.

Le 30 mars 2011 a constitué une « journée noire » pour le monde de la culture anglais, les organisations culturelles annonçant tour à tour par le biais de communiqués de presse ou sur les réseaux sociaux le montant de leurs pertes. The Guardian avait mis en place une page spéciale pour retransmettre ces annonces en direct tout au long de la journée. (On peut d’ailleurs noter que le choix d’une photo de l’English National Ballet pour illustrer l’article était un clin d’œil du journaliste pour souligner la tendance de la compagnie, qualifiée d’ever-straitened par un critique, à ne pas manquer une occasion pour évoquer ses difficultés financières.)

D’un point de vue interne, la décision n’était pas vraiment une surprise. L’Arts Council England avait déjà réagi à la politique du gouvernement en réduisant de 6,9% les subventions accordées aux 850 organisations qu’il finançait sur la saison 2010-11. Cette décision avait d’ailleurs provoqué, sans que cela soit dit ouvertement, la réalisation du documentaire Agony & Ecstasy: A Year with English National Ballet diffusé fort à propos par la BBC4 en mars 2011. À titre d'exemple, les coupes prévues pour cette compagnie sont de 4,5% par année financière (avril-mars), ce qui représente une réduction de 11,53% sur la période, 15% en prenant en compte le taux d’inflation, soit £800 000.

National portfolio organisations, ACE (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Pour faire face aux coupes, le gouvernement se repose sur des philanthropes privés : en 2009-2010, les mécènes individuels ont ainsi donné plus de 350 millions de livres aux arts en Grande Bretagne (pour comparer, les fonds de l'Arts Council England passeront de 452 à 350 millions de livres en quatre ans). Problème, 88% de ces donations sont allées à 4% des institutions. L'idée est cependant à considérer, comme le montre l’exemple de la compagnie Ballet Black : complètement privée de subventions en 2011, elle a lancé un appel aux dons des particuliers sur le site www.justgiving.com pour finalement parvenir à compenser la totalité de sa perte financière.

La relation étroite entre les subventions de l'Arts Council England et la programmation est parfois source de dilemmes. Ainsi, privilégier les productions classiques et populaires comme Le Lac des Cygnes et Casse-Noisette dans le but de sécuriser les recettes de billetterie exposeraient les compagnies à des sanctions sous la forme de perte de subventions. Au contraire, les créations qui ont un réel intérêt artistique n'attirent pas les foules et pèsent sur le budget des compagnies. Différents scénarios alternatifs sont donc envisagés, du gel des salaires et des postes à l'organisation de nouveaux évènements de fundraising tels qu'une Summer Party. Moins réjouissant, la réduction des tournées annuelles, souvent très coûteuses.

Pour aller plus loin : un article paru cette semaine dans le Wall Street Journal sur les ambitions artistiques de Kevin O'Hare, Tamara Rojo et Christopher Hampson, nouveaux directeurs du Royal Ballet, de l'English National Ballet et du Scottish Ballet.