31/08/2011

London 2010-2011 : a season treat

À une semaine du départ, je me mets à l’heure des blogs pour faire le bilan de ma saison londonienne. En un an, peu ou prou, j’aurai vu plus de ballets et de compagnies que je ne l’aurai jamais cru possible dans un laps de temps aussi court. De la tournée du Bolchoï à celle du Mariinsky, de l’American Ballet Theater au Dutch National Ballet, tout en passant la plupart de mes soirées entre le Royal Opera House et l’Opéra de Paris : retour sur un itinéraire à faire pâlir d’envie plus d’un(e) balletomane…

Je débarque sur le sol londonien en juillet 2010, après une longue série de Bayadères, trois grandioses Kaguyahime (soulagement de constater qu’un an après, je sais encore l’orthographier sans vérifier) et une Petite Danseuse de Degas que oui, décidément, je suis la seule à aimer. Après, surtout, ma première rencontre IRL avec des blogueurs ; rencontres qui tendront à se multiplier cette année, pour le plus grand agrément de nos soirées à l’opéra.

Retourner voir de la danse n’est pas vraiment ma priorité au moment où j’arrive, j’avais fait des réserves avant de partir, mais j’ai acheté un billet par mesure de prévention pour la Royal Ballet School (un de ces précieux stalls circle standing que les Friends s’arrachent avant l’ouverture des réservations au public général, obtenu tout à fait par hasard, ce qui me donnera une fausse idée de la facilité du processus de réservation). On replonge vite, du coup je reprends des places pour la tournée estivale du Bolchoï, une pour chaque date réunissant Natalia Osipova et Ivan Vassiliev. Le mois d’août sera également l’occasion de découvrir l’English National Ballet dans Cinderella.

En septembre, il est temps de prévoir des retours à Paris pour ne pas manquer le Défilé, la Soirée Roland Petit – je fait l’impasse sur Paquita, dommage – la première de Parzifal  et bien sûr le Gala des 30 ans de l’AROP. J’adhère aux Friends de l’ENB et au cercle Student Standby du ROH, c’est l’occasion de devenir une insider et de découvrir la profusion d’activités organisées ici pour rendre le ballet plus populaire : journées d’introduction, aperçus de répétitions, rencontres et classes publiques sont au programme, bien plus souvent que la fréquence de publication de ce blog n’a pu le laisser penser.

Le premier choc esthétique, je le reçois dès l’ouverture de la saison avec le couple Alina Cojocaru / Johan Kobborg dans Onegin. Une beauté à couper le souffle, renforcée par la délicatesse d’un orchestre qui touche à la musique de ballet comme si c’était un trésor (et non PAS comme pour actionner une sirène de pompier), grâce à un partenariat d’exception, capable de sublimer n’importe quel ballet – même la production maison du Lac des Cygnes, d’un goût pourtant douteux. Ne manquer aucune de leurs apparitions sur scène constituera bientôt un bon prétexte pour démultiplier mes visites au Royal Opera House.

Second choc, hormonal celui-là, le danseur noble ukrainien Sergei Polunin (et, moins bon danseur, mais divin en jupette, Rupert Pennefather) dans Sylvia. Si le ballet ne me convainc guère, je découvre qu’il y a de quoi se mettre sous la dent ici, et j’en oublie momentanément mes amours de groupie pour les danseurs de l’Opéra de Paris. J’aurai l’occasion de le revoir dans les nombreuses kitcheries d’Ashton et associés présentées par le Royal Ballet à longueur de saison, triples-bills mêlant chorégraphes contemporains et œuvres de Balanchine, ainsi que dans les merveilleux story-ballets dans lesquels la compagnie excelle : Giselle, Manon, et Roméo et Juliette.

Retour à Paris fin décembre pour mon premier Lac des Cygnes (j’en verrai encore quatre autres productions cette année, c'est-à-dire beaucoup trop) et la première rencontre interblogs ; retours à nouveau pour Caligula et la conférence sur Noureev, Coppélia, Rain et surtout Roméo et Juliette : j’en rêvais depuis des années, et on peut dire que j’ai été servie puisque l’English National Ballet aussi l’a dansé cette année. Le gala des Étoiles pour le Japon, le Bolchoï à nouveau, les Enfants du Paradis, encore un McGregor, et me revoilà sur Londres pour finir la saison classique en beauté avec un programme Roland Petit à l’ENB et la tournée du Mariinsky.

Ce qui est bien à Londres, c’est qu’une fois sortis de l’Opéra, il y a encore plein de salles à découvrir. Le Sadler’s Wells (et son petit frère, le Peacock Theatre) par exemple, plaque tournante des compagnies de danse du monde entier, où se côtoient grands et petits, et où l’on peut voir le meilleur comme le pire. Le London Coliseum, où se produit l’ENB, mais aussi de nombreuses compagnies invitées : les (dites) Saisons Russes de Diaghilev, la Troupe acrobatique Guangdong (et son Swan Lake circus) ou encore le couple Osipova / Vassiliev dans une production peu flatteuse du Roméo et Juliette d’Ashton. Le Royal Albert Hall et l’O2, immenses zéniths, lorsque le Royal Ballet ou l’ENB se lancent dans des opérations promotionnelles. Sans compter les studios de répétition du ROH et de Markova House (ENB) pour les innombrables séances Insight qui ont achevé de me combler cette année…


Un best-of pour conclure et résumer, les 10 spectacles marquants de l’année :

1- Onegin, Cranko, Royal Ballet, Cojocaru / Kobborg (9/10/10)
… pour l’interprétation par l’orchestre du magnifique patchwork de Tchaïkovski, et pour le partenariat juste sublime.

2- Giselle, Petipa, Royal Ballet, Cojocaru / Kobborg (5/02) et Polunin / Marquez (12/02)
… pour l’orchestre, encore ; l’immatérialité du premier couple et la noblesse du second.

3- Manon, MacMillan, Cojocaru / Kobborg (1/06) (si je vous lasse, allez vous rendre compte)
… pour MacMillan, qui chorégraphie des pas-de-deux à vous faire tomber à la renverse comme personne.

4- Roméo et Juliette, Noureev, Pujol / Ganio (29/02) pour l’Opéra de Paris
Muntagirov / Klimentova (5/01) pour l’English National Ballet, avec une mention spéciale pour le Mercutio tape-à-l’œil de Juan Rodriguez
… pour la richesse littéraire de la production et la profondeur des personnages.

5- Triple-bill Roland Petit, Berlanga / Takahashi, Vassiliev / Zhang, Cao / Reimar (22/07)
… pour la douceur de L’Arlésienne, la tension du Jeune Homme et la Mort et la sexytude de Carmen

6- Le Lac des Cygnes, Noureev, Opéra de Paris, Martinez / Cozette / Bullion (27/12/10)
… pour le jour où Martinez a su (enfin) me toucher
Note : là j’entends déjà les cris d’orfraies ; quoi, Cozette avant Lopatkina ? Eh bien oui, c’est bien la représentation qui m’a le plus touchée : je ne dénie en rien la supériorité de Lopatkina, mais en accaparant tous les regards, elle brisait l’équilibre et détournait le sens de cette production, comme chacun sait centrée sur le Prince. Ce qui m’importe le plus dans un ballet c’est l’harmonie, or Lopatkina c’est comme un gros diamant dans une rivière de perles ; je préfère une perle moins brillante mais qui s’accorde avec les autres. (Sauf quand le diamant s’appelle Cojocaru, hein, surtout pas de généralités…)

7- Spartacus, Grigorovich, Bolchoï, Vassiliev (31/07/10)
… pour sa puissance extraordinaire qui prend une tournure désespérée dans ce rôle.

8- Les Ballets Trockadéro de Montecarlo (19/09/10)
… pour le fou-rire non-stop d’un bout à l’autre de la soirée, depuis l’annonce que Miss Notgoodenough ne dansera pas au désespoir du prince blondinet qui ne sait pas ce qu’il fiche dans Chopiniana.

9- Cinderella, Bourne, New Adventures Productions (4/12/10)
… pas tant pour la danse que pour l’ambiance et le choix du contexte – on se retrouvait en plein Blitz à peine entrés dans la salle.

10- Alice in Wonderland, Wheeldon, Royal Ballet, Cuthbertson / Polunin (2/03)
… pour la musique enchanteresse, les décors fantaisistes, l’hilarant adage à la rose de la Reine et la plaidoirie ultra-romantique du Knave of Hearts*

Back dans mon coin perdu quelque part entre Paris et Londres, je verrai sans doute beaucoup moins de belles choses à partir de septembre ; mais vu la régularité à laquelle je les chroniquais de toutes façons, la différence ne devrait pas trop se faire sentir sur ce blog. La majeure partie de mon itinéraire londonien est encore griffonnée au dos de mes fiches de distribs ; qui sait ? je trouverai peut-être le temps d’y revenir cette année, dans la mesure où je ne serai pas en train de courir d’un ballet à l’autre tous les soirs de la semaine.

Une dernière chose, au fait, que pensez-vous de mon nouveau blog ? Une année à essayer de retenir où étaient les tirets et les points dans mon ancienne adresse a eu raison de mes débuts avec over-blog (sans parler du nombre de fois que j’ai failli faire exploser mes serveurs avec des pics de fréquentation intenses). Plus sérieusement, les fonctions de personnalisation offertes par blogger (chères blogueuses danse, vous apprécierez tout particulièrement les nouveaux gadgets de la colonne de gauche) (et vous avez vu mon favicon ?!) alliées une plus grande simplicité d’utilisation m’ont convaincue de ruiner votre travail de presqu’un an pour m’aider à construire un référencement. Je compte sur vous pour prendre note de ma nouvelle adresse (le titre du blog n’a pas changé) et vous remettre illico au travail.

Dans l’attente des comptes-rendus qui refleuriront sur vos blogs avec la réouverture des théâtres…

Très bonne rentrée à toutes et à tous !

*Je n’abandonne pas l’idée de vous faire partager ces merveilleuses soirées un jour…

17/08/2011

Roland Petit at ENB – In conversation with Anaïs Chalendard

L’English National Ballet présentait du 21 au 24 juillet derniers un programme Roland Petit reprenant trois de ses œuvres majeures : L’Arlésienne, Le Jeune Homme et la Mort et Carmen. Anaïs Chalendard, première soliste, dansait en alternance le rôle de Carmen (en matinée) et celui de la Mort (en soirée). Malgré ce planning chargé, elle m’a accordé une longue interview, le temps de revenir sur son parcours de Marseille à Düsseldorf et sur sa rencontre avec ce grand chorégraphe.

On est samedi, et entre les deux représentations de la journée, je me glisse par la backstage door dans les loges du London Coliseum. Pendant qu’elle nettoie ses pointes au dissolvant (« J’ai la flemme d’en faire une autre paire pour ce soir, ca ne te dérange pas ? » me demande-telle en préambule), on papote corsets, théâtres allemands et école française. Roland Petit, pour Anaïs, c’est une affaire personnelle, et d’ailleurs elle parle de lui au présent, comme s’il était toujours vivant…

Training

Comment as-tu commencé la danse ?
J’avais un problème de hanches – je suis née avec une dysplasie – donc j’ai été appareillée pendant un moment quand j’étais bébé, mais après je n’étais pas très coordonnée pour marcher. Le pédiatre a dit qu’il faudrait me faire faire des choses pour améliorer ma coordination. Comme une petite fille normale, je suis donc allée prendre des classes de ballet, et ca m’a beaucoup plu.
Après, je n’ai pas fait que de la danse. J’ai toujours été très sportive, et j’ai fait beaucoup d’athlétisme aussi, j’ai couru longtemps. C’est dur d’ailleurs, parce que même si on a le physique assez long quand on court de longues distances, ce ne sont pas tout à fait les mêmes muscles ! Mais ça m’a aidée pour avoir une bonne condition physique.



Quel a été ton parcours jusqu’à l’École Nationale Supérieure de Danse de Marseille ? (NdPL : école fondée en 1992 par Roland Petit pour en faire une extension pédagogique au Ballet National de Marseille, qu’il dirigea pendant près de 30 ans.)
J’ai commencé dans une école privée à Roanne, la ville à côté de mon village. Ensuite, j’ai voulu approfondir un peu plus, donc j’ai fait des auditions à Paris, au CNSM, et à Marseille, à l’école de Roland Petit (avant j’ai voulu essayer l’Opéra de Paris mais j’étais trop vieille). J’ai été reçue aux deux mais j’ai voulu rester à Marseille… parce que Roland Petit. Il y avait un cachet, c’était différent. Aussi, le conservatoire avait une tendance plus contemporaine depuis que le directeur avait changé, et je ne suis pas sûre que ça me plaisait. Même si par la suite, j’ai adoré la danse contemporaine !

A cette période, tu as donc côtoyé Roland Petit.
Oui. Quand j’étais à l’école, la directrice était Madame Colette Armand, une professeure très reconnue sur Marseille. Mais Roland Petit était directeur de la compagnie et supervisait aussi l’école. Il faisait attention, il y avait une certaine continuité dans ce qu’il choisissait : on avait toutes de grandes jambes, à l’époque j’étais blonde... je ne veux pas dire qu’on était stéréotypées, beaucoup moins qu’a l’Opéra de Paris d’ailleurs, mais il y avait quand même des bases de physique évidemment. On avait affaire à lui : il était là le jour de l’audition, il venait pour les examens, et il rentrait parfois pendant les classes… ça, ça faisait peur ! Il est très intimidant, déjà parce qu’il est grand, en tous cas je le trouvais grand. Parfois on grandit les gens, de part leur charisme, de part ce qu’ils dégagent, et lui dans mon souvenir il est grand.

Avais-tu un physique adapté à la danse dès le départ ?
Non, j’ai eu des problèmes, parce que je n’ai pas un physique facile du tout. Ce que j’ai là, c’est peut-être beaucoup mieux que ce que ça a pu être, mais ça a demandé beaucoup, beaucoup de travail.
Déjà, mes hanches ne sont pas au même niveau, et j’ai une très forte scoliose qui est apparue quand j’avais 14-15 ans, donc j’ai commencé à porter un corset. (En fait j’aurais dû être opérée, mais quand j’ai demandé en quoi consistait l’opération, on m’a expliqué qu’il fallait mettre une barre dans la colonne vertébrale pour la rétablir ! J’ai eu le choix – enfin non, mais je n’ai pas vraiment considéré ce qu’ils m’ont dit…) J’ai été dans ce corset de 14 à 18 ans, toute mon adolescence, le temps que ma croissance se termine. Accompagné de Krankengymnastik (= rééducation), c’est comme de la kiné : la méthode Mézières, qui est basée sur la respiration, les postures etc. pour faire tomber les tensions dans le dos.

Donc tu devais porter ce corset tout le temps lorsque tu ne dansais pas ? (On évoque le cas de Marie-Agnès Gillot, qui a elle aussi bénéficié de ce traitement – elle en parle dans le documentaire A l’École des étoiles  ici en espagnol…) 
Je devais normalement le porter 22h sur 24, même pour dormir, et ne l’enlever que pour la toilette. Évidemment j’ai triché, il y a des après-midi entières où je ne le mettais pas...
Le corset, je trouve que c’est vraiment un objet de torture. Je ne vois pas pourquoi on a un truc pareil, parce que pour être honnête, je ne sais pas si ca m’a vraiment aidée. Ça m’a donné une espèce de raideur dans la nuque dont j’ai eu beaucoup de mal à me débarrasser, et une posture aussi, j’étais sans arrêt vers l’avant… C’était juste horrible ! Un corset quand t’es ado, déjà tu le caches, tu mets des pulls, mais un corseMilwaukee (parce que ma scoliose est très haute), c’est un truc qui monte, avec un collier… Quand j’en vois encore dans la rue je compatis, parce que franchement, c’est juste horrible.

Career

Quand a commencé ta carrière professionnelle ?
Je suis rentrée à l’École à 15 ans. Je suis restée là-bas trois ans, j’ai eu mon baccalauréat. Pendant l’année du bac, j’ai passé des auditions en Suisse et en Allemagne.

Tu n’as pas tenté l’Opéra de Paris ?
Si, une fois. Mais je ne suis pas rentrée. J’ai été choquée par la pente ! Après… je n‘ai pas de regrets, vraiment, parce qu’il n’y a pas que l’Opéra de Paris. Bien sûr, c’est le plus fameux, et c’est vrai qu’on n’est jamais déçu quand on va là-bas, parce que d’abord c’est magnifique : les danseuses sont magnifiques, on a un certain travail… mais on n’a pas besoin forcément de passer par l’Opéra de Paris pour avoir un travail français. Mes professeurs n’étaient pas les derniers des professeurs : j’ai eu Mirelle Bourgeois, et surtout Dominique Khalfouni, elle, c’est une source d’inspiration, surtout ses pieds, elle est magnifique ! J’ai beaucoup appris d’elle.

Et la compagnie de Roland Petit ?
Eh bien non, parce qu’il est parti avant, donc j’ai passé des auditions ailleurs. Ce n’était plus Roland Petit, donc ça ne m’intéressait plus…

D’où l’idée de partir en Allemagne.
En fait, c’est un ami qui m’a orientée, car il savait qu’en Allemagne c’était différent : on avait des théâtres et on était très bien pris en charge en tant que danseur. Les auditions sont au mois de février à peu près, c’était publique, et j’ai été prise à Düsseldorf.
Ça ne m’a pas beaucoup plu, c’était un peu trop moderne – néoclassique pour moi, donc j’ai bougé. Je suis restée une seule saison là-bas (1999-2000). Après, je suis restée trois ans au Staatsoper de Berlin et cinq au Badisches Staatstheater de Karlsruhe. 


Comment en es-tu arrivée à l’English National Ballet ?
J’avais besoin de changer, de gens au-dessus de moi pour progresser (j’étais principale à Karlsruhe), et j’avais envie de risquer, de voir ce que je valais dans une compagnie un peu plus grande ; c’était un peu un challenge en fait. Je suis venue à Londres, j’ai fait une classe, et on m’a donné le contrat. Là, c’est ma troisième saison. La deuxième saison j’étais off, j’ai été blessée toute la première partie.
Ma fracture de fatigue, franchement, ça m’a détruite, je l’ai très mal vécu. J’ai arrêté de voir les gens, je me suis barrée chez moi, je n’ai plus parlé à personne pendant les trois mois où j’étais arrêtée ! Parce qu’en fait, tout ce temps, je ne me suis pas arrêtée : quand j’ai rejoint la compagnie, l’été qui a suivi la première saison j’ai fait des galas, je suis partie avec Carlos Acosta. Et on n’a pas beaucoup de vacances, sur quatre semaines : tu pars deux semaines, tu te reposes une, tu te remets en forme une, c’est fini ! Et j’ai refait la même chose l’été d’après du coup ! Mais cette année c’est stop.

Ça ne t’a pas manqué de ne plus être principale ?
Si, ça m’a beaucoup manqué, parce que moi, le corps de ballet, ça faisait des années que je n’y étais pas retournée ! Je suis passée par tous les stades, et à chaque âge son niveau, si on veut, parce qu’à l’époque où j’ai commencé, à Berlin je faisais le Lac des Cygnes, j’étais dans les cygnes, j’étais aux anges ! Maintenant, faire du corps de ballet à 30 ans, non. Je suis passée par là et je ne veux pas revenir en arrière.
Après, ça a été peut-être dur pour mes collègues, de voir que j'arrive, je suis soliste – car ils m’ont prise comme soliste… mais j’ai quand même du faire du corps de ballet. Je ne peux pas me plaindre, parce que parallèlement, dès la première saison, on m’a aussi donné des rôles principaux à danser. Cette année j’ai tout fait. Tout le monde passe par là, on a tous fait corps de ballet puis principale, et le lendemain fille du rang…

Tu as travaillé dans différents pays. Quelles sont les spécificités des différentes compagnies ?
En Allemagne, le théâtre, c’est une maison, une grande entreprise : tu as les comédiens, les chanteurs, les musiciens, et les danseurs tous ensemble qui en font partie. (Les danseurs, soit ils sont tout en haut au grenier, soit ils sont tout en bas a la cave, c’est comme ça partout...) On partage la scène avec tous ces gens, l’ambiance n’est pas la même car on n’est pas qu’entre danseurs. De plus, comme on est dans un théâtre, c’est souvent la mairie, donc l’État, le Länd qui s’en occupe, on est limite fonctionnaires… de la danse. C’est très bizarre. Alors on dépend aussi beaucoup des dons, des mécènes, des subventions etc. mais beaucoup moins que ici en Angleterre.
Ici, c’est complètement différent. Le public est différent, et on a plus besoin d’argent, parce qu’on fonctionne avec des fonds privés, alors il faut faire des spectacles pour vendre…Il y a plus de spectacles, on fait aussi beaucoup de tournées, et le rythme et le niveau qu’on nous demande en même temps sont fatigants. Parce que c’est facile de faire dans la quantité, mais de faire la quantité et la qualité, ça c’est difficile ! La compagnie n’a jamais été à ce niveau-là avant, donc c’est difficile de le garder.
La différence aussi c’est qu’il y a plus de risques, et moi j’aime ça, un peu de piment... parce qu’en Allemagne c’est très plan-plan, alors c’est super bien organisé par contre : 4h c’est pas 4h05, c’est pas 3h55, c’est 4h ! mais c’est limite ennuyant…

Roland Petit

Quelle a été ta réaction quand tu as appris que l’English National Ballet allait faire un programme Roland Petit ?
J’ai été agréablement surprise... j’étais surprise. Mais agréablement. Parce que Roland Petit, ce n’est pas vu du tout en Angleterre. (Difficile à croire en effet, mais les Anglais  - qui ne jurent que par Ashton et MacMillan – ne connaissent PAS Roland Petit, le bombardement d’offres promotionnelles sur cette série permettait assez bien d’en juger.) J’ai trouvé ça formidable qu’on ait l’audace de le faire, parce que ça change de tous ces trucs qu’on voit ici ! C’est tellement spécial, j’ai trouvé que c’était un choix artistique de bon goût. C’est la classe quoi, de faire ca dans une compagnie ! Roland Petit c’est rare, il n’y a que les grosses maisons qui le font.
Et aussi, moi qui l’ai vu, je n’ai jamais pu toucher à son travail vraiment (à part une ou deux variations en cours de répertoire... bon, d’un côté on avait le mur mitoyen aux studios de la compagnie !), je me suis dit : enfin !

Est-ce que Roland Petit est venu à Londres ? Comment s’est déroulé le casting ?
Il est venu au début de cette saison, et il nous a auditionnés en classe. Par respect je me suis fait belle – parce que ce n’est pas tous les jours, je ne sais pas si les gens se rendent compte  ! Je ne pense pas que les gens se rendent compte. (J’ai eu des petites réflexions quand il est venu, parce que, oui, j’avais fait ma frange comme il faut, j’avais mis un peu de maquillage, j’avais fait un peu l’effort…)
Je me souviens, je l’ai vu dans la porte, mon cœur s’est serré, j’ai eu la chair de poule ! C’était quelque chose, vraiment j’étais impatiente, et en même temps j’angoissais un peu, parce que ça veut dire beaucoup pour moi... mes parents qui ne partent même pas en vacances vont venir me voir ! Il est tellement connu et respecté en France . C’est un maître !

Quand as-tu su que tu dansais le rôle de Carmen ? 
J’étais dans le casting, déjà là je me suis dit : ils ont pensé à moi ! C’était un honneur de voir que mon nom était sur le papier, ça m’a fait plaisir. Quand les répétitions ont commencé en juin (Roland Petit a envoyé deux répétiteurs, MM. Luigi Bonino et Jean-Philippe Halnaut, pour transmettre la chorégraphie aux danseurs, prévoyant de ne venir superviser lui-même que la dernière semaine de répétitions), je suis venue en répète, j’ai fait de mon mieux, contente d’apprendre. J’aime bien, et je trouve qu’il est marrant à faire ce solo, alors autant prendre du plaisir à répéter ! Et apparemment il y a deux trois trucs qui ont plu à Luigi. Je ne veux pas dire que je suis choquée mais… je crois que je ne réalise pas en fait.

Anaïs Chalendard dans Carmen de Roland Petit à l'English National Ballet

Qu’est-ce que tu aimes dans les ballets de Roland Petit ?
J’aime bien les pas, parce qu’il y a beaucoup de choses avec les pieds, avec les jambes. Ça vient peut-être du travail français, parce qu’on bloque tellement sur les jambes ! Du coup, il y a beaucoup de danseuses, même à l’Opéra, qui ont des jambes très belles, mais le haut du corps… Ce qui m’a aidée d’ailleurs en Allemagne, c’est qu’il y a beaucoup de danseuses de l’Est, et elles ont un haut du corps magnifique. Je suis Française, mais j’aime bien prendre le meilleur des techniques, ce qui peut m’aider à améliorer l’ensemble visuellement.

Qu’est-ce qui est difficile ou facile dans sa chorégraphie, pour toi en particulier ?
Il faut être juste. Je crois que Carmen, dès qu’elle en fait trop, ca devient embarrassant pour les personnes qui la regardent. Il faut que ce soit toujours juste. Mais avec Roland Petit, il faut tellement être chic en même temps… c’est dur d’être sexy et chic, ça peut tomber dans complètement l’opposé. Carmen, elle n’est pas très gitane, c’est une gitane mais elle a la classe ! Et ça c’est Zizi Jeanmaire.
Ce que je trouve difficile aussi, c’est que ca ne s’arrête jamais. On sort de scène, vite, il faut changer de costume, et là il faut en profiter pour souffler, se calmer, se concentrer, reprendre des forces. (Je lui fais remarquer qu’elle doit avoir l’habitude, ayant dansé la Juliette de Noureev aussi cette année…)

Roland Petit décède brusquement le 10 juillet à Genève, au milieu des répétitions. Sa mort a dû être un choc.
Je n’en revenais pas. Je n’avais pas de mots. Quand je l’ai appris j’étais choquée, je n’y croyais pas, je pensais : c’était une blague ? Déjà que l’on traverse une période difficile avec ENB. Vraiment c’était… une fatalité. Et bien sûr, on n’y croit pas forcément, c’est comme quand quelqu’un de proche meurt. Je ne veux pas dire qu’on était super proches, mais il était tellement connu… En plus on dansait ses ballets, et j’avais vraiment hâte qu’il vienne, j’attendais ca avec impatience.

Est-ce que ça a changé votre façon de répéter ?
Si ça a changé, c’est en bien, car du coup on s’est encore plus donnés du mal, surtout le jour du spectacle. Il y avait quelque chose de magique, de particulier – c’est ça aussi le jour des premières, on est vraiment ensemble, on sent qu’il y a un groupe, que tout le monde fait de son mieux pour atteindre le sommet de ce que ça peut être. Du coup, quand la pièce est déjà un chef d’œuvre au départ, je pense que les gens ne peuvent que passer une bonne soirée ! Ce n’est pas pour nous jeter des fleurs, mais il y a eu un gros travail, et je pense qu’il y a eu des résultats.

Qu’est-ce que ce rôle t’apporte ?
Ça m’apporte parce que plus on le danse, et plus on apprécie. Carmen, c’est un rôle qui est envoûtant : autant le personnage envoûte Don José, autant je en tant que danseuse, on se sent de plus en plus habitée. Ce n’est pas comme certains rôles qui sont un peu stressants – Carmen c’est tellement l’essence de la femme ! C’est ça, le chef d’œuvre, lorsque tous les éléments se sont bien mis tous ensemble et que c’est harmonieux. Tu as envie de voir et de revoir. C’est d’une infinie beauté, tu ne peux pas t’arrêter de regarder.

Anaïs Chalendard dans Carmen de Roland Petit
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Quels ont été les rôles marquants dans ta carrière ?
Anna Karenine  Terence Kohler l’a créé pour moi quand j’étais en Allemagne ; Giselle ; le Lac ; Juliette de MacMillan. J’aime ce rôle, Juliette, et j’adore la musique, c’est ce qui me porte, c’est hyper important, c’est comme le costume : ça te va ou pas, c’est comme un manteau, ça t’enveloppe. Si je n’aime pas la musique, je n’y arrive pas, je fais n’importe quoi. Pour moi c’étaient les rôles les plus importants. Carmen de Roland Petit, ce n’est pas que je ne voulais pas faire, c’est que je ne me suis pas autorisée à le penser !

Tu auras fait toute ta carrière hors de France. Pas de regrets ?
Non, car je n’aime pas trop la façon dont on est considérés en France. On est intermittent du spectacle, et je n’aime pas ce statut… c’est un peu « oui, bon, elle est intermittente, ce n’est pas bien sûr… » ; il n’y a pas vraiment de respect. En Allemagne, on nous respecte en tant que danseur, artiste, on fait partie de la vie de la ville, de l’État… Le théâtre c’est un lieu de rencontre, comme l’agora dans la Grèce antique, c’est un lieu vraiment important ! En Angleterre aussi à ce que je vois. Et en France, malheureusement, non, et pourtant c’est un pays de grande culture…

Quels sont tes souhaits pour l’avenir ? Envisages-tu de rester à l’English National Ballet ? (A ce moment nous sommes interrompues par une petite souris qui pointe le bout de son nez derrière moi. Anaïs l’aperçoit et me fait remarquer que c’est bizarre ; vous trouvez, vous ? Des souris dans un théâtre ?)
Tant que je danse, tant qu’on me donne des rôles qui n’intéressent, je n’ai pas de raison de partir. Guester, oui, faire des galas, volontiers. Quand on ne danse pas, là il faut penser à faire autre chose, ou à partir.
Après, travailler avec des chorégraphes – j’aimerais beaucoup faire du William Forsythe –, retravailler, retourner à des choses plus libres… j’ai grandi dans la danse comme ça, et c’est à ça que je suis le mieux, j’ai beaucoup de plaisir à le faire, vraiment ça me botte ! Dans le futur, je souhaite que ce soit aussi beau que ça a été jusqu’à présent. Parce que ça a été dur, mais je ne referais rien.

Merci !


Vidéo : Anaïs dans Anna Karenina de Terence Kohler