01/06/2011

Stars of Dance for Japan

31/05 Gala "Les Etoiles pour le Japon" – Palais des Congrès, Paris

Une semaine. Croyez-le ou non, je me suis quand même retenue pendant une semaine de profiter des libéralités de mon découvert, d’acheter une place, et d’investir le triple en billets de train pour assister à ce gala si prometteur et unique en son genre sur la scène parisienne. L’annonce faite que Sergei Polunin se joignait au casting – déjà improbablement prestigieux – a été le coup de grâce : après tout, ma devise, éprouvée cette année, « emportez toujours votre parapluie, vous le regretterez moins s’il fait beau que vous ne regretteriez de ne pas l’avoir s’il pleut » (en clair, les remords valent mieux que les regrets) ne m’a pas encore fait défaut. Et si mon panier de courses a fait grise mine et que mon réveil a failli se prendre un mur lorsqu’il a sonné à 5h15 le lendemain matin, j’en suis repartie avec des étoiles plein les yeux et l’impression d’avoir rattrapé en une soirée 10 ans de Gala des étoiles au TCE et de danseurs invités à l’Opéra de Paris.


Je ne m’étais rendue qu’une seule fois au Palais des Congrès, pour une comédie musicale bon marché que je ne citerai pas cette fois  (ça m’évitera de pester contre mon référencement). L’accès à la salle est toujours aussi mal organisé (40 minutes de retard sans un mot d’excuse, cette fois ils ont fait fort), les fauteuils toujours aussi confortables (ceux qui s’en plaignent devraient essayer les sièges en plastique du Zénith de Lille).  Je tombe sur Mimy à l’entrée, avant de la perdre lorsqu’elle se met à la recherche de A (l’équivalent en balletomanie de la célèbre virgule, si vous ne connaissez pas c’est que vous avez manqué un épisode) ; je tombe sur le Petit Rat en tentant de la retrouver, avant de la voir retourner me chercher là où je ne suis plus ; heureusement les rongeurs ont un 6ème sens qui leur permet de se repérer entre eux, et tout le monde s’embrasse avant de repartir chacune de son côté. On croisera Amélie et on apercevra Cams, mais pas Fab, une énigme métaphysique pour le Petit Rat qui la cherche au dessus des têtes.

L’attente nous donne le temps d’échanger les derniers potins et d’entrevoir la moitié de l’Opéra, de l’Ecole de Danse et de l’AROP, plus quelques forumeurs et habitués. La salle est bien garnie vu sa taille, mais pas remplie, la faute peut-être au nombre réduit de places à tarif abordable et à un marketing assez discret (quoique très réussie, l’affiche était sans doute un peu audacieuse encore en 2011). On découvre les mystères du placement : je suis quatre rangs devant le Petit Rat alors que trois catégories moins cher (à ce sujet éviter les strapontins aux extrêmes, sous-élevés, ce qui n’arrange pas la visibilité). Des ouvreurs distribuent mollement le programme, encore moins à jour que celui disponible sur internet – mais c’est pour la bonne cause. Noir, enfin.

Part I

Comme une introduction, et pour ne pas oublier le but de la soirée, le rideau dévoile d’abord une vidéo toute simple titrée La chanson de l’amitié. Pas de chant en réalité, même si les paroles s’affichent en sous-titres, mais une mélodie au piano tandis que défilent des images des côtes japonaises, paisibles villages de pêcheurs soudain dévastés par une vague noire dont l’impassibilité effraie. Quelques pleurs dans l’assistance (en partie japonaise) lorsque la caméra découvre les dégâts causés au pays. Pas un murmure tandis que le diaporama s’efface.

Suite de Danses d'Ivan Clustine

Entrée en scène des élèves de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Quelle opportunité pour ces jeunes d’inaugurer un tel gala, et d’être vus par tant de gens sur une scène populaire. Le Pas de Trois (… couples, en réalité) de Suite de Danses, une chorégraphie d’Ivan Clustine sur du Chopin joué par le pianiste de la 1ère division filles, avait été présenté l’an dernier au Spectacle de l’Ecole. En tutus blancs romantiques, dans un répertoire néo-classique assez technique, les élèves sont beaux et élégants (les filles d’une minceur extrême  qui laisse deviner l’approche du concours d’entrée dans le Ballet) mais semblent assez tendus.

Sergei Polunin et Maria Kochtkova

Place aux stars. Les petits jeunes Maria Kochetkova, du San Francisco Ballet, et  Sergei Polunin, le nouveau prodige du Royal Ballet, ouvrent les festivités avec le pas-de-deux de l’acte III de La Belle au Bois Dormant, tarte à la crème des programmes de gala. Elle est minuscule, gracieuse, sourit comme une enfant et joue des bras et des poignets d’une manière délicieuse. Lui est d’une propreté impeccable, il enchaîne les doubles-assemblées, cabrioles battues, doubles-tours en l’air et manèges de jetés amples et silencieux sans effort apparent, ses traits aristocratiques lui conférant la noblesse du rôle. Je regrette seulement la forme de son pourpoint. Leur démonstration d’élégance est accueillie par une salle assez froide.


Mopey, solo de Marco Goecke sur un Bach aux accents baroques nous plonge dans l’univers opposé : l’irrésistible Friedmann Vogel du Ballet de Stuttgart (que j’ai eu la chance de voir répéter vendredi dernier à l’occasion d’un Friends open day à l’ENB, où il est étoile invitée) campe un personnage fou, qui arrive torse nu, est incapable de maîtriser son corps, se gratte, rit, se fige, c’est drôle et assez étonnant.






Tout aussi sombre, La Chauve-Souris de Roland Petit, adagio de l’acte II dansé par Olga Esina et Roman Lazik du StaatsOper Ballet de Vienne. Deux grands danseurs aux belles lignes, elle en académique blanc, lui en noir ; des portés, des bras très expressif, un beau couple. La cruelle demoiselle s’en va en ricanant après avoir coupé les ailes de la Chauve-Souris.
Dans la lignée des ténébreux volatiles, le pas-de-deux du Cygne Noir interprété par les danseurs de l’English National Ballet faisait moins dans la nuance. Dmitry Gruzdev et Fernanda Oliveira ne sont plus exactement des virtuoses, aussi me semblait-il étrange de les voir se comparer à de jeunes stars internationales. Leur style est assez éloigné de ce qui se fait en France, venant d’une compagnie qui fait son possible pour rendre la danse classique populaire et qui convainc son public en surfant sur la vague Black Swan.  Le résultat manque certainement de bon goût, et malgré un très beau manège de grands jetés, les réceptions brouillonnes et les fouettés interrompus à la moitié ne sont guère pardonnables en gala. Je n’en ai pas moins aimé l’engagement des deux danseurs et leur volonté féroce de s’emparer de la scène.

Sinatra Suite avec Igor Zelensky et Tatyana Gorokhova

On change de registre avec le très classe Sinatra Suite, de Twyla Tharp, de la danse de salon revisitée pour Igor Zelensky (Mariinsky) et Tatyana Gorokhova (Novosibirsk State Ballet), si frêle qu’on a l’impression qu’il va la briser, mais pleine de caractère. Un pas-de-deux stylé et très technique bien que ce ne soit pas du ballet classique.
Light de Béjart, gros succès à l’applaudimètre, me laisse comme souvent un peu à côté. J’admire cependant l’exécution impeccable des deux danseurs du Béjart Ballet Lausanne, Katya Shalkina et Julien Favreau, notamment les portés lents et très difficiles qui passent parfaitement.

Ashley Bouder
La première partie du programme s’achève avec Le Corsaire, et c’est l’explosion attendue. Ashley Bouder du New York City Ballet, connue pour son additivité à twitter, et Jason Reilly, du Ballet de Stuttgart, sont deux grands danseurs pleins d’assurance, bien loin des profils délicats du premier couple ou des lignes évanescentes des Russes. Grand sourire malgré un hideux tutu mauve, elle enchaîne les déboulés à toute allure et nous offre une série de fouettés digne de ce nom, avec des doubles, des triples même, me dit le Petit Rat, tout en restant incroyablement musicale. Son partenaire est une boule de muscles qu’on admire vu de dos, mais pour les exploits on attendra la coda.
 
L’entracte de 20 min donne le temps de souffler un peu. Un gala est une panacée de styles, de physiques, jusqu’aux costumes complètements différents. Les noirs justement dosés entre chaque pas-de-deux permettent de passer de l’un à l’autre sans trop de mal, et pour l’instant je me plais assez à me prêter au jeu, plus aisément que je ne l’aurais pensé (peut-être est-ce aussi l’habitude d’alterner des styles très différents à Londres). Le temps d’échanger quelques impressions et nous reprenons nos places ; petit jeu de chaises musicales à qui saura le mieux se replacer, et je me retrouve un peu plus centrée, la vue dégagée. Étonnamment, si je ne me formalise pas de ne voir qu’un tiers de la scène à l’ordinaire, ne pas voir parfaitement en gala m’agace beaucoup.

Part II
La Dame aux Camélias de Neumeier, avec Sue Jin Kang et Marijn Rademaker, annonce le ton de cette 2ème partie, partie chercher l’émotion en profondeur. Honte à moi, je m’étais ennuyée quand j’avais vu ce ballet pour la première fois, pourtant avec Aurélie Dupont et Jiri Bubenicek… le seul piano pendant 3h pour meubler le ballet avait eu un effet rédhibitoire. Cette fois, je suis complètement rentrée dedans, au point de ne pas entendre les fausses notes qu’on a critiquées çà et là. La chorégraphie superbe m’évoque celle de Cranko, redécouverte cette année, les deux danseurs du Ballet de Stuttgart sont aussi de grands acteurs et savent rendre le drame prenant, me donnant envie de revoir le ballet complet (avec une orchestration).



Russell Maliphant Two ou Carlos Acosta super-star. C’est peu de dire que j’avais détesté un autre solo de Maliphant, AfterLight, lorsque je l’avais vu au Sadler’s Wells en avril dernier. Je n’y allais donc pas sans quelques appréhensions. Mais cette fois encore, la magie du gala fait effet. Carlos Acosta se tient au centre d’un rond de lumière jaune qui ruisselle sur son corps, créant des jeux d’ombre avec ses muscles magnifiques. La main, le poignet, le bras, les épaules puis tout le buste se mettent peu à peu en mouvement, au son de la musique électronique d’Andy Cowton, qui soudain vous entraîne et ne vous lâche plus. Les déplacements sont si vifs qu’ils deviennent aussi flous que les photos que prend mon appareil, on ne les voit plus. Hypnotisant.
Retour aux sources classiques avec Le Spectre de la Rose de Fokine, incarné par Igor Kolb (Mariinsky), avec en jeune fille Elena Kuzmina (Eifman Ballet de Saint Petersburg). Je n’adhère pas vraiment à l’interprétation du premier, qui vire un peu trop à la démonstration de souplesse, tous les jetés très cambrés. Il virevolte avec légèreté mais sans le ballon exceptionnel propre au rôle ; elle nous apporte l’âme russe, sans rien de particulier.
L’ Adagio de Miroshnichenko, encore sur du Bach, m’évoque Béjart avant que je ne jette un œil au programme. Andrey Merkuriev y est solaire, en simple collant blanc : on le sent poussé par des forces invisibles, sa main suit les pulsations et suffit seule à faire naître la danse. Magnifique.

Le Grand Pas de Deux de Christian Spuck, pastiche du genre avec deux danseurs qui accumulent les gags, depuis l’arrivée par la salle de la ballerine en retard, jusqu’au porté en flambeau final, où elle tire de son sac un serpentin de carnaval. Un moment de détente, même si la drôlerie ne cède rien à la technique des interprètes Elisa Carrillo Cabrera et Mikhail Kaninskin (StaatsOper Ballet de Berlin), peinant cependant à faire rire au début une salle restée bien froide. On aurait toutefois pu se passer de l’introduction musicale grésillante, qui ne fait que mettre en valeur la mauvaise qualité de la bande-son.
Caravaggio de Mauro Bigonzetti est sans doute la pièce qui m’a le moins convaincue. Shoko Nakamura et Michael Banzhaf, de la même compagnie que les précédents, dansent un pas-de-deux sans technique ni saveur particulière, d’un chorégraphe qui m’est inconnu et que je peine à apprécier en dehors de son contexte. La succession de longs pas-de-deux faiblement éclairés, avec le retard pris sur l’horaire original, me rend même étonnée d’être encore éveillée…

Lucia Lacarra de Thaïs de Roland Petit

Le pas-de-deux de Thaïs de Roland Petit est à la fois semblable et complètement différent. Entièrement fait de portés – je suis séduite dès le premier –, assez court, et plus lyrique que les autres pièces de ce chorégraphe. Lucia Lacarra doit être l’Alina Cojocaru du StaatsOper Ballet de Munich pour être aussi belle et rendre chaque geste aussi parfait esthétiquement que plein de sens. Elle est soulevée sans effort par son collègue Marlon Dino, qui pose la question de savoir si porter le nom d’une star du box office américain doit forcément vous en donner le look. Envoûtants jusqu’au porté final et la lumière qui se resserre sur eux.
Canon m’a transportée. Sur un air archi-connu de Pachelbel, néanmoins superbe, les frères Bubenicek – Otto et Jiri, qui en est l’auteur – offrent une danse touchante de générosité et de sincérité. Ils sont puissants, souriants, musicaux ; leur partenaire Jon Vallejo (Semperoper Ballet de Dresde) ne démérite pas. Pur moment d’émotion, sans doute mon passage préféré du gala.

Mathieu Ganio et Isabelle Ciaravola

Les Enfants du Paradis, pour ne pas dire ceux du marketing. Tout au long du gala, j’ai mesuré combien il était agréable de voir des danseurs transcender leurs styles particuliers. Quelle déception que l’Opéra de Paris n’aie pas suivi la tendance, en présentant un pas-de-deux de Giselle ou de Roméo et Juliette qui aurait infiniment mis en valeur ces magnifiques danseurs – et si bien accordés – que sont Isabelle Ciaravola et Mathieu Ganio. Ce pas-de-deux longuet, sans temps fort, qui contraste forcément avec le pas-de-deux de la Dame vu plus tôt, n’a rien de bien mémorable, et ne me donne pas vraiment envie de revoir le spectacle (quoiqu’il doive être beaucoup plus intéressant dans le contexte).
On finit en fanfare avec Don Quichotte. Enfin en théorie, parce que c’est le moment que je choisis pour piquer du nez, et même la vivacité de Merkuriev (qui remplace finalement Dimitry Gudanov) ne suffit pas à me faire garder les yeux ouverts. Je suis surprise de le voir saisir la musique au vol lors d’une diagonale de cabrioles – ce qui parait simple avec un orchestre l’est moins avec une bande-son. Evgenia Obraztsova, que je voyais pour la première fois en vrai, est tout à fait charmante, avec son sourire radieux et sa coiffure bouclée. Ce n’est pas vraiment une technicienne, mais elle aussi prend des risques dans les fouettés en y glissant des tours à l’italienne, et ses piétinés me donnent envie de découvrir sa Juliette (je devrai me contenter de sa Kitri intégrale le 3 août prochain, les temps sont durs…)

Evgenia Obraztsova © Cams

Fin, dixit le programme. L’affiche du gala réapparaît sur l’écran de fond, un grand "merci" inscrit en dessous, et tous les danseurs reviennent saluer par couples avec des tee-shirts aux couleurs du Japon, des roses blanches et rouges à la main. Carlos Acosta en dernier va offrir son bras à la jolie dame japonaise en coulisses qui a tout organisé, et rassemblé ces étoiles exceptionnelles à Paris. Minuit, trop tard pour aller les attendre à la sortie des artistes, et je quitte la salle en courant pour attraper le dernier RER…