27/04/2011

In conversation with Yuri Uchiumi

Ouvrez votre programme de Roméo et Juliette. Entre les photos de Patricia Ruanne et Frederic Jahn, répétiteurs en droit du  ballet de Noureev, et celle de Isabelle Ciaravola, étoile qui vient d’y faire ses débuts, vous y trouverez celle d’une charmante jeune femme. Yuri Uchiumi est choréologue : elle lit et transcrit la danse sur des partitions de musique. Pour sa première fois à l’Opéra de Paris, elle a gentiment accepté de nous en dire plus sur le déroulement des répétitions. Patience et conviction :

Quel est votre métier ? * 
Je suis choréologue et répétitrice. J’ai étudié la danse en Angleterre, à la Elmhurst Ballet School. À 18 ans, j’ai eu une blessure au dos, qui n’était pas sérieuse au point que je doive arrêter la danse, mais cela m’a fait réfléchir sur ma carrière et mon futur. J’ai décidé d’aller de l’avant et j’ai suivi un cours de notation Benesh. Je l’utilise comme un outil pour enseigner les ballets. Par chance, j’ai eu un emploi à l’English National Ballet tout de suite après, où j’ai travaillé à temps plein pendant 12 ans.

Quelles sont les réalités quotidiennes de votre travail ?
Rencontrer des gens de différents pays, travailler avec différentes personnes. C’est parfois frustrant car je parle seulement japonais et anglais, donc si je travaille autre part j’essaye d’apprendre la langue du pays où je suis.
De plus, les danseurs ont de fortes personnalités partout dans le monde, ce qui est important pour eux car ce sont des artistes, mais ça peut être un peu compliqué de faire travailler des personnalités individuelles dans la bonne direction. La chose la plus difficile pour moi est de vivre souvent loin de ma famille.

Comment en êtes-vous venue à travailler avec Patricia Ruanne et Frederic Jahn  ?
Lorsque nous avons remonté cette production de Roméo et Juliette à l’ENB il y a 6 ans, Patricia et Frederic sont venus pour le mettre en scène, et j’ai travaillé étroitement avec eux. J’ai à nouveau travaillé dessus avec eux l’automne dernier, et parce que je suis free-lance maintenant, ils m’ont demandé si je voulais venir les aider à l’Opéra de Paris, et j’ai dit oui bien sûr ! Je connais presque entièrement les deux versions, et c’est agréable de faire les ballets que je connais vraiment bien. 

Notation Benesh

Quelles sont les différences entre la production de l’Opéra de Paris et celle de l’English National Ballet ?
Il s’agit seulement de différences secondaires, principalement à cause de la taille de la scène. L’Opéra de Paris est tellement plus grand et plus imposant – en fait, je pense que la manière dont leur version est conçue est tellement grandiose que, pour moi, c’est un peu hors de contexte par rapport à ce que j’imagine que Shakespeare avait en tête. Ils ont plus de danseurs sur scène au même moment, il y a de subtiles différences de costumes, et d’autres dues aux décors. Par exemple, les invités au bal y entrent en diagonale à l’ENB tandis qu’ils doivent serpenter à l’Opéra de Paris, car l’entrée est au milieu de la scène.
Pour l’essentiel, la chorégraphie est la même, à part quelques moments dans la scène du balcon.

Est-ce que la chorégraphie du ballet évolue avec le temps ?
Inévitablement, lorsque Rudolf Noureev était encore en vie, si des danseurs faisaient les choses un peu différemment, il a pu dire : « J’aime bien ça, gardez-le » parce qu’il pensait que c’était plus adapté à leur compagnie.
Il y a certaines détails qui ont toujours été dans la partition ou dans la version de l’ENB et que l’Opéra de Paris a manqué. Nous avons donc ajouté quelques petites choses, comme Benvolio traversant la scène en courant pour aller chercher Roméo. J’ai essayé, autant que possible, de demander l’avis des maîtres de ballet, ce qu’ils avaient l’habitude de faire. Et s’il y avait une grosse différence, j’irais toujours voir Patricia et Frederic pour leur demander à quelle version se référer.
Ce sont les gens qui savent le mieux ce que Rudolf voulait, car ils ont passé beaucoup de temps avec lui sur cette production. Ils savent tellement de choses qui ne seront jamais dans la partition qu’ils peuvent vraiment transmettre, prendre le temps d’expliquer ce que les pas veulent dire, ce qui est fantastique.

Comment les répétitions se sont-elles déroulées ?
Nous avons eu 5 semaines pour répéter. Nous avons commencé avec les Montaigu et les Capulet, en avançant au fil du ballet, acte I et II, puis nous sommes allés à la scène du bal. Mais en même temps, je réglais aussi des pas-de-trois, les scènes avec Rosaline et les amis. J’ai surtout travaillé avec Frederic, qui s’occupe de tous les grands nombres : les scènes de foules, les acrobates, les drapeaux. Patricia passe plus de temps avec les étoiles.
Nous avons répété à Garnier – ça m’a pris au moins trois jours pour ne pas me perdre, le bâtiment est si vaste ! – puis comme les représentations étaient à Bastille, nous avons répété sur scène là-bas. Les équipements sont extraordinaires, car ils ont tellement de studios ! Ce qui m’a stupéfiée est d’ailleurs le nombre de répétitions sur scène. Pour Roméo à l’ENB cet automne, nous avons seulement eu deux répétitions sur scène avant la première. Ils en ont eu une semaine complète, deux fois par jour ! C’est un vrai luxe.


Est-ce que c’était différent de répéter le même ballet avec les deux compagnies ?
Très différent. C’est plus facile à l’ENB grâce à la langue, car je peux faire passer le message beaucoup plus vite. Mais ils ont été super, ils ont tous essayé de me parler en anglais – par chance beaucoup de maîtres et maîtresses de ballet parlent anglais – et j’ai essayé de distinguer les mots-clés en français aussi.
Les horaires et le règlement sur la durée du temps de travail, en particulier lorsqu’ils sont en représentation, sont très différents. Ils ont 3 services par jour : les étoiles peuvent travailler à tous mais le corps-de-ballet peut seulement faire 2 services. Mais s’ils ont une représentation le soir, ils peuvent seulement faire 1 service.
Ça peut dont être assez difficile quand vous essayez d’apprendre quelque chose à quelqu’un, parce que vous l’apprenez à un groupe et le jour suivant vous devez le réapprendre à un nouveau groupe ! Ici nous avons tendance à faire des répétitions toute la journée jusque 17h30 même s’il y a une représentation, et tout le monde est normalement disponible.

Les danseurs étaient-ils ouverts à ce que vous leur apportez ?
Ce n’est pas une critique, mais il leur arrive d’oublier les corrections qu’on leur donne – des petites choses qui peuvent ne pas leur paraître importantes, mais qui le sont en termes de production –, car ils sont si occupés avec le reste, ou à se concentrer sur d’autres éléments de la représentation.
Bien sûr, ce n’est pas le cas de tout le monde : il y a des gens qui vont toujours se souvenir des correction et toujours les appliquer. Mais il y en a d’autres qui peuvent se déconcentrer pendant quelques secondes, et à ce moment-là des choses peuvent se passer. C’est assez dangereux, particulièrement avec toutes les accessoires, si c’est Mercutio par exemple.

Mathias Heymann

Quelles sont leurs qualités et leurs faiblesses pour danser ce ballet ?
Je pense que la pire chose pour eux dans ce ballet est l’endurance. Je crois que ça a quelque chose à voir avec leur entraînement : ils ont une si belle formation classique qu’ils oublient parfois de juste se laisser aller et respirer, d'utiliser le sol... cela vous empêche de respirer profondément, donc vous êtes plus fatigué et vos muscles aussi. Mais Patricia disait que même Rudolf avait l'air de souffrir un peu parfois !
Cela a un impact sur le jeu. Il y a des gens pour qui c’est très naturel, quelqu’un comme Isabelle Ciaravola par exemple ne me laisse pas en doute une minute. Mais certaines personnes sont beaucoup plus préoccupées par la technique que par le jeu. Souvent, quand les gens sont fatigués et qu’ils n’ont plus l’esprit très clair, ils ont tendance à faire ce qui est naturel pour eux plutôt que ce qui était l’intention du chorégraphe. Un pas-de-deux peut ainsi prendre un air légèrement différent...

Qu'avez-vous pensé des partenariats ?
Chaque couple semblait bien fonctionner, en particulier la première distribution (Pujol/Ganio). Ils ont travaillé si dur, mais ils avaient une bonne entente et ils n’étaient jamais négatifs, même quand les choses ne marchaient pas. Et ils avaient aussi le sens de l’humour !

Pourquoi tant de danseurs sont-ils intéressés par le rôle de Tybalt ? 
Parce que c’est l’un des plus beaux rôles du ballet, et la façon dont Frederic travaille avec eux est fantastique. Il donne tellement de temps et d’attention à chaque danseur, connaissant l’origine du rôle, alors que normalement vous n’avez pas autant de temps ni de patience. La différence est énorme entre ce que vous voyez au début des répétitions et à la fin sur scène.
Stéphane Bullion par exemple s’est beaucoup amélioré. Il disait que la dernière fois qu’il a dansé Tybalt, il a reçu beaucoup de corrections de Frederic, mais il n’a pas vraiment pu les appliquer, car il était moins expérimenté et moins mature. Mais cette fois, d’après ce que j’ai vu il s’est beaucoup amélioré, et je suis sûre qu’il va continuer.

Est-ce que l’un des danseurs vous a surprise ?
Yann Saiz en Tybalt, vraiment. Parce qu’à première vue, il ne semble pas correspondre au rôle ; mais il a travaillé si dur. Et ce qui est si bien avec lui, c’est qu’il est tellement à l’écoute. Il est attentif à chaque correction qui est donnée, non seulement à lui mais aussi aux autres Tybalt. C’est un danseur qui réfléchit beaucoup, et il s’est énormément amélioré.
J’ai aussi été surprise par Laëtitia Pujol. Elle a vraiment « grandi », et elle est si forte. Je pense qu’elle est proche de ce que Rudolf avait en tête. 

Laetitia Pujol

Certaines personnes considèrent que la production Noureev n’est pas assez passionnée...
Je pense que beaucoup de gens imaginent Juliette comme une jeune fille très naïve et pure, alors que ce n’est pas l’image – d’après ce que j’ai entendu de Patricia – que Noureev en avait pour son Roméo et Juliette.  Il voulait une jeune fille qui s’émancipe, avec ce côté garçon manqué. Elle a plus l’énergie d’un garçon que celle d’une tranquille petite fille.
J’adore les scènes de foule, qui sont stupéfiantes. La première scène avec les Montaigu et les Capulet sur le marché, les combats aux poings puis à l'épée sont superbes.

Quel conseil donneriez-vous au public avant d’aller voir ce ballet ?
Lire la pièce avant. Cela vous fait vraiment réfléchir à ce qui a inspiré Rudolf Noureev pour beaucoup de scènes. La première fois que vous les voyez sans avoir lu la pièce, vous pouvez penser que ce n’est pas vraiment nécessaire, mais si vous lisez la pièce, tout fait vraiment sens. 

Traduit de l’anglais.

22/04/2011

In conversation with Linda Darrell

A l'occasion de la reprise du Roméo et Juliette de Noureev à l'Opéra de Paris, retour sur la création du ballet à Londres en 1977. J'ai rencontré la première Lady Montaigu, la très élégante Linda Darrell, qui a bien voulu répondre à mes questions pour nous faire revivre les coulisses de la première mondiale. Voyage avec elle au cœur du London Festival Ballet :

Comment avez-vous commencé à danser ? * 
Je viens du Nord de l’Angleterre, d’une région très industrielle. Il y avait seulement une école de danse dans ma ville et ma professeure était une agente de police, ce qui à l’époque était assez peu commun ! Quand j’avais environ 7 ans, ma meilleure amie a commencé à prendre des cours de danse, et je l’ai accompagnée. A 10 ans, ma professeure a suggéré à ma mère de me faire auditionner pour la Royal Ballet School. Ma mère m’a demandé si j’avais envie d’y aller et j’ai dit oui, mais je n’avais ni les connaissances ni l’imagination pour me représenter ce que cela pourrait être. Parce que nous habitions si loin, je suis seulement allée à Londres pour l’audition finale. Et j’ai eu une place.
J’étais très petite lorsque j’étais enfant, mais ils ont pris en compte la taille de mes parents, qui étaient grand, et ils m’ont fait passer un test. Ils m’ont annoncé que je mesurerai entre 1m67 et 1m73, ce que j’ai trouvé complètement ridicule. Aujourd’hui je mesure presque 1m76, donc ils avaient complètement raison ! Mais même après, lorsque je suis entée à la Upper School à 16 ans (NdPL : l’École du Royal Ballet est divisée en deux bâtiments, la Lower school, située à White Lodge, au cœur de Richmond Park, et la Upper School, désormais à côté du Royal du Opera House), je faisais encore partie des plus petites de la classe. J’ai vraiment commencé à grandir vers 17-18 ans.

Comment était-ce à White Lodge ?
Ce fut un choc culturel pour moi, venant d’une toute petite ville dans un milieu de classe ouvrière, d’arriver à White Lodge au milieu du magnifique Richmond Park. C’est aussi un grand bouleversement de quitter sa famille à l’âge de 11 ans pour aller vivre dans une autre partie du pays. Pour les enfants qui venaient de plus près, il y avait quelques weekends à la maison chaque trimestre, mais je ne pouvais pas en profiter car j’habitais trop loin. Parfois, certains professeurs étaient très sympathiques et nous emmener voir un ballet, ou pique-niquer – j’ai même été assister à un match de tennis à Wimbledon !
 La formation était assez intense, mais moins qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’École a désormais beaucoup plus de studios, donc c’est possible d’avoir plus de classes. Lorsque j’y étais, il n’y avait que deux studios de danse : le Salon, qui faisait partie du bâtiment original, et un autre plus récent. Nous avions un cours de danse classique tous les jours, de la danse folklorique anglaise le samedi matin, et des leçons de Dalcroze. 

White Lodge (Royal Ballet Lower School)

Et par la suite, à la Upper School ?
Je suis restée à la Lower School pendant 5 ans, puis je suis entée à la Upper School. C’était difficile au début parce que je grandissais. Lors de ma dernière année à White Lodge, j’étais petite, donc j’avais plus de force, et en grandissant j’ai perdu un peu de cette force. La première année et demi a été assez difficile. Mais je partageais un appartement avec quelques camarades, et nous sommes devenues de très bonnes amies. Nous nous voyons encore aujourd’hui.
Lors de ma troisième et dernière année, il y avait peu de contrats disponibles pour le Royal Ballet. Beaucoup d’étudiants sont allés auditionner en Europe. Je ne l’ai pas fait, mais j’ai postulé pour le London Festival Ballet (futur English National Ballet). Mon audition s’est déroulée dans le studio Domar, je devais faire un cours de danse et un solo devant Beryl Grey (directrice artistique de 1968 à 1979) – j’ai dansé l’une des fées de La Belle au Bois Dormant.

Comment s’est passé votre carrière à l’English National Ballet ?
Parce que je suis si grande, j’ai vraiment eu de la chance d’avoir un contrat. Je soupçonne Beryl Grey, grande elle aussi, d’avoir eu de la compréhension pour les grands danseurs. Elle aimait probablement aussi les lignes. Lorsque je suis entrée au Festival Ballet, il y avait déjà un certain nombre de grands danseurs et de grandes danseuses, et beaucoup plus de différences de tailles qu’aujourd’hui. En quelque sorte, je convenais très bien. A ce moment, la seule autre compagnie qui avait la réputation d’aimer les grands danseurs était celle de John Neumeier.
Je suis arrivée en septembre 1969 et j’ai dansé avec le Festival Ballet pendant 12 ans. J’ai arrêté à 31 ans lorsqu’il y a eu un changement de direction, et que j’ai réalisé que je n’aurais plus de distributions intéressantes avec le nouveau directeur. J’ai commencé dans le corps-de-ballet et j’ai terminé ma carrière comme senior soloist.

Quand avez-vous rencontré pour la première fois Rudolf Noureev ?
J’avais vu des films de lui peu de temps après sa défection. Il y a eu tant de publicité sur lui à ce moment, c’était dans tous les journaux, et son visage était très reconnaissable. Je me souviens d’une variation de Le Corsaire où il était saisissant : la manière dont il se déplaçait, si rapide, le faisait ressembler à une panthère, et son énergie était impressionnante.
Il avait déjà travaillé avec nous avant Roméo et Juliette, donc il connaissait tout le monde. Deux ans plus tôt, il avait monté ici la version de La Belle au Bois Dormant qu’il avait créée au Canada. Nous avions aussi fait de grandes tournées internationales avec lui : nous étions allés en Australie, et nous avions présenté La Belle au Bois Dormant pendant 5 semaines au Palais des Sports de Paris avec lui.
Nous avions également l’habitude de participer à ses spectacles Nureyev & friends au London Coliseum. Il avait dansé L’Après-midi d’un Faune et Le Spectre de la Rose avec Margot Fonteyn et nous. C’était très émouvant, non seulement parce que c’était l’une des dernières fois qu’elle apparaissait sur scène, mais aussi pour la façon dont il se comportait avec elle. Il avait beaucoup de respect pour elle et il l’aidait si gentiment.

Noureev et Margot Fonteyn, Le Spectre de la Rose

Comment en est-il venu à chorégraphier Roméo et Juliette avec le London Festival Ballet ?
Notre travail avec Rudolf avait vraiment remonté la cote de la compagnie, donc Beryl Grey lui a demandé de venir créer Roméo et Juliette en 1977. Nous venions seulement de déménager dans les studios et bureaux de Markova House (siège actuel de la compagnie) lorsqu’il a commencé à travailler avec les personnages principaux : Juliette, Tybalt (Patricia Ruanne et Frederic Jahn), Mercutio, Benvolio, et ces premières répétitions ont pris place un peu partout. Dès qu’il a commencé à travailler avec la compagnie au complet, les répétitions ont eu lieu dans les studios que nous utilisons toujours aujourd’hui.
Noureev et F Jahn
Ce fut une période de répétition vraiment difficile ! Lorsque la compagnie complète répétait, nous travaillons très souvent toute la journée et jusque tard le soir. À part pour les personnages principaux, il n’y avait pas de distribution communiquée en avance, donc tous les danseurs de la compagnie devaient venir et rester assis dans le studio en attendant un appel nominatif.
Rudolf avait l’habitude d’avoir des amis qui lui apportaient ses repas pendant que nous répétions. Je souviens qu’un jour, les deux danseurs qui faisaient Mercutio et Benvolio ont pris un serveur qui est venu leur dresser une petite table, avec des verres etc., et qui leur a servi leur déjeuner, juste pour rire.

Quel rôle aviez-vous à la création du ballet ?
Au départ j’étais Lady Montaigu, qui ne fait absolument rien ! Elle monte à peine 3 fois sur scène. J’ai joué ce personnage tous les soirs lors de la première saison. Je pense que Rudolf détestait avoir des changements de distribution : il était tellement exigeant avec lui-même que le moindre changement par rapport à ce qu’il attendait était un peu perturbant.
Par la suite, j’ai beaucoup dansé le rôle de Lady Capulet, la saison suivante, toujours avec lui, au London Coliseum. J’ai dansé avec Frederic Jahn qui était Tybalt, et c’était une belle expérience. Il jouait si bien le rôle, très doux et protecteur dans les scènes avec Juliette, mais il pouvait aussi être très agressif dans les confrontations et les combats – son travail du personnage était vraiment fantastique.

Frederic Jahn et Rudolf Noureev

Quelle était l’atmosphère pour la première ?
Passionnante, assez palpitante. Ce fut une période de répétition très difficile et stressante, car c’était très important pour la compagnie. Je pense que cela avait l’air grandiose quand nous l’avons fait la première fois. La distribution était excellente à tous les niveaux, les garçons qui faisaient les combats en particulier étaient géniaux. J’en ai beaucoup de très bons souvenirs, même si je n’avais pas un rôle dansant.
Le public a adoré, je pense qu’ils en ont aimé l’ampleur, c’était si riche et si vibrant.
Les critiques – et c’est quelque chose que Patricia et Frederic m’ont rappelé cet automne, lorsqu’ils ont fait une master class pour nos friends – les critiques de danse n’étaient pas très favorable à l’origine. Je ne pense toujours pas qu’ils aiment vraiment, à en juger par les critiques que nous avons reçu lorsque nous avons donné ce ballet en janvier dernier. Ce sont les critiques de théâtre qui ont beaucoup aimé, et qui ont très bien accueilli la façon très intelligible de raconter l’histoire.

Patrice Bart a lui aussi dansé avec le London Festival Ballet à cette époque.
Il venait régulièrement se produire comme artiste invité, et il a fait de nombreuses tournées avec nous au Royaume-Uni, pas seulement des spectacles à Londres. Les gens l’aimaient bien en scène et en dehors, car c’était quelqu’un de facile à aimer. Il était toujours très professionnel, un bon partenaire, et je l’ai toujours adoré sur scène. Il avait tellement d’énergie, et cette merveilleuse exubérance. Ce n’est pas lui qui a créé le rôle, mais il a dansé le rôle de Mercutio. Il était très bon, très amusant, comme le rôle le demande. Pour ce solo vous avez besoin d’avoir de bons sauts, puissants – c’est assez exténuant – et il avait de si beaux sauts.

Quelles sont les qualités de cette version de Roméo et Juliette, comparée aux autres ? 
Noureev et P. Ruanne
Elle est très forte, saisissante, et elle raconte l’histoire très clairement. Dès le tout début, vous sentez en quelque sorte que Roméo et Juliette sont vraiment entre les mains du destin, emportés par la passion. Je sais que certains critiques de danse disent que les pas-de-deux ne sont pas passionnés. Je pense que les gens ont l’habitude des pas-de-deux de Macmillan, qui sont assez distinctifs. Noureev n’est pas aussi lyrique que Macmillan, mais je pense qu’ils sont quand même passionnés – et très difficiles.
Et j’aime la façon dont il raconte l’histoire tout au long de l’acte III. Vous pouvez voir Frère Laurent expliquer à Juliette ce qui va se passer, vous voyez le message être intercepté sur le chemin de Roméo, et la scène avec Juliette et les fantômes de Tybalt et Mercutio est impressionnante. Je pense que toutes les petites scènes fonctionnent très bien pour expliquer l’histoire. 

Que pensez-vous de la version de Roméo et Juliette de Frederick Ashton, qui sera dansée par Natalia Osipova et Ivan Vassiliev au London Coliseum en juillet ?
Peter Schaufuss a apporté cette version de Roméo et Juliette au Festival Ballet lorsqu’il en était le directeur artistique, car il l’avait connue au Danemark, où Ashton l’avait montée en premier. Une année, la compagnie a dansé les deux versions avec seulement une courte période entre les deux, ce qui pour les danseurs a dû incroyablement prêter à confusion.
C’est une version très subtile, qui reflète la période où elle a été créée (1955). C’est un Roméo et Juliette très jeune, pas aussi passionné ni avec ce même sentiment d’urgence que Noureev.
Vassiliev et Osipova sont des danseurs fabuleux, ils seront superbes. Mais je ne sais pas s’ils ont l’expérience de danser des ballets de Ashton : le style, la phraséologie et l’usage des bras sont très particuliers. Je ne sais pas s’ils vont en tenir compte – peut-être que Peter Schaufuss ne recherche pas cette authenticité et qu’il va vouloir qu’il va vouloir qu’ils le dansent avec leur spectaculaire manière russe habituelle.

*Traduit de l’anglais.

Linda est aujourd'hui chargée des Friends (mécènes inviduels) à l'English National Ballet.

21/04/2011

Romeo and Juliet by Nureyev – Pre-performance talk

14/01

L’English National Ballet présentait en janvier dernier la même version de Roméo et Juliette que celle que l’on peut voir ces jours-ci à l’Opéra de Paris, ayant été la première compagnie pour laquelle Rudolf Noureev créa ce ballet en 1977. Comme il est d’usage à Londres, une conférence d’avant-spectacle (gratuite) était proposée à l’attention de tous ceux qui voudraient en découvrir plus sur l’œuvre. Les critiques anglais assistent parfois à ce genre de conférence, grand bien leur fasse.
La première de la série a eu lieu le mercredi 12 janvier, et le vendredi suivant, 1h avant le spectacle, une vingtaine de spectateurs avisés se glissent parmi les fauteuils d’orchestre encore vides du London Coliseum. La présentation est assurée par Danielle (que je voyais alors pour la première fois), une jeune femme aux longs cheveux roux travaillant au département Learning de l’ENB (les départements Learning des compagnies de ballet anglaises n’emploient que des femmes jeunes et aux longs cheveux roux). Un peu plus loin, des techniciens s’activent sur scène.
 
The Company

L’English National Ballet compte 65 danseurs et un orchestre attitré de 40 musiciens – une chance – qui les accompagne aussi en tournée, et travaillent en free-lance le reste de l’année. Pour cette (grosse) production, 20 acteurs supplémentaires ont été engagés, ainsi que des étudiants de l’English National Ballet School, qui auront donc l’occasion de se retrouver confrontés aux difficultés du style Noureev. La compagnie dispose de locaux à South Kensington, où sont situés les studios et les services administratifs, et à Morden, pour stocker décors et costumes.

 © English National Ballet

Influences

Noureev souhaitait que sa production soit très réaliste, d’où la présence de figurants en train de faire leurs courses dans la scène du marché, et les costumes et décors proches de la Renaissance italienne. Il est intéressant de noter l’ENB utilise encore des costumes datant de la création, en 1977 ! Certains ont été restaurés, d’autres refaits à l’identique. Noureev avait à l’époque fait venir des matériaux de France et d’Italie, toujours dans un souci de réalisme, et il aurait été trop coûteux de s’y prendre de la même façon.
La version Noureev de Roméo et Juliette était une commission faite à l’English National Ballet à l’occasion du Silver Queen Jubilee. Noureev qui s’était illustré dans la version Macmillan voulait sa propre production, qui soit unique. Elle témoigne en fait de différentes influences :
- la danse contemporaine, et notamment celle de Martha Graham, qui se traduit dans l’utilisation du sol, très inusuelle pour un ballet classque.
- le cinéma. Noureev, alors en plein tournage de Valentino, voulait que son ballet ressemble à un film. D’où l’utilisation de nombreuses techniques cinématographiques, comme les noirs, les changements rapides de décors, et la profusion de détails scéniques.
- le texte de Shakespeare. Noureev était un grand lecteur de l’œuvre et le raconte en restant souvent très proche du texte, notamment dans l’acte III (par exemple lorsque Juliette reçoit la visite de la Mort sur son lit).
- le thème de la destinée, et de l’absence de contrôle dessus parcourt tout le ballet. La Mort est représentée par quatre hommes se roulant sur le sol dès l’ouverture du rideau, comme pour se moquer du public : tout le monde connait déjà la fin. La danse de la Roue du Destin, sur l’extrait de la Symphonie Classique, avec les bandeaux sur les yeux, induit que les personnages ont très peu de chance de se tomber l’un sur l’autre. Noureev voulait faire penser au public que toute l’histoire n’est qu’un pur hasard.

© English National Ballet

Characters

Noureev était très démonstratif et a créé le rôle de Roméo pour lui. C’est un ballet très physique.
Mercutio est le bouffon de l’histoire : c’est évident à l’acte II, lorsqu’il tente de diffuser la tension avec Tybalt, et l’affreuse scène de sa mort.
Après la mort de Tybalt, toute l’attention est portée sur Juliette au moment où elle arrive, au lieu de l’être comme d’habitude sur Lady Capulet.
L’Acte III est centré sur le dilemme de Juliette : entre sa loyauté pour sa famille, représentée par la dague et Tybalt (= le suicide), et son amour pour Roméo, représenté par le faux poison et Mercutio. Noureev a rajouté à l’histoire originale la tentation du suicide.
Les deux scènes avec le retour de Mercutio et Tybalt comme fantômes, puis celui de Juliette (déjà endormie par le poison) lors du rêve peuvent parfois troubler le public, pourtant ce sont des scènes clés de l’intrigue.

Stéphane Bullion, Laetitia Pujol et Mathias Heymann

Jenny, danseuse du corps de ballet dans les serviteurs des Capulets et les amies de Juliette, vient apporter son point de vue. Elle nous décrit la tension de la scène du marché : beaucoup d’énergie et beaucoup de contacts, dont les danseurs classiques n’ont pas l’habitude, ainsi que les échanges très drôles entre danseurs en coulisses, Capulets contre Montaigus.
Elle explique qu’il y a une grande différence avec Casse-Noisette, que la troupe vient de danser pendant quatre semaines (au passage, chapeau pour les danseurs, car les quatre semaines de Casse-Noisette en décembre immédiatement suivies des deux semaines de Roméo et Juliette tous les jours, avec peu de danseurs pour organiser des tours, ont dû être un vrai marathon). Casse-Noisette comportait surtout des difficultés pour les filles, tandis que Roméo et Juliette est très dur pour les garçons.
 
Matthew, premier violon de l’orchestre, vient ensuite nous parler de la musique. Prokofiev donne des indices pour évoquer l’amour, mais en changeant les codes entre Cendrillon et Roméo et Juliette. Dans la partition de Roméo et Juliette, il utilise la technique du ponticello, qui consiste à jouer très près du chevalet pour obtenir un son fébrile et romantique. En tant que musicien on ne peut pas se fatiguer de cette musique !
La partition de Prokofiev a été composée en 1934-35, et le premier ballet dessus a été créé en 1938 en Tchécoslovaquie. Lorsque Noureev chorégraphie le sien 30 ans après, en ayant saisi l’émotion originale, c’est selon lui le moment idéal.
 
Danielle reprend la parole pour nous livrer son opinion. Le Roméo et Juliette de Noureev est selon elle la version la plus dramatique de ce ballet. La musique, écrite à dessein (Prokofiev avait la danse en tête) s’y accorde parfaitement. Par exemple, on entend dans la musique le cri que pousse Juliette lors de la scène finale – c’est comme presser un bouton pour vous faire pleurer ! (d’ailleurs je ne sais pas si elle m’a influencée, mais je crois que ça va finir par m’arriver d’ici la fin de la série...) Certaines sections de la musiques sont liées à des personnages particuliers.

Laetitia Pujol et Stéphane Bullion © Rêves impromptus

La conférence s’achève au bout d'une demi-heure sur quelques considérations liées à la taille de la scène. L’English National Ballet vient de présenter ce ballet en tournée dans tout le pays sur de petites scènes, et a eu besoin de le réadapter pour celle du London Coliseum. La scène de Bastille, encore plus grande, a impliqué le même travail pour les répétiteurs (plus de détails dans les articles à venir...)

20/04/2011

The Word is Dance, Day 6 – Feedback Clinic

05/03

Le samedi suivant a lieu la dernière séance, « feedback clinic » à la Westminster Library. Autant le dire tout de suite, elle m’a un peu laissée sur ma faim : les 3h à écouter Donald prendre connaissance des critiques des uns et des autres (à rendre la veille avant 18h - malheureusement cette fois encore, j'ai passé mon tour) puis les commenter individuellement m’ont parues bien longues, quand on aurait pu mettre ce temps à profit pour travailler sur quelques techniques d’écriture (ce qui était d’ailleurs initialement prévu).

Laaaast session

Après une tea party improvisée et la distribution à chacun d’une copie des critiques anonyme, Donald les lit à voix haute, en s’interrompant de temps à autre pour prendre des notes. Le jeu consiste ensuite à deviner qui en est l’auteur, et recèle quelques surprises ; je suis notamment étonnée, mais au fond pas tant que ça, de la qualité de certains débutants. S’ensuit l’expression de l’opinion générale, puis une autocritique, avant qu’il ne reprenne longuement l’article en détail pour l’éditer en vue d’une éventuelle publication.
L’exercice répété permet de glaner quelques mots d’ordre : éviter à tout prix les phrases longues et les mots génériques tels que « fantastique » (ne me faites pas dire ce que je pense de l’usage des superlatifs chez nos critiques nationaux), se méfier également des tics de langage tels que « avec »,  trouver mieux que de répéter deux fois le même terme dans un texte de 400 mots, et ne pas lésiner sur les anecdotes afin de rendre le tout plus vivant (british touch). Je suis plus surprise de l’entendre justifier l’usage des parenthèses, ou approuver certaines prises de position très personnelles, telles que l’oubli volontaire dans le compte-rendu du concours d’un danseur qu’on n’a pas aimé.
Pour finir, il nous donne quelques conseils pour écrire sur des sites internet, et nous en sort une liste complète (PanicStation, Wormfood!, BELLYFLOP, Run Riot, Article 19Ballet.co, Ballet NEWS, NDTA, Dance UK, londondance, The Ballet Bag - dont il a entendu parler...) avant que la bibliothécaire ne nous chasse de la salle 15 min avant la fermeture.

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Les versions finales des critiques étaient à renvoyer dans le weekend. Elles ont fini par apparaître sur la page Facebook de l’English National Ballet 15 jours après la fin du cours. Pour vous éviter le déplacement, je vous propose d’en découvrir quelques extraits ici ; patchwork :

I have been a fan of ballet for exactly one week today. Watching the Emerging Dancer Awards as a ballet novice it was difficult to gauge what I was in for. As it turns out, ballet is not as antiquated as I originally thought. The six nominees were able to choose two pieces and as impressive as the leaps and bounds of the classical pieces were (...) the character pieces were where the competition really came alive for me. Georgia Grayson

Introducing each dancer was a short film of them rehearsing and discussing their performance choices. Exceptionally touching and real, this use of film added a level of accessibility to the dancers, personalising each performance. From the drunken character solo of Les Bourgeois, which begged the question if an intoxicated man could actually complete such highly technical grand allegro, to the classical Black Swan from Swan Lake Act II, the level of technique coupled with such skilled performance quality was extraordinary. Rhian Lewis

Shiori Kase, the youngest at just 19, was a deserving winner with her pure lines and clean technique. She danced Giselle with a quiet, lyrical innocence and her Black Swan showed power and precision. Also performing was Vadim Muntagirov, an already rapidly-rising star, who jumped sky-high and dazzled with multiple pirouettes. Laurretta Summerscales presented a wide-eyed, radiant and youthful Aurora; her Carmen was contrastingly teasing and seductive. Max Westwell was handsome in Don Quixote but lacked vibrancy. Laura Dodge

The evening’s most light-hearted moments came with James Streeter’s and Max Westwell’s interpretations of Les Bourgeois (a 1962 comic song by Jacques Brel criticising the middle-class). Streeter showed off his strong acting abilities, creating an extremely entertaining paradoxical act where a childlike playfulness and joie de vivre intertwined with a vividly portrayed state of advanced drunkenness. (...) Westwell personalised his performance and gave it a more masculine, mature air, a style highly visible in his virile and self-assured, slightly arrogant Don Quixote. If only he hadn’t shut the public off with a recurring cold gaze unveiling effort and concentration. Mara Minculescu

Performing solos from Giselle and Flames of Paris, Muntagirov had me mesmerized from his very first soaring jeté (and boy, there were many). (...) However, it was Ksenia Ovsyanick who stole the show with her uncomfortably beautiful performance of In the Middle, Somewhat Elevated. She stared the audience out as she contorted her limbs in ways that shouldn’t be possible. Each line and shape seamlessly melted into the next and these fluid, tumbling movements, counteracted by great moments of suspension and stillness, made the whole piece spellbinding. Undoubtedly, the highlight of the night. Lara Gregorians

 
The award was announced by Wayne Eagling, who beamed like a proud father when Shiori Kase was announced as the gracious winner. Presented by Carlos Acosta, the award means as much for English National Ballet as a whole. This is a company with a new crop of exciting talent which future audiences will admire as the dancers continue to emerge. Kim Brewin

After the judges had come to a decision, Wayne Eagling, Creative Director of the English National Ballet, presented the award to Shiori Kase, whose flawless elegance on stage and projection to the audience did her great credit. As she took the award, speechless and beaming, she was able to say little more than a shocked ‘thank you’ to the assembled judges and ecstatic audience. But of course, in the words of Wayne Eagling, “That’s the wonderful thing about dance... you don’t need to say a word.” Matt Walker

Certains participants se sont depuis manifestés sur internet. La maîtresse, qui avait déjà beaucoup de choses à dire pendant le cours, a créé son blog, où vous pouvez retrouver des critiques de spectacles et de conférences récentes. La Galloise dont je ne comprenais pas un mot a aussi le sien, et publie depuis peu sur londondance.com. Elle s’est également lancée sur twitter, où j’avais déjà retrouvée une autre camarade, qui a continué de publier ses critiques sur la page Facebook de l’ENB.
Chaque apprenti critique s’est vu offrir des places presses pour les spectacles suivants et la possibilité de continuer à écrire  pour la compagnie. Pour les anglicistes que cela intéresse, l’English National Ballet envisage de renouveler le projet l’année prochaine sous le même format (cours le week-end, rencontres avec les jeunes danseurs nominés dans les studios et critiques de la finale). N’hésitez pas à me contacter pour plus d’informations.

Edit 04/03/2013 : Deux ans après, l'une des participantes revient sur son parcours : Keep asking questions...

19/04/2011

The Word is Dance, Day 5 - The Emerging Dancer Award

Lundi 28 février au soir : je retrouve mes camarades de cours au café du Southbank Centre’s Queen Elizabeth Hall, un grand complexe de salles spectacles situé à Waterloo... un peu loin des stations de métro, ce qui induit une nouvelle bataille avec mon plan de Londres. Le hall est rempli de vieux friends, danseurs et membres de la compagnie venus encourager leurs collègues. La salle de spectacle ressemble plus à une salle de conférence ou de cinéma, avec sa petite scène et ses rangées de fauteuils en velours rouge.

Agréable surprise, nous sommes au 1er rang, plein centre – les places presse, annonce Danielle – avec une visibilité parfaite puisque la scène n’est pas surélevée. Le jury, présidé par Carlos Acosta (pour l’info people, son neveu danse dans la compagnie) a pris un peu plus de recul. Manque de chance, le photographe commis d’office (qui a l’air de mortellement s’ennuyer pendant toute la soirée) choisit de planter sa grande silhouette juste devant moi ; le placement n’en demeure pas moins rêvé.

Le président de la compagnie s’avance sur scène, et après avoir précisé qu’il n’allait pas se mettre à danser, nous fait un petit discours d’introduction pour nous rappeler les modalités de la soirée. Six jeunes danseurs sont élus par les autres membres de la compagnie, personnel administratif compris, avec un ratio différent selon le rapport à l’artistique, pour participer à cette compétition interne qui ne prend lieu que pour la deuxième année consécutive, pour la première fois en public. Ils seront jugés sur deux solos, un imposé et un libre, qu’ils exécuteront après une courte présentation vidéo, dans la lignée du documentaire sur la compagnie diffusé le mois dernier à la BBC.

M. Westwell, V. Muntagirov, K. Ovsyanick, J. Streeter, L. Summerscales, S. Kase

Shiori Kase exécute son solo de Giselle toujours aussi proprement, avec un joli sourire et beaucoup de candeur. Les arabesques sont tenues en équilibre au lieu de descendre sur demi-pointe pour monter la jambe en l’air, les sautillés sur pointe passent sans difficulté apparente, mais la dernière diagonale de tours peine un peu à tenir le rythme.



Le suivant, Vadim Muntagirov, danse comme je l’avais signalé avec une aisance et une virtuosité hors catégorie. Pourtant, les commentaires à son égard ne sont guère chaleureux : de la peur évidente de le voir gagner, lui qui a déjà remporté le National Arward of Outstanding Male Performance cette année, à l’absence de complaisance envers un étranger qui n’a pas fait ses classes dans le corps de ballet, personne ne se cache pour critiquer qui un « sourire satisfait », qui un solo trop court dénotant un manque de générosité. De fait, le pauvre répète dans on interview qu’il veut juste être quelqu’un de bien, tandis que les autres n’hésitent pas à parler de leurs ambitions.
Moi je le trouve juste parfait : l’Albrecht qu’il nous offre est très propre, avec une expression très romantique. Il a déjà dansé le rôle complet et cela se ressent, car il est complètement dedans (peut-être donc trop intériorisé pour certains, mais il y croit en tous cas et moi aussi). Si je devais lui trouver un défaut, ce serait des 5èmes qu’on pourrait rêver plus croisées.

Vadim Muntagirov


Ksenia Ovsyanick, la seule que nous n’ayons pas vu en répétition est la surprise de la soirée : elle participait déjà au concours l’an dernier et semble cette fois décidée à saisir sa chance. Elle campe un Cygne Noir très impressionnant, qu’elle danse sans lâcher le public du regard et avec beaucoup de puissance. Quelques imprécisions cependant, et des sissonnes qui pourraient être mieux placées.

James Streeter
Le suivant, James Streeter est accueilli avec les cris enthousiastes de toute la compagnie. Il est visiblement adoré, et je ne risquerais certainement pas à la critiquer en anglais. Pourtant, sa prestation dans Les Bourgeois ne me convainc guère : outre le jeu sans la moindre nuance – il arrive complètement ivre sur scène, le visage révulsé, et le personnage n’évolue pas alors que la chanson dont je lui avais transmis le texte décrit un jeune homme alerte s’embourgeoisant au fil des couplets – il est peu précis et manque de brio, surtout quand on a en tête la version YouTube. Difficile d’écouter et de voir autre chose, mais je dois être à peu près la seule à m’en apercevoir.

Lauretta Summerscales me surprend à déclarer sans complexe son souhait de devenir Principal dancer dans la vidéo, puis livre une jolie interprétation d’Aurore, avec son physique de jeune première, de la finesse et de la propreté, de grands yeux émerveillés de petite fille dans son tutu rose. Le solo est assez long et offre une coupure agréable quand on aime la technique classique. 



Max Westwell, un grade au-dessus de James, vient à nouveau danser Les Bourgeois (ici). Alors que j’avais trouvé le premier plus pataud en studio, et le deuxième plus porté sur la technique, la scène semble avoir un effet inverse. James semblait s’être avachi, quand Max se redresse et danse noble, avec un air fier qui me rappelle son Tybalt. Seuls les X (help!) ne sont pas plus réussis (on doit s’appeler Daniil Simkin ou Neven Ritmanic pour ça).

Sans intermède, le passage des vidéos leur ayant laissé un peu de temps pour se reprendre, on enchaîne avec les deuxièmes solos.

Shiori présente un Cygne noir moins abouti que Ksenia au niveau du jeu, plus enfantin, parfois très séducteur mais qui se perd un peu en route, et un manège de tours piqués toujours un peu ralentis. Le tutu court met en revanche en valeur de très belles pirouettes attitude.

Vadim est éblouissant dans Flammes de Paris, c’est l’étalage technique attendu, il est tellement supérieur aux autres garçons qu’on se rend compte que ce serait difficile d’en faire gagner un à sa place. 30 secondes de joie pure, et je ne peux m’empêcher de penser à un certain Ivan Vassiliev, au physique complètement différent.


Ksenia fend la scène d’un grand jeté et nous offre un In the middle, Somewhat elevated très athlétique, d’une puissance à couper le souffle, qui réussit à me faire regretter de ne pas avoir vu plus de contemporain ce soir (ce qui était loin d’être donné). Dès cet instant sa victoire m’est acquise, le choix des variations me semble bien plus judicieux que les autres, et sa danse très mature laisse présager du meilleur.

S’ensuit un James qu’on a toutes envie d’épouser. Un sourire d’ange, un kilt écossais craquant, un beau ballon avec des jetés suspendus et une dernière série de petits sauts spécialité Bourmonville dans lesquels il ne démérite pas.



Lauretta passe de la jeune fille en fleur à la sexy Carmen imaginée par Roland Petit (erreur sur le programme), celle-là même que Mathiiiilde avait présenté au concours (Palpatine aurait aimé) en un peu moins audacieuse et sans cette propreté parfaite (Mathiiiiilde, quand même). C’est toujours aussi étrange de voir une Carmen  surgir dans ce grand espace vide, mais derrière son éventail la belle papillonne de ses très beaux yeux, le sourire ravageur. Les six o’clocks finaux mettent en valeur des jambes interminables, dommage que le dernier jeté et les ronds de hanches soient restés si classiques.

Dernier à passer, Max, dans un Don Quichotte qui ne me laisse pas un souvenir mémorable : pas assez brillant pour être aussi court, dépourvu de la flamme espagnole, ceci peut-être dû au costume noir un peu incongru sans les tutus colorés. Dommage aussi que les difficultés techniques lui fassent perdre le personnage.




Pour conclure, une belle brochette de talents ! A l’entracte, dans le salon presse (sans la presse, qui est à la première d’Alice), les pronostics vont bon train. Nous sommes nombreuses à parier sur Ksenia, James a aussi son fan club, Vadim est décidément oublié (même si je l’ai vu danser avec beaucoup de plaisir, je trouve dommage qu’il ait choisi deux morceaux aussi classiques et peu contrastés), mais seule Danielle a eu la bonne intuition.

Anaïs Chalendard dans La Cigarette

De retour dans la salle, je m’aperçois avec satisfaction et avec un brin d’égoïsme que le photographe s’est installé à l’autre bout du rang. La compagnie préparant un revival de Suite en Blanc, c’est la gagnante de l’an dernier, une française, Anaïs Chalendard, qui s’avance et danse la variation de La Cigarette. C’est assez impressionnant de la voir de près, très fluette, trouver l’endurance d’aller jusqu’au bout : la série de petits sauts à la fin d’un solo déjà très long me paraît particulièrement redoutable. De délicats mouvements de poignets, et une belle série d’entrechats, avec le sourire.

Wayne Eagling, le directeur artistique de la compagnie (qui ne paye pas de mine, avec son jogging et un bout de papier chiffonné à la main) vient exprimer son bonheur d’être à la direction de gens si dévoués à leur travail et si élégants (ou intelligents, au choix selon le dictionnaire). La compétition a pour but de permettre aux jeunes de prouver de quoi ils sont capables, en prenant la responsabilités de leur choix, et de gagner en maturité. Ils sont choisis non seulement parce qu’ils sont brillants, mais parce qu’ils représentent l’image que la compagnie veut promouvoir (ça, c’était s’excuser à l’avance de ne pas récompenser Vadim).

Anton Lukovkin, jeune homme blond au sourire timide, reçoit le prix du public (décerné le soir même). Quelques sifflements lorsque le directeur gaffe gentiment sur la raison de son engagement, qui ne serait pas sans lien avec son « corps magnifique ». Puis l’Emerging dancer award est attribué à Shiori Kase, qui a l’air aussi surprise que moi et en perd ses mots – ses choix de variations très techniques ont sans doute payé.

Shiroi Kase dans le Cygne Noir

Les applaudissements sont chaleureux, et il est temps de quitter les lieux pour aller rédiger nos critiques... (une semaine 100% danse, telles qu’elles sont seulement possibles ici, ne me laissera finalement pas un instant de libre pour m’y consacrer).