11/11/2011

Concours de promotion 2011, Messieurs

Petit retour sur le concours de promotion de l’Opéra de Paris, auquel j’avais la chance d’assister pour la première fois hier matin. J’étais à Londres mardi et mercredi pour revoir le ballet Manon, qui m’avait tant marquée la saison dernière, et je n’ai donc pas pu voir la session Dames, mais je n’aurais pour rien raté celles des Messieurs jeudi. Malgré mes efforts pour obtenir une place, n’importe où, auprès de l’AROP, on m’a répondu que je ne payais pas assez pour avoir droit à ce privilège, ce que je veux bien croire. C’est finalement JoPrincesse, twitteuse émérite, qui me fournira mon ticket d’entrée (merci encore !). Replacement vite opéré auprès du Petit Rat, nous voilà en 1ères loges presque de face, vue imprenable lorsque les jeunes hommes de l’École de danse dans la loge mitoyenne ne se penchent pas trop en avant. La salle est fort peu remplie, même le balcon - j’en connais pourtant qui n’auraient pas dit non à une troisième ou quatrième loge pour être présents ce jour-là. L’orchestre est vide, mis à part la table des jurés.
Opéra Garnier le jour du concours

Depuis le temps que j’entendais parler de ce fameux concours publico-privé (accessible uniquement sur invitation), j’avais glané assez d’informations et de vidéos sur YouTube pour me faire une idée précise de son déroulement, et je n’ai donc pas été surprise, ni par le silence après les variations – assez incongru quand on mesure la qualité des performances – ni par les entrées en scène successives après l’annonce au micro du nom de famille du candidat. Je le suis plus en revanche de l’ambiance feutrée qui règne dans les couloirs : seule une poignée de gens sont là, souvent famille des danseurs ou danseurs eux-mêmes, beaucoup de filles et garçons de l’École de danse, en tous cas tous connaisseurs. Les blogueuses le Petit Rat, Fab’ et Cams étaient là et ont déjà publié leurs impressions sur leurs blogs, ne manquez pas d’y faire un tour. Avec Palpatine également présent, nous refaisons les carrières à l’intervalle et sur Twitter : qui sera promu ? (Alu) Qui devrait l’être et ne le sera pas ? (Bertaud) Qui serait déjà étoile à l’étranger si il/elle avait quitté le confort de l’Opéra ? (Guérineau) Qui aurais-je bien rétrogradé le temps d’un concours pour le voir danser une de ces variations ? (je vous laisse deviner).

Quadrilles


Je n’ai pas pris de notes (contrairement à ma voisine, que je dénonce d'avoir consciencieusement griffonné quelques mots sur son cahier d’écolière après le passage de chaque candidat) et je ne suis pas très physionomiste, donc je vous avouerais que j’ai peu de choses à dire sur les variations classiques. 9 Napoli, c’est déjà beaucoup, je n’ose pas imaginer ce que ça doit être de voir défiler 22 Belles Endormies, même toutes plus jolies les unes que les autres, les hormones n'y pouvant rien. Deuxième à passer, François Alu met la barre très haut avec des sauts suspendus en l’air comme on en voit seulement d'habitude chez les premiers solistes. Je retiens également Alexandre Labrot qui propose de jolies choses, en particulier des entrechats à effet (les pieds qui s’écartent à la fin – la spécialité d’Ivan Vassiliev entre autres).


Les variations libres sont plus distinctives et surtout plus agréables à regarder, même si j’apprécie la technique classique de Napoli, car on entre vraiment dans le spectacle et l’interprétation. Je regrette qu’Alexis Saramite ne soit pas de la partie car j’étais curieuse de découvrir une variation de Marco Spada (Lacotte). Maxime Thomas propose un In the Middle, Somewhat Elevated de Forsythe peu convainquant à mon goût car il manque de puissance, je ne m’explique pas son classement. François Alu entre en scène dans le costume conquérant de Solor, et c’est un pléonasme. Le solo de l’acte II de La Bayadère, variation de premier danseur, aurait dû en toute objectivité (et dans toute autre compagnie) le propulser directement au rang de sujet. Sa prestation est comparable à celle que nous avait offert Mathias Heymann lors de sa prise de rôle : l’élévation, la netteté des sauts battus, l’assurance dans les pirouettes jusqu’à l’amplitude du manège final le placent décidément au dessus du lot. J’espère vivement qu’une vidéo viendra faire partager à ceux qui n’y étaient pas ce morceau d’exception.


Alexandre Carniato n’a pas eu de chance avec l'alphabet. Dans un tout autre genre, il endosse le seyant costume « côtelette » (©LePetitRat) de Caligula, un choix personnel que je trouve plutôt juste s’il se fait plaisir à le danser – en tous cas moi je me fais plaisir avec la musique de Vivaldi. Je n’ai pas retenu grand-chose de Jean-Baptiste Chavignier dans le pas de trois du Lac des Cygnes, sinon qu’Emmanuel Thibault était également présent dans la salle, peut-être ce choix manquait-il d’audace. Cyril Chokroun nous offre un sourire éclatant et une belle souplesse dans la difficile variation du Grand Pas de Paquita de Lacotte ; ce danseur au physique fin est à suivre. Takeru Coste, peu convainquant dans l’imposée, est irrésistible en bad boy dans Arepo de Béjart : je découvre cette variation et je suis totalement séduite, et par la musique et par la désinvolture du danseur.



Retour d’Alexandre Labrot, que je ne connaissais pas avant ce concours et qui me séduit dès son entrée par un développé impeccablement tenu : Approximate Sonata, le deuxième Forsythe de la matinée, avec cette fois la puissance qu’il manquait au premier. Florent Mélac, que j’imaginais tout à fait en Roméo romantique, me déçoit en revanche : de même que dans la variation imposée, je le trouve très raide au niveau du dos - sans doute l’habitude des danseurs londoniens, beaucoup plus déliés à ce niveau que les danseurs de l’Opéra de Paris, ou le stress du concours. Pierre Rétif enfin envoûte le Petit Rat à mes côtés (elle était vendue dès l’arrivée du trône sur scène) : si ses qualités d’acteur dans l'acte I d'Ivan le Terrible sont évidentes, je suis en revanche beaucoup moins séduite par sa performance technique, un peu brouillonne.

Coryphées


L’intervalle de 45 minutes nous ayant permis d’échanger nos impressions et de refaire le monde, c’est l’esprit critique et dispo que nous reprenons nos places pour les coryphées, qui s’annoncent logiquement encore plus enthousiasmants que leurs collègues quadrilles (quel regret en revanche de ne pas voir défiler les sujets, mêmes pour la beauté du geste ; ne parlons pas des premiers danseurs). La Mazurka de Suite en Blanc, comme je le souffle au Petit Rat pour la rendre jalouse, je l’ai vue dansée par Mathieu Ganio il y a deux semaines à Biarritz (compte-rendu coming soon). J’adore la musique de Lalo, j’adore les pas de Lifar, j’adore les danseurs de l’Opéra de toutes façons donc je ne me fais pas trop de souci quant au fait de la voir 11 fois de suite. L’imposée en blanc, les libres en couleur, on est quand même un peu dans une caricature du concours.


Hugo Vigliotti pour commencer, c’est un peu triste car on sait déjà 1° que sa prestation sera réjouissante 2° qu’il ne sera de toutes façons pas promu 3° qu’il perd son temps dans cette compagnie (CQFD). Il est aussi virtuose dans son imposée que dans sa libre : Études de Harald Lander, un peu trop semblable à la première peut-être mais si brillamment exécutée qu’on ne va pas s’en plaindre. Sébastien Bertaud, l’oublié du concours de l’an dernier, qui ferait peut-être bien aussi d’aller voir ailleurs d’autant qu’il ne doit pas manquer d’être ouvert sur le monde. Quoique... on regretterait trop cette prestance dès qu’il ouvre les bras, qui le fait ressembler au jeune Laurent Hilaire, sa puissance et sa maîtrise dans Speaking in Tongues de Taylor, qui placent son interprétation nettement au dessus du lot – quel dommage de terrer de tels talents dans le corps de ballet.


Les deux suivants ne me convainquent guère : Matthieu Botto se heurte à une nouvelle variation tarabiscotée de Paquita, sans l’enthousiasme de son confrère, et Yann Chailloux propose une variation de Don José complètement dénuée de sensualité et de sens théâtral. Pour l’avoir vue à de nombreuses reprises l’été dernier lors de la reprise de Carmen par l’English National Ballet, avec des danseurs au sex-appeal autrement féroce, j’avais une idée assez claire de ce qu’elle pouvait représenter, vraisemblablement pas partagée.
Daniel Kraus, Carmen, English National Ballet


Adrien Couvez fait partie de ces danseurs toujours très agréables à voir car très engagés. Pour décrocher une promotion, il faudra cependant qu’il soit vraiment au dessus du lot, et ce n’est pas encore le cas aujourd’hui même si sa prestation dans Pas. / Parts de Forsythe est tout à fait correcte. Julien Cozette se tire à son tour très honorablement de la variation noureevienne du prince de Cendrillon, beaucoup de grands sauts, une bonne surprise. Yvan Demol n’a pas autant de gouaille que son prédécesseur dans Arepo. Gregory Dominiak a son physique pour lui, des lignes interminables. La Mazurka de Lifar puis la variation d’Armand Duval dans l’acte II de La Dame aux Camélias le mettent en valeur et son interprétation sensible me plonge complètement dans l’histoire.


Alexandre Gasse, que j’avais remarqué dans la Mazurka (et c’est bon signe car la répétitivité de l’imposée ne m’avaient pas permis d’en repérer beaucoup) a en revanche peut-être fait le mauvais choix avec Sept Danses Grecques, un peu trop facile même si le rythme s’accélère à la fin (à tel point que je me demande si, comme dans le patinage artistique, les difficultés passées dans la seconde partie de la variation comptent double...). Pour rappel, l’École de Danse a présenté ce ballet il y a deux ans, époque où brillait une étoile montante du nom de Neven Ritmanic, qui aurait été le seul capable de donner du fil à retordre à François Alu aujourd’hui. Au vu des résultats du concours, il vaut peut-être mieux pour lui d’avoir dû aller voir ailleurs, même si cela reste une grande perte pour la compagnie (toutes choses égales par ailleurs, il me paraît évident que Nicolas Le Riche lui-même ne serait jamais engagé s’il se présentait au concours d’entrée cette année).


Au tour de Axel Ibot de présenter la même variation de Don José, avec un peu plus de chaleur espagnole et de l’arrogance propre au personnage. Le nombre de danseurs ayant choisi des extraits de ballets de Roland Petit pour ce concours me semble un juste hommage silencieux au grand chorégraphe décédé cet été. Par contre, déformation londonballetomaniaque, je suis TRÈS déçue de n’avoir vu aucun extrait de Macmillan, quand (je) on sait que Manon regorge de superbes solos lyriques. Le ballet étant programmé en mai 2012, je vous parie qu’on en verra au prochain concours.


Pierre-Arthur Raveau clôt le concours en beauté un Dances at a Gathering de Robbins ample et romantique. Sa Mazurka était déjà si parfaitement exécutée que cette fois j’avais sorti mon matériel en prévision : désolée, la qualité de la vidéo est assez mauvaise (si un lecteur se sent une âme de mécène...) mais elle permet au moins de se faire une idée de la qualité de son travail.
(EDIT 15/11 : ses deux variations sont à présent disponibles sur YouTube en bien meilleure qualité.)



Tout le monde se retrouve à la sortie des artistes, où les résultats ne tardent pas à être affichés. On applaudit, on se lamente, on s’insurge, on refait le concours ; il est généralement admis que pour cette fois, à l’exception de la troisième place de Sébastien Bertaud qui méritait au moins la deuxième et que nos cœurs de groupies auraient bien propulsé à la première, il n’y a pas de grosse injustice. L’Opéra de Paris est une Maison aux traditions impénétrables et le concours n’est pas la moindre de ses curiosités. Les danseurs que nous croisons paraissent blasés. Je repars avec Palpatine, qui regrette que son éditeur ne soit pas aussi attentionné que son tailleur. Chacun dans son monde.

Classement concours de promotion 2011



PS : Si mes propos vous ont déplu, n’hésitez pas à venir le dire en commentaires : je ne vois pas pour quelle raison le Petit Rat devrait toujours être la seule à se faire troller. Si vous dansiez jeudi, ne prenez pas mal mes critiques, si je vous ai retenu c’est déjà bon signe (si elles vous dérangent vraiment, j’accepte de les retirer mais je veux une interview en échange). Si vous êtes de l’AROP, je vous recommande les photos de la salle presque vide chez le Petit Rat. Si vous pensez avoir des places pour le prochain concours de promotion, d'avance, je suis preneuse.

6 commentaires:

Le petit rat a dit…

ça va je m'attendais à pire pour tes taquineries. Oui je prends des notes moi madame ! mais comme on m'attaque sur mon dédain il faut que j'ai des moyens de défense.
Je suis dégoutée vincent a enlevé sa vidéo de concours où il passait arepo

Alice a dit…

Sans vouloir créer de polémique je vois que tout le monde se rejoint sur Guérineau. C'est fou que tout le monde lui trouve un talent immense et que l'ODP fasse la sourde oreille et préfère promouvoir des personalités fades. Attention, je ne parle pas de ce concours en particulier, je dis juste que vu le niveau tant technique qu'artistique de certaines étoiles et 1eres danseuses il est incompréhensibles que certains talents éclatants soient encore dans le cdb.
Je comprends celles et ceux qui partent comme Fanny Fiat. J'imagine que celles et ceux qui restent doivent y trouver leur compte malgré tout.

mimylasouris a dit…

Il faut marquer son manque d'enthousiasme (à ce niveau-là, ce n'était même pas de la critique) pour Leila Deilhac pour qu'on danseur de l'Opéra pointe son nez sur un blog, mais le coup de l'interview est quand même très bon !

Sinon, si tu veux que j'engage une polémique, faudra me trouver une place et un jour de congé pour l'année prochaine ^^

Pink Lady a dit…

@Alice : En effet, les danseurs restent maîtres de leurs choix - au fond même pour les artistes il n'y a pas que la carrière dans la vie ! C'est juste tellement dommage de la remarquer toujours dans le corps de ballet pour la qualité de son travail, la perfection de son bas de jambe, et de la voir stagner dans la hiérarchie pour des raisons sans doute peu avouables, alors qu'elle serait déjà soliste dans une autre compagnie.

Le problème est répandu et nuit d'ailleurs de plus en plus à la compagnie dans son ensemble, qui à force de se perdre dans des calculs politique au lieu de promouvoir les talents qui crèvent les yeux finit par se saboter elle-même (quand on voit les solistes qu'on peut admirer à l'étranger...)

@mimylasouris : Tu n'as qu'à faire comme tout le monde et tomber malade le matin du concours, ou prétexter un impératif famili-professionnel, tous les prétextes sont bons. Mais je comprends quand même les danseurs qui s'indigneraient qu'on parle d'eux dans les termes que j'utilise : moi-même, si je m'étais lue il y a deux ans, à l'époque où je faisais si attention à ne blesser aucune susceptibilité, j'aurais été choquée parfois...

aléna a dit…

bref, vous nous rappelez que nous sommes en France... pays où l'orgueil écrase le talent.

Pink Lady a dit…

Je ne pense pas que l'orgueil est mauvais en soi - une certaine dose de narcissisme ne nuit pas à un artiste - mais il ne devrait pas empêcher de savoir regarder ailleurs.