24/10/2011

Les Solistes de l’Opéra de Paris en deçà d’Issy

Palais des Congrès d'Issy-les-Moulineaux, 21/10

Décidément, ces mini-galas de solistes de l’Opéra de Paris en banlieue sont l’occasion de voyager. Après un petit tour à la campagne dimanche dernier, je change deux lettres pour retrouver ce vendredi soir dans une petite bourgade bien peuplée, avec ses boulangeries-pâtisseries à tous les coins de rue, sa Poste et son parc municipal. Issy, c’est la province. Une maman promet des « petits poix anglais » à son fils de 3 ans au retour de l’école, les vieux viennent faire leur marché à la sortie du métro, et le guichetier du Palais des Congrès m’accueille à bras ouverts dans son grand hall vide lorsque je débarque deux bonnes heures en avance, en bonne provinciale assujettie aux extravagances tarifaires de la SNCF. Je réquisitionne une banquette et occupe mon temps à... essayer de faire rentrer un test Herrman dans une page Excel (on s’amuse comme on peut) en looking forwardant le spectacle, et surtout Saïïïïz, qui ne danse pas Des Grieux, malgré ce que prétend l’affiche : publicité mensongère ! Je vous la remets quand même pour le plaisir.

Je suis bientôt rejointe par un groupe de jeunes venus jouer les ouvreurs pour arrondir leurs fins de mois. Leur société d’hôtes/ses les amène aussi bien à faire des salons agroalimentaires que le tournoi de Roland Garros, et ils n’ont pas l’air de s’émouvoir en découvrant en arrivant qu’ils s’agit ce soir d’un ballet (!!!). Chaussures plates et pantalon noir de rigueur pour courir dans les escaliers, seule une ravissante jeune fille russe s’est trompée et porte talons hauts et jolie robe plissée. Sa manager l’oblige à changer pour un jean et le (esthétiquement ravageur) tee-shirt au logo du Palais des Congrès ; heureusement que Palpatine n’était pas là, il aurait crié au scandale.

Le public arrive et j’abandonne mon canapé à une mère de famille, pour me faire ensuite virer du bar (pourtant moitié vide). Je finis debout au milieu des portes qui claquent, à faire la queue devant la salle, qui finit par ouvrir ses portes à 20h20. « On entre par les toilettes », comme le fait remarquer une petite fille, et on attend encore que les ouvreurs improvisés viennent nous placer individuellement. Évidemment, elles ont beau courir dans tous les sens, ça commence avec 20 minutes de retard ; le temps pour le maire d’agglutiner quelques vieilles en s’étouffant bruyamment (j’espère qu’il ne va pas continuer pendant le spectacle). Annonce est faite qu’Alice Renavand remplacera Sara Kora Dayanova, qui n’est pas blessée j’espère.

La danse classique m’a tuer

Premiers à passer sur le grill, avec la délicate mission d’ouvrir le bal : Marion Barbeau et Axel Ibot, dans le pas-de-deux du Cygne Blanc de Petipa, costumes Noureev. J’ai de bons souvenirs de la première à l’École de Danse, et l’air romantique du second me convainc dès son entrée en scène. Je déchante au bout de deux minutes. Le ballet est bien choisi, on commence pile avec ce que le public a envie de voir, mais aussi avec ce à quoi il s’attend. Les danseurs sont tendus, il n’y a aucune interprétation, les pas sont proprement exécutés mais sans âme. Quel dommage, à cet âge où ils devraient être correctement coachés et aborder les rôles entiers pour s’épanouir. Le pas-de-deux s’éternise.

Je suis rassurée de voir Don Quichotte arriver en deuxième, de quoi réveiller la salle déjà endormie. Peine perdue : c’est le Grand Pas, de l’ultra-classique, qui ne bouge pas. Pour la première fois, je comprends pourquoi on entend toujours qu’Alice Renavand pèche en classique, ce qui est impossible à croire en la voyant briller dans tout le répertoire contemporain. Ses pieds ne sont pas en-dehors, et on a l’impression qu’elle va tomber de ses pointes. Sa Kitri est malicieuse, mais aussi un peu dédaigneuse, comme si le classique ne méritait pas qu’on s’y attarde. J’attends plus de son partenaire, Julien Meyzindi, qui propose un certain style mais n’a pas le temps de démontrer grand-chose, en tous cas pas dans les sauts. D’ailleurs, le pas-de-deux est coupé avant la coda. Je regrette la superbe et la générosité de Sara Kora Dayanova, qui nous en aurait sans doute mis plein la vue.
Don Quichotte, Julien Meyzindi & Ludmila Pagliero © Dansomanie


Giselle, acte II de Coralli et Perrot, avec Caroline Robert que je ne connais pas et Simon Valastro que je n’attends pas dans ce type de rôle noble. Et là c’est terrible, dès les premières notes j’ai l’image d’Alina Cojocaru, et je ne parviens pas à l’oublier. Du coup, à nouveau tout me paraît raide, dépourvu de grâce et l’ennui s’installe. Il y a pourtant de jolies choses, de belles séries d’entrechats chez l’un et chez l’autre notamment. En voyant Albrecht ne pas battre sa diagonale d'assemblées, je commence néanmoins à penser qu’ils en font le strict minimum ; comme s’il m’avait entendue il nous gratifie aussitôt d’un double assemblée, puis de plusieurs tours en l’air, mais les réceptions sont brouillonnes.

Heureusement, ce qui suit me réchauffe le cœur. La Méditation de Thaïs, de et par Yann Saïz avec Amandine Albisson, aussi beaux l’un que l’autre, sur un air d’opéra de Massenet qui « l’a fait divagué (sic) sur l’absence d’un être aimé avec une pointe de romantisme ». Si je vous dit que c’était le meilleur moment du spectacle, vous êtes obligé(e)s de me croire : vous n’y étiez pas, et je ne souffrirai pas un commentaire négatif sur cette partie ; veni, vidi, dixi, comme disait l’autre. Peut-être parce que c’est son œuvre, cette fois il y a de l’engagement, de la passion, le mouvement est lié. La musique est belle, d’autant plus qu’à ce moment on commence à s’habituer aux crachotements de la sono de mauvaise qualité. Yann Saïz est magnifique, même lorsqu’il plagie Preljocaj (le baiser) et manque de flanquer sa partenaire dans le mur. Ils reviennent pour finir à la jolie pose de départ, elle assise face au public, lui tendant sa main derrière son épaule. Touchée.

Je ne peux pas en dire autant de la suite, pourtant prometteuse. La Mort du Cygne de Fokine avec Dorothée Gilbert, cette fois ce sont les Trocks qui me viennent à l’esprit, tant j’ai l’impression qu’on se moque de nous. J’attendais du sublime, il n’y a aucun investissement, une froideur glaciale, et on a surtout l’impression qu’elle danse complètement coupée du reste. Jusqu’au saluts, pas un regard au public, des bras de cygne qui ne font que la séparer un peu plus du commun des mortels, j’ai l’impression d’être dans un autre monde... wait, un monde où les solistes de l’Opéra de Paris sont des gens coincés et dédaigneux qui ne s’adressent qu’à une élite ? Me voilà de l’autre côté du miroir, et j’ai de plus en plus l’impression qu’ils ne sont là, comme les ouvreuses aperçues plus tôt, que pour arrondir leur fin de mois.


Le contemporain va nous sauvé

Tant mieux pour le remplissage de la salle, il n’y a pas d’entracte et on enchaîne directement avec la deuxième partie, moins classique, que j’appréhendais donc, mais qui se révèle au contraire plus satisfaisante.

La Sylphide avec Marion Barbeau et Axel Ibot, cette fois charmants et légers, un brin d’interprétation en plus, les rôles leur convenant mieux. Ils s’amusent et se montrent drôles dans ce pas-de-deux coquet où les deux amants folâtrent. Force est de constater que les danseurs de l’Opéra de Paris portent sacrément bien le kilt. Très belle petite batterie, aérienne, chez lui.

Fado, de Jean-Philippe Dury, sur un chant mélancolique de Misia, inconnus au répertoire. Le programme n’aide pas beaucoup : « une recherche esthétique pour illustrer le fado » (?). Alice Renavand apparaît en longue robe noire, Julien Meyzindi torse nu en collant rouge (ce qui donnera lieu à un juste malentendu le lendemain lorsque j’évoquerai la soirée devant le Petit Rat : « Qu’est-ce que tu fichais avec Meyzindi à poil ?! »). La belle danseuse brune se révèle impériale, prêtant son physique longiligne à une danse liée et puissante ; je comprends soudain pourquoi elle a accepté de remplacer Mlle Dayanova. Elle éclipse un peu du coup son partenaire, dont les torsions et la maigreur prononcée m’apprendront beaucoup sur l’anatomie de la cage thoracique.

Adagietto, Oscar Araïz sur du Malher, réapparition de Caroline Robert et Simon Valastro en collants bleus à écailles. Il est vaguement question d’un poisson, beaucoup de portés, mais je perds vite le fil.

In the middle, somewhat elevated © Erik Tomasson

In the Middle, somewhat elevated. Forsythe, ou la preuve par quatre que la danse contemporaine ne s’improvise pas et a aussi ses grands chorégraphes. Je n’avais jamais vu ce pas-de-deux, tout au plus un solo en mars dernier qui m’avait déjà convaincue de la force de ce chorégraphe. Et puis, avec de tels interprètes : Amandine Albisson et Yann Saïz, ça ne pouvait qu’être un grand moment. La bande-son électronique de Thomas Willems colle parfaitement aux mouvements, vifs et terriblement musicaux, qui se cassent sans cesse pour se reconstituer autre part. Les deux danseurs se toisent, dansent parfois chacun de leur côté, mais toujours ensemble.

Alles Walz de Renato Zanella pour finir, dont tout l’intérêt repose sur la technique de l’étoile, qui danse seule aujourd’hui encore, à se demander si une clause de leur contrat lui interdit de se mêler à ses camarades. Vêtue d’un costume homme comme on la voit souvent en photo, elle semble s’échauffer, improviser en silence, puis elle fait un signe pour allumer la musique et recommence les mêmes pas qui du coup prennent sens. Plusieurs fois, elle sourit au public en développant ses doigts en éventail à côté du visage, semble jouer avec lui en lui demandant d’arrêter d’applaudir suite à une série de fouettés, place nonchalamment quelques pirouettes multiples. J’aime cette danseuse à la technique flamboyante, mais loin d’être séduite j’ai là encore le sentiment qu’elle se fiche de nous, qu’elle n’y est pas, se contente de jouer le jeu par ennui, par condescendance même avec les spectateurs locaux, et je m’ennuie avec elle.


Les galas se suivent et ne se ressemblent pas. Quel contraste ici avec celui de Massy la semaine dernière ; loin de la propreté offerte par la Compagnie 3e étage, un spectacle de pauvre qualité, des danseurs qui se caricaturent eux-mêmes, de part une absence totale d’engagement qui me déçoit beaucoup. Je continue la série avec le gala de Karl Paquette en janvier, pas à l'espace Coluche de Plaisir où les tarifs sont proprement exorbitants, mais au Théâtre des Hauts-de-Seine de Puteaux, où j'espère croiser plus de blogueuses (message subliminal).

4 commentaires:

Alice a dit…

Tu m'as fait rire avec l'allusion aux Trockadero :-)!

Pink Lady a dit…

Je ne sais pas si tu as déjà eu l'occasion de les voir, mais ils sont encore mieux en vrai ! Ce solo démarre avec une poursuite à la recherche du danseur qui n'arrive pas, du coup la salle est déjà hilare avant que le Cygne n'entre en scène...

Le petit rat a dit…

Je me demande bien ce que veut dire ce message subliminal... envoie moi les dates que je regarde un peu mon agenda
et merci pour ce compte rendu

Alice a dit…

Oui je connais et je ne suis pas très fan mais la comparaison que tu fais dans ce billet, je trouve ça excellent.